Débattre ou ne pas débattre ? Telle est la question

Alors que le « grand débat national » s’ouvre aujourd’hui et qu’il est annoncé avec tambours et trompettes depuis plus d’une semaine, beaucoup de Français doivent se poser la question, comme moi, de leur participation ou non à cet exercice délicat.

Cela fait désormais quelques jours que nous connaissons les modalités du grand débat. Sa forme est à peu près connue même s’il faut attendre d’en voir les premiers déroulements concrets pour pouvoir comprendre le processus dans sa totalité. Si les personnalités (Sébastien Lecornu et Emmanuelle Wargon) qui dirigeront ce grand débat sont loin de faire l’unanimité notamment du fait de leur statut de membres du gouvernement, ce dernier s’est engagé à désigner un collège de cinq garants afin d’assurer une apparence de neutralité et d’impartialité.

Dès lors se pose la question de la participation – ou non – à ce grand débat. Y participer, c’est de fait légitimer cette action du gouvernement, qui pourrait se révéler, à terme, une immense fumisterie. Cependant, refuser d’y participer, c’est refuser de porter ses revendications jusqu’au bout. La ligne de crête est sans doute ténue. Quoi qu’il en soit, il est nécessaire d’aller noircir les cahiers de doléance, afin de faire apparaître les initiales « I-S-F » partout, pour que le gouvernement comprenne bien que ce sujet ne doit en aucun cas être interdit des débats, bien au contraire. Les cahiers de doléance sont aussi l’opportunité de casser l’approche biaisée de ce débat. De même, les réunions publiques qui se tiendront devront servir à cela : montrer que le gouvernement pose déjà une chape de plomb idéologique sur ce débat.

En effet, dans la totalité de la lettre du président de la République apparaît déjà un cadre idéologique préexistant pour ce débat. Prenons par exemple la question de l’impôt et de la fiscalité. Sur les six questions qui apparaissent, deux sont consacrées à la question des économies à faire, une sur les impôts à baisser en priorité, deux autres sur une vision générale de la fiscalité et la dernière concerne la possibilité de créer de nouveaux services publics. En arrière-plan de cette question émerge la nécessité qu’il faudrait choisir entre les services publics à arrêter et ceux à créer, comme si nos finances publiques ne nous permettaient pas d’élargir l’offre sociale de la nation. Depuis que je suis né, j’entends ce discours perpétuel : « il faut se serrer la ceinture », « les caisses de l’Etat sont vides ». Pourtant, l’argent existe et il faut savoir où aller le prendre : quel dommage que dans le budget 2019 la question de l’évasion fiscale soit si absente ! Une taxe sur les transactions bancaires serait trop demander ? Allons, arrêtons avec ce discours qui voudrait que l’Etat soit perpétuellement au bord de la faillite. L’argent existe, je le répète : ce qui manque, ce sont les leviers d’action et la volonté politique. De même, limiter les écarts de revenus au sein d’une même entreprise permettrait de redonner du pouvoir d’achat aux salariés et de bâtir une nouvelle relation de confiance entre les dirigeants et les employés. Malheureusement, ce débat semble d’ores et déjà borné : c’est pourquoi je pense qu’il est nécessaire d’aller dans ces réunions publiques et ces débats afin de déborder ce cadre idéologique si pesant. Parlons ISF, parlons évasion fiscale, taxe sur les transactions financières, limitation des écarts de revenus, augmentation du revenu minimum, diminution du travail… Les fondamentaux de la justice sociale sont ceux-là. Portons-les très haut !

De même, n’allons pas sur les terrains propices à la division : refusons de discuter des quotas d’immigration, qui feraient honte à nos valeurs et à notre tradition d’hospitalité. Il faut reprendre en main l’agenda politique et continuer d’imposer les thématiques qui sont capables de rassembler la nation et non de la diviser : personne ne veut parler d’immigration et de mariage pour tous. Ce que nous demandons, c’est plus de justice sociale et de démocratie !

Si je suis a priori favorable à une participation forte et significative à ce débat, dans le but de contester le présupposé idéologique qui se cache derrière les questions posées dans la lettre du président de la République, je ne peux pas en être certain. A vos avis !

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