Petit manuel de la révolution sexuelle (épisode 1)

Mars, dieu de la guerre : on aurait dû se méfier. Je répondrais plutôt Vénus, déesse de l'amour et de ses libertés, dont on ne parle pas assez dans les chaumières. Et puisque je n'ai pas le choix dans la date (les amateurs de contrepéteries apprécieront), je choisis ce 8 mars pour lancer mon petit Manuel de la révolution sexuelle en forme de manifeste altermondialiste.

Mon hypothèse est que le sexe est déconsidéré, malmené, maltraité, violenté et que c'est là la source de toutes les injustices. Car enfin, le plaisir rend magnanime, quand la frustration rend fou. Trouver le chemin du plaisir, le nourrir, le partager n'est pourtant pas chose facile, tant les pièges sont nombreux, les débuts difficiles, et les censeurs peu fraternels (avec sœurs ils le seraient davantage, mais ce n'est pas le sujet). J'ai décidé d'en faire un guide pratique, pour aider la coquine et le coquin à vivre une sexualité épanouie tout en luttant contre le fascisme, le capitalisme et la culture de l'huile de palme.

Pourquoi moi ? D'abord parce que je suis moi-même une enfant de la libération sexuelle. Mes parents l’ont vécue sous mes yeux ou presque, et quand est venu mon tour de libérer ma libido, j’ai eu le malheur de voir se refermer la parenthèse enchantée sur mon point G, avec son cortège de menaces à peine voilées : Sida, MST, avortements programmés, stérilité généralisée ont ponctué ma sexualité, tandis que s’effondraient d’autres idéaux et avec eux leur fascination érotique.

Car je peux l'avouer aujourd'hui, pendant longtemps j'ai fait de la politique pour des raisons essentiellement sexuelles, et j'en suis reconnaissante à ma libido, car cette recherche aussi érotique que démocratique m'a permis de lire des ouvrages difficiles, de supporter des réunions interminables, de marcher par grand froid et d'apprendre le jardinage. Certes, cela n’a pas