Le cadavre fumant de la démocratie

La démocratie est morte. Ce constat en heurtera certains : que ce choc est réjouissant ! Le long processus de décomposition démocratique et de dépossession du pouvoir populaire arrive à son terme, sans doute plus vite qu’on ne le pense et qu’on ne l’a déjà pensé.

Le constat que nous faisons requiert un peu de lucidité sur la situation actuelle : parons tout d’abord aux attaques les plus simplistes. « Vous êtes fou de dire cela, allez donc vivre en Russie ou au Venezuela et vous verrez ce qu’est une démocratie morte : estimez-vous heureux de vivre en France! ». Nous pourrions citer encore bien d’autres de ces attaques autant violentes qu’injustifiées : « Vous allez voir, avec ce discours, vous aurez le Front National au pouvoir, et vous n’aurez plus que vos yeux pour pleurer ! »

Malheureusement, je n’ai déjà plus que mes yeux pour pleurer. Heureusement, pour agir, il me reste encore mon cerveau, mes bras et le courage collectif que nécessite la reconquête populaire du pouvoir de tous, par tous et pour tous. Sortons de l’idée que nous serions encore dans un régime tout à fait pur, dit de « démocratie libérale ». Cette idée est fausse et doit être battue en brèche. Serais-je devenu fou ? Aurais-je oublié que la Constitution de 1958 stipule que le principe de notre République est « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », reprenant la belle idée de Périclès, souvent attribuée à tort à Abraham Lincoln ? Aurais-je oublié que régulièrement, nous nous rendons aux urnes pour élire nos représentants ? Aurais-je oublié que dans notre pays, les journalistes ne meurent pas et que des manifestations se tiennent régulièrement ?

De mon côté, je n’ai rien oublié. Au contraire, j’ai retrouvé la mémoire. Je me suis souvenu de tous ces régimes qui arrivent au pouvoir en se parant d’atours démocratiques, et qui se transforment en des Etats centralisés, autoritaires et illibéraux, pour reprendre le terme de Pierre Rosanvallon. Je n’oublie pas que peu de gens ont réussi à ne pas se laisser prendre dans l’endormissement collectif et l’amnésie généralisée que les citoyens français subissent. Comme il convient de le dire souvent, nous sommes dans un moment de bascule. Pas dans un moment de choix. Ce moment de bascule, où la pente se fait de plus en plus importante vers la tentation autoritaire et personnelle dans l’exercice du pouvoir. Ce glissement a un nom et un visage : il s’appelle Emmanuel Macron. Je les vois, les tenants du système, sauter sur leur chaise et serrer les mâchoires rien qu’à la lecture de ces mots. Je la sens, leur critique moralisante parfumée d’hypocrisie. Par essence, toute dénonciation de leur monde et de ses avatars ne serait qu’excessive et déplacée, déroulant le tapis rouge aux voix du pire. Je pense aussi à ces sincères, à ces honnêtes qui, bon gré mal gré, se trouvent pris dans la logique de ce système briseur d’espoirs et destructeur de vies.

Aujourd’hui, la démocratie ne meurt plus à petit feu : elle est déjà partie. Sa date de décès : mai 2017, date qui signe l’aboutissement d’un processus où des forces politiques, économiques et médiatiques, tournant et s’unissant jusqu’à l’absurde pour faire élire un candidat qu’on présentât comme antisystème, qui se révélait pour autant n’en être que l’ultime avatar. Voilà que les morales aux mains blanches reviennent au pas de charge : « Mais alors, si nous ne sommes pas en démocratie, dans quel régime vivons-nous ? En dictature ? » Si la nuance était le dénominateur commun des discours paniqués, cela se saurait.

Il n’est pas question ici d’alimenter quelconque haine personnelle ou collective à l’encontre du président de la République, mais simplement d’analyser ce long processus de décomposition du pouvoir du peuple, pourtant promis par le texte que tous ont à la bouche pour justifier leur pouvoir personnel et autoritaire, la Constitution de 1958. Là encore, laissez faire le jeune étudiant qui se croit sociologue politique en chef : « Mais le peuple n’existe pas ! Arrêtez avec cela ! Le peuple, c’est tout le monde ! » Non, « tout le monde », cela s’appelle la population. Le peuple est un objet politique, dont on peut chercher à contester la définition, mais qu’on ne peut pas écarter d’un revers de la main en vouant aux gémonies des siècles entiers d’histoire politique et sociale. Mais ces gens-là n’ont que faire de l’histoire politique et sociale : ce qui compte, ce sont leurs intérêts du moment et la préservation de leur pré carré pavé d’or qu’ils ont obtenu grâce à leur mérite, tant cette notion sert aux dominants à légitimer leur position sociale pour faire comprendre aux chômeurs et aux pauvres qu’eux, au moins, ont su s’en sortir. Regardez-les, ces self-made men autoproclamés, ces Jupiter auto-désignés, qui se servent de la démocratie comme d’un paillasson adaptable selon les saisons électorales.

