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4H30 sur le quai Wilson à Nantes - Peintures

Steve Maia Caniço a disparu le 22 juin, la nuit où s'est tenue une intervention policière dangereuse sur le quai Wilson, sur l'île de Nantes à 4H30. Son corps a été retrouvé dans la Loire le 29 juillet, à quelques centaines de mètres de là. La peinture a du sens, pour tenter d'éclaircir les zones d'ombres de cette soirée, pour prendre le temps de lire l'environnement.
  1. Peinture I, le 28 juin 2019 - Le hangar du Quai Wilson - - La première fois que je me suis rendue sur le quai où s'est tenue la charge policière, j'ai voulu dessiner ce bâtiment. Il se situe aux confins de l'île de Nantes, sur un quai parsemé de mauvaises herbes, près de vieux entrepôts, le long d'une route bordée par un enrochement. La zone est inhabitée. 

    Dès le lendemain de l'intervention, le petit hangar, seul bâtiment du quai, est devenu un repère. Steve Maia Caniço avait été aperçu par ses amis pour la dernière fois près de celui-ci où étaient disposé un sound system. Il était aussi visible sur les vidéos de l'intervention policière diffusées par le média alternatif Nantes révoltée. C'est derrière ce hangar et entre les rochers que des fêtards se sont pris des coups au sol. Au fil des semaines, l'édifice que les jeunes proches de Steve surnomment "le bunker" est devenu leur quartier général. Ils s'y rendaient pour attendre des nouvelles de lui, pour faire des recherches, par eux-mêmes, aux alentours. Et surtout pour se soutenir. Les graffitis sur les quatre murs ont été transformés, recouverts d'inscriptions pour Steve (ceux représentés sur ce dessin datant du 28 juin ont été changés, ndlr). Les marches pour Steve organisées par ses amis, interpellant les autorités sur sa disparition en juin et juillet, se terminaient vers ce hangar. Après l'annonce du décès de Steve, il est devenu un lieu de recueillement, des fleurs et petits mots y sont déposés pour le jeune animateur périscolaire. 

    (Aquarelle 18x28)

  2. Peinture II, le 7 juillet 2019 - L'intervention de police - - Selon le rapport de l'IGPN, les violences ont duré de 4h31 à 4h52, le premier jet de gaz lacrymogène a eu lieu à 4h37 selon la police. Elle dit avoir essuyé des projectiles, ce que réfutent tous les fêtards : il n'y a pas eu de sommation, il y a d'abord eu jets de lacrymogènes auxquels certains ont répondu par des projectiles, "pour se défendre". Au moins dix grenades de désencerclement, 12 LBD et 33 MP7 (gaz lacrymogènes) ont été utilisés lors de l'intervention. Sept interpellations ont été effectuées. Les fêtards rencontrés eux se disent sous le choc, au moins onze sont tombés à l'eau en raison de la charge. Une partie était dans un état d'ébriété, le public était fragile. Steve ne réapparaît plus après l'opération. Il est porté disparu le 23 juin. 

    Très peu d'images de cette intervention policière circulent. Le média alternatif Nantes révoltée a, dès les premiers jours suivant l'opération, lancé un appel pour rassembler les vidéos de cette soirée. Ce dessin représente l'une des captures d'une vidéo prise sur le quai. Ces images sont des documents essentiels pour comprendre l'environnement de cette intervention : un quai étroit, des roches qui barrent la route et rendent difficile toute échappatoire, un quai sans garde-corps si proche, le manque de visibilité etc... Le "bunker" est au centre de l'opération. Celle-ci commence à proximité du bâtiment, certaines personnes sont frappées au sol par des policiers derrière ce bâtiment. J'ai voulu saisir une image proche de cette réalité, entreprise rendue difficile par la qualité de la vidéo, prise dans la panique. Je voulais que l'on voit notamment une brigade canine, montrant l'intensité et les moyens mis dans cette intervention qui visait à mettre fin à un sound system. 

    (Aquarelle 15X20)

  3. Peinture III, le 27 juillet 2019 - 4H30 sur le Quai Wilson - - L'un des participants, Jérémy Bécue, m'a raconté sa soirée. Il était présent sur l'île de Nantes. Le niveau sonore de la musique commence à baisser au bout du quai Wilson, ce 22 juin. Il est environ 4 h 30, le jeune de 24 ans écoute les premières notes de la chanson Porcherie du groupe Bérurier noir, comme les quelques centaines de fêtards sur le quai. « Cela a duré 30 secondes, puis il y a eu des lacrymogènes d’un seul coup, j’avais les yeux qui me brûlaient, j’ai senti mon pied aller dans le vide. » Jérémy chute de 8 mètres dans la Loire au cours de cette opération policière. Au moins 15 personnes tomberont dans le fleuve cette nuit-là. « Je ne voyais rien, j’ai essayé de nager, je faisais du surplace. Je me suis accroché à une corde sur le côté, je ne voyais pas les autres tomber mais je les entendais. J'ai vu une autre personne qui appelait à l'aide, j'ai tendu mon bras pour lui venir en aide », dit Jérémy. Au bout de 15 à 20 minutes, le jeune homme est secouru, il n’a aucune séquelle. Au-dessus de lui, la brutale intervention policière continue, « c’était fou, comme des feux d’artifice »

    Les associations Media'Son et Freeform, qui promeuvent les musiques électroniques, ont récolté les témoignages et preuves de 89 fêtards, dans le cadre d'une plainte collective. Ce dessin est tiré de l'une des images prise dans l'urgence par une personne anonyme, dans la soirée et a été remise à Freeform. 

    (Acrylique 21x29,7)

  4. Peinture IV - Nuage de lacrymogènes au coeur de la ville - - Le samedi 3 août, quelques jours après l'annonce de la mort de Steve et la sortie du rapport de l'IGPN concluant "qu'aucun lien ne peut être établi" entre son décès et l'intervention policière, deux manifestations se tenaient à Nantes. La famille ne soutenait pas ces rassemblements. Le premier à 11 heures, sous la grue jaune Titan, sur l'île de Nantes, lui a rendu hommage en silence. Plus d'un millier de personnes étaient présentes. Le deuxième défilé, à 13 heures, était beaucoup plus encadré. Autorisé seulement sur quelques boulevards du centre-ville. La manifestation est partie de la "croisée des trams", soit la station Commerce, pour rejoindre la préfecture et le cours Saint-Pierre. Celui-ci n'était pas autorisé. La veille, le préfet avait alerté sur le dispositif conséquent des forces de l'ordre (sans donner de détails sur les chiffres). 

    Des milliers de personnes se sont rendues à cette marche, la préfecture parle de 1700 participants, le cortège semblait toutefois être composé de plusieurs milliers de personnes. Parmi elles, beaucoup de parents, de retraités, des jeunes, des dizaines de manifestants utilisant la technique du black bloc - même si une source policière parle elle de "400 personnes pouvant être assimilées à des black bloc". La mobilisation de cette journée est importante pour un premier samedi d'août, estival. Il y a eu de la casse - limitée eu égard aux appréhensions du gouvernement - de nombreux lacrymogènes ont été lancés par les forces de l'ordre dans le centre-ville pour éviter les intrusions dans les rues piétonnes de Nantes. Gendarmes mobiles, CRS, Bac, Cdi étaient présents. Au moins un hélicoptère survolait la ville. 

    (Acrylique 15x20) 

    Cette peinture est inspirée d'une photo AFP, de Jean-François Monier. 

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