Prendre soin des vieillards et des enfants, une option ?

Dans une société aux ressources insuffisantes, l’option la plus habituelle est de sacrifier les vieillards, l’enfant qui représente l’avenir a en général la priorité, nous expliquait Simone de Beauvoir en 1970. La crise du covid en 2020 agit comme un révélateur et fait émerger un pouvoir politico-sanitaire pour le moins autoritaire.

 

           Dans une société dont les ressources s’avèrent insuffisantes, l’option la plus habituelle est de sacrifier les vieillards[1]. Ainsi en 2020 l’État français face à des ressources insuffisantes en médicaments et en lits hospitaliers a donné des consignes pour administrer aux personnes âgées en EHPAD atteintes de covid-19[2],  un sédatif[3] qui les endort pour toujours. Simone de Beauvoir dans ses recherches d’éthologie écrit « Par la manière dont une société se comporte avec ses vieillards, elle dévoile sans équivoque la vérité –souvent soigneusement cachée – de ses principes et de ses fins. » Dans une société démunie, si prendre soin et protéger les vieillards est une option, en revanche l’enfant, qui représente l’avenir, en général a la priorité. Quelle place est donnée aux enfants dans cette période de lutte anti-infectieuse ?

                Face à l’épidémie de covid le confinement national a été la mesure radicale pour effectuer d’abord un isolement septique[4], c’est-à-dire l’isolement des malades et des porteurs. Les enfants ont été considérés comme porteurs sains ou peu symptomatiques, alors que la preuve scientifique n’a pas été apportée et que les clusters qui ont propagé l’épidémie concernaient des groupes d’adultes (rassemblements religieux, concours de jeux de cartes, équipes des soins,etc .).

                Le déconfinement avec une série de mesures s’inscrivant dans l’état d’urgence s’accompagne du maintien des gestes barrières protectrices contre la contamination, toutes les activités en société sont régies par la mise en place de précautions. Sont toujours à l’isolement septique les malades bien entendus, mais aussi les enfants.  L’argument de les protéger en leur interdisant les rassemblements de plus de dix personnes ne tient pas :  chez l’enfant le Covid provoque exceptionnellement  des formes graves[5]. Un enfant déscolarisé a bien plus de risque d’être victime d’un accident domestique, de maltraitances, ou d’un trip qui tourne mal.  La menace à la sécurité sanitaire que représenteraient les enfants est une hypothèse non vérifiée, surestimant les risques et en partie fantasmée. Sa mise en avant contrevient gravement au principe de proportionnalité, principe fondamental de la bonne gestion des affaires de santé publique. Apparemment convaincu de cette thèse, l’État sacrifie l’obligation de la scolarisation pour tous, il laisse des enfants sans protection éducative, sans nourriture parfois, malgré les témoignages alarmants des enseignants et des associations dès les premières semaines du confinement.

                Nous vivons donc dans une société démunie qui sacrifie l’avenir de ses enfants.

                 Mais enfin ! de quoi sommes-nous démunis ? Eh bien, de nombreuses valeurs qui fondent l’humanité et notre vie commune : la protection des plus fragiles, la foi en l’éducation, la démocratie. Avant le covid des fragilités existaient déjà. Mais voilà qu’avec le covid les médecins reçoivent des injonctions pour soigner leurs patients. Voilà que des familles se retrouvent dans l’impuissance d’assurer leur rôle protecteur. Voilà que les éducateurs, les enseignants sont obligés de revoir tellement à la baisse leurs missions fondamentales qu’elles s’effondrent.  Un pouvoir inattendu, dans une forme inédite, donne des ordres, et la société sans même vraiment s’en apercevoir se met à maltraiter et ses vieillards et ses enfants.   