Revenons au sujet qui nous préoccupe, sous peine de nous égarer et d’ouvrir le flanc à d’autres critiques provenant de tireurs embusqués qui n’attendent que cela. Je le disais un peu plus haut : la démocratie a laissé son dernier souffle en mai 2017. Pendant des mois, hommes politiques opportunistes et éditorialistes pressés de montrer leur proximité avec le futur pouvoir, ont pris la plume et porté haut le verbe, pour nous témoigner de l’ascension brillante et pure de ce jeune homme décidé au regard azuré et aux cheveux d’or, en n’interrogeant jamais ses relations avec les plus grandes fortunes de ce pays (qui se trouvent être d’ailleurs, et par le plus grand des hasards, parmi les plus grands actionnaires de groupes de presse), que sont Bernard Arnault et Xavier Niel. Un cocktail absolument indigeste qui nous a pourtant été présenté comme la plus douce des liqueurs. Rions aux évocations les plus funestes des messagers susnommés : « Vous êtes un complotiste monsieur, vous parlez comme le Front National ! »

La voilà enfin, la menace ultime. Celle qui nous fait peur à tous, même si à terme, cette peur se transforme en rictus : toutes ces bouches en cœur des docteurs ès chantage n’ont pas retenu une des leçons les plus élémentaires que les parents enseignent aux enfants dès les premiers temps de la vie. A force de crier au feu, les pompiers ne viendront plus ! La meilleure solution pour ne pas allumer de feu est peut-être d’arrêter de jouer avec des allumettes.

Après avoir mené campagne tambour battant et ad nauseam, les tenants de l’achèvement de la démocratie au profit du maintien du système existant ont commencé à se féliciter des flèches que lançait ce nouveau pouvoir sur le cadavre encore fumant du pouvoir du peuple. Nous ne reviendrons pas ici en détail sur l’accumulation des mesures liberticides et des attaques sans précédent contre l’état de droit : restriction du droit de manifester, attaque contre la liberté de la presse, réduction des professeurs au silence, prise en otage du jeu électoral, stratégies cyniques et barbouzeries morbides… La liste serait encore longue : c’est pourquoi nous ne saurions que renvoyer notre lecteur vers l’excellent travail des journalistes d’investigation, malheureusement trop peu relayé, afin d’approfondir ces différentes questions. Passons les critiques qui pourraient nous être adressées ici, la plume risquerait de s’emporter.

« Tout va bien ! » vous expliqueront les représentants officieux du pouvoir et piliers décisifs d’un système qui entre, espérons-le, en ses convulsions ultimes. « Les journalistes ne meurent pas, chez nous ! » Et alors ? L’absence d’assassinats de journalistes est garante de la liberté de la presse ? Je vous le disais, si la nuance était le dénominateur commun des discours paniqués, cela se saurait. Si les journalistes ne meurent pas dans les rues, leur indépendance mérite parfois d’être questionnée. Sans parler des plus grands médias du pays, presque tous aux mains de milliardaires qui savent acheter leur réputation et la tranquillité au sujet de quelques-uns de leurs jeux d’influences d’arrière-coulisse à l’odeur putride.

Quoi qu’on en dise, pour un pouvoir élu face au Front National, c’est décidément un beau travail : l’arsenal juridique et répressif est prêt. Même s’il est encore en cours de rodage, gageons que d’ici quelques mois, celui-ci sera réglé comme du papier à musique pour nous jouer la partition de la préservation de la démocratie et de la nécessité de sauver la République. Vous verrez leurs mains, encore pleines de sang, faisant mine de ressusciter le corps sans vie de la démocratie. Vous écouterez avec ardeur les invocations lyriques et les discours agitant des épouvantails à n’en plus finir. Vous vous indignerez, je l’espère, contre cette confiscation du jeu électoral, bien aidés par quelques âmes sincères ou intéressées qui, voulant jouer leur partition personnelle, contribueront au maintien de l’ordre établi et du système en place. Vous écarquillerez les yeux, le soir des élections, devant cette opération réussie, que ces mains sales ont elles-mêmes déjà qualifié de « braquage ». Vous les détesterez, je n’en doute pas, imbus d’eux-mêmes et vous expliquant que l’Europe, la démocratie et la République sont sauvées. Une fois de plus, vous verserez une larme sur le cercueil scellé du gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Qu’on me reproche les excès, je n’aurais que plus de hâte de les assumer : les excès des mots n’en sont pas, tant ils sont nécessaires pour décrire les excès des actes. Plus que jamais, espérons que cette illusion s’effondre, que le paravent démocratique et libéral parte en fumée.

Les motifs d’espoir sont aussi nombreux que les motifs d’inquiétude. Souvent, leurs coups de boutoir incessants semblent casser les digues à une vitesse qu’eux-mêmes n’attendaient pas. Une vitrine cassée, et c’est la restriction de manifester qu’on accepte. Quelques stratagèmes, et ce sont les secrets du pouvoir qu’on accepte de ne pas connaître. Une communication bien léchée, et l’apparence démocratique suffit à beaucoup. Quelle indécence faut-il à ses puissants pour souiller ce mot, « démocratie » ? C’est une des plus belles idées de l’histoire de l’humanité qui se trouve mise à terre pour des euros et des jeux d’influence. Quel est leur cynisme pour refuser d’avancer à visage découvert ? L’exercice leur est délicat et la technique périlleuse : malgré toutes leurs tentatives pour endormir les consciences et anesthésier les esprits, le cerveau humain ne leur permettra jamais d’accomplir cette tâche jusqu’au bout. Si leurs projets étaient parfaitement connus de tous, gageons sans mal qu’ils pourraient enfin aller rejoindre leurs comptes en banque dans les paradis fiscaux.

Face à cela, que faire ? Nous prendrons le temps de répondre à cette question dans de prochains textes, tant les réponses sont multiples et méritent d’être développées.

Pendant ce temps, ne leur laissons pas la voie libre, ne les laissons plus confisquer ce que tous, de Périclès aux révolutionnaires de 1789, nous ont donné : le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Renvoyons les à cette Constitution de 1958, qu’ils aiment tant manier pour déclarer des guerres et déployer les armées, pour faire savoir qu’ils ont la main sur le bouton nucléaire, pour expliquer qu’il faut toujours un chef en toute situation et que, hasard fortuit de la situation, il se trouve que ce chef est parmi eux.

Ils en trembleront bien vite, les fossoyeurs heureux de nos jours tristes.

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