Pinocchio Le Maire et Pinocchio Ghosn : petit manuel de fraude fiscale

Le 20 novembre, sur France Inter, Bruno Le Maire expliquait avec un aplomb sans faille qu’il n’y avait « rien de particulier à signaler sur la situation fiscale de M. Ghosn en France ». Pourtant, c’est un mensonge au sommet de Bercy qui se cache derrière cette phrase.

En effet, Libération révélait hier que Carlos Ghosn n’est plus résident fiscal français depuis 2012. La date est étonnante : pile l’année où François Hollande remporte l’élection présidentielle sur un programme de gauche qui fait frémir les plus haut revenus. Cette année-là correspond à un rehaussement des taux de l’ISF et à la mise en place de la CEHR, la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus, souhaitée par la gauche pour mettre la solidarité au cœur du fonctionnement national en temps de crise.

On peut imaginer la peur de Carlos Ghosn de ne plus pouvoir terminer ses fins de mois. Pour celui qui ne gagnait que 15 millions d’euros au titre de l’année 2017, on imagine que chaque mois, à partir du 20 ou du 25, la situation devait devenir compliquée : restriction sur la nourriture, impossibilité de partir en vacances… Le supplice devait sans doute être dur. Comme tout contribuable qui se trouve en difficulté financière, monsieur Ghosn se mit à réfléchir quant à la meilleure manière de faire des économies. Une fois la réduction de sa facture énergique et de ses dépenses alimentaires effectuée, le PDG de Renault n’eut d’autre choix que de déplacer son domicile fiscal aux Pays-Bas, où l’ISF n’existe pas. De plus, il apparait que l’administration fiscale néerlandaise fut très conciliante avec Carlos Ghosn, puisqu’il semblerait que les 183 jours de résidence dans les pays, nécessaires à l’établissement d’un domicile fiscal dans celui-ci, ne soient pas forcément requis.

Toujours est-il que cette situation burlesque n’empêchait pas Bruno Le Maire de mentir sciemment le 20 novembre 2018 en expliquant que les services de Bercy avaient fait leur vérification et que Carlos Ghosn n’avait pas de problème avec le fisc français. Si vous vous posez la question, je vous confirme qu’il s’agit bien du même ministre qui explique que la lutte contre l’évasion fiscale est sa priorité alors qu’aucun instrument sérieux, dans le budget qui a été voté, ne permet de lutter contre la fraude fiscale.

Avec le temps, il semblerait que nous nous soyons habitués aux mensonges de ce gouvernement, qui ne semble pas comprendre que le décalage entre la parole et les actes puisse, à un moment ou à un autre, poser un problème. Une seule chose est sûre : le cynisme est partout dans ce triangle des Bermudes où plus d’un risque de s’abîmer, chez ce riche patron qui n’a rien d’autre à faire que de s’exiler fiscalement, alors même que l’Etat français est actionnaire de Renault, mais aussi chez ce ministre de l’Economie qui ment en direct sur une radio de service public. Au moins aurait-il pu annoncer que la vérification de la situation fiscale de monsieur Ghosn était en cours et qu’il reviendrait avec des informations confirmées plus tard. Ce qui est plaisant avec le mensonge, c’est que celui-ci rattrape tôt ou tard celui qui le profère.

Vous verrez que les mêmes cyniques défendront coûte que coûte la suppression de l’ISF, car un tel impôt ne serait pas suffisamment attractif pour les grandes fortunes. L’arrière-pensée de ce choix politique est qu’il est nécessaire de faire le dos rond avec les ultra-riches, en attendant que ceux-ci se décident bien gentiment à venir investir chez nous, car on le sait bien, sans eux, le pays ne pourrait plus tourner correctement : la fable est rodée.

Faisons un rêve : un jour, un système de plafonnement des revenus existera au niveau mondial et il ne sera plus possible de pratiquer l’évasion fiscale sur cette planète. Servons-nous de cette mondialisation brutale et de la globalisation en cours pour permettre l’édification de systèmes de ce type : il faut reprendre le dessus et interrompre ces choix politiques dévastateurs pour l’immense majorité des contribuables et des citoyens. Reprendre en main l’agenda politique, c’est se donner les moyens de faire les bons choix économiques. Finissons-en avec ce discours qui voudrait concevoir le haut de la pyramide de notre système fiscal selon les desideratas des ultra-riches : le monde de demain sera celui où les richesses seront plus justement réparties et où tout le monde aura accepté que non, être milliardaire n’est plus un rêve.

Avec le recul, on ne saurait que trop donner un conseil à Carlos Ghosn : s’il avait accepté de partager ses revenus avec les salariés de l’entreprise, cela lui aurait permis de payer moins d’impôts. Simple astuce : à bon entendeur, salut !

 

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