                À l’arrivée du covid s’est mis en place un pouvoir politico-sanitaire autoritaire. Une même personne morale, l’État édicte une règle, l’applique, ou produit des injonctions à tous les potentiels exécutants, et contrôle l’application. « Il y a là une confusion contraire au fondement des États de droit » nous avertit  Amnesty international  en 1989 à propos des dérapages majeurs notamment lors d’évènements imprévus auxquels des médecins peuvent être confrontés[6]. Il n’y a pas de séparation des pouvoirs en ce qui concerne le pouvoir sanitaire[7], il est partout dans l’exécutif, le législatif et le judiciaire .  Avec l’épidémie de covid le pouvoir politique se confond avec celui de médecins experts dont les valeurs professionnelles et la perception des risques de maladie ne sont pas celles des soignants qui assurent au quotidien les soins de la population. Ils imposent à toute la société leurs visions et leur préconisations sans débat de faisabilité avec les professionnels de terrain, sans débat scientifique avec  les disciplines de sciences humaines. Ils s’emparent de l’incertitude de la situation en élaborant des scénarii d’évolution limités aux seuls chiffres de cas de covid, ignorant les dimensions qualitatives, sociales et psychologiques, ainsi que d’autres scénarii, qui malheureusement sont déjà avérés comme l’abandon massif du recours et de l’accès aux soins médicaux pendant deux mois, ou le décrochage et l’abandon scolaires.

                Après une phase de sidération pour beaucoup, et de colère pour certains, les citoyens sont maintenant sous le joug de leurs charges quotidiennes pour rattraper le travail, ou courir pour avoir des aides, tout en s’occupant de leurs enfants, de leurs parents. Nous vivons toujours dans l’urgence qui va bien au-delà des aspects sanitaires.

                Malgré ce contexte, des leviers pour la régulation sont à rechercher. Pour résister, les médecins ont à défendre leur indépendance face aux pouvoirs publiques[8], à communiquer pour la transparence de leurs démarches face à la société [9], à veiller à la protection des droits de la personne en situation de contrainte,  à porter la responsabilité de leurs actes. Indépendance, transparence, protection des droits et responsabilité sont les quatre notions clefs de la résistance aux dérives4. Les citoyens ont pour résister d’abord leur sens critique : « Comment devenir un citoyen responsable si on applique les règles sans réfléchir ? ». Si seuls les médecins s’invitaient à évaluer les pratiques médicales de santé publique, le principe de séparation des pouvoirs ne serait pas davantage respecter4.

                C’est l’ensemble des citoyens, et non pas des experts, qui sont à même de construire le « plus jamais ça », d’envisager autrement la riposte aux maladies émergentes tout en préservant la démocratie, la protection bienveillante de nos vieillards… et l’avenir de nos enfants ·

Élisabeth Rivollier, médecin hospitalier 

[1] Simone de Beauvoir, essai La vieillesse. Idées/Gallimard. 1970.

[2] ou supposées l’être car nombreux signes cliniques sont communs au covid et d’autres processus pathologiques

[3] Le clonazépam.

[4] Le confinement a aussi assuré une mise en quarantaine de tous, considérant que tous nous étions potentiellement contaminés. Le confinement a représenté enfin un isolement protecteur de tous.

[5]  Lors d’épidémies comme la rougeole, la coqueluche ou la tuberculose, les formes graves d’infection sont bien plus fréquentes chez l’enfant.

[6] Commission médicale de la section française d’Amnesty International et Valérie Marange, Médecins tortionnaires, médecins résistants. La Découverte/documents. 1989.

[7] Dans l’ouvrage cité en référence, apport d’Antoine Lazarus, professeur de santé publique et de médecine sociale.

[8] Plusieurs actions en justice ont été entreprises contre l’État par des médecins. Le 9 juin 2020 à Grenoble et à Paris une conférence de presse est annoncée, tenue par des médecins portant plainte contre l’État. Cette action regroupe une quarantaine des médecins qui estiment que l’État par son ingérence et ses injonctions a remis en cause plusieurs principes fondamentaux de leurs pratiques de soins.

[9] La démarche du Syndicat de Médecine Générale est un exemple de transparence : un document à l’attention des patients a été rédigé  « Coronavirus : est-ce que je dois aller me faire dépister ? »  : https://smg-pratiques.info/coronavirus-est-ce-que-je-dois-aller-me-faire-depister

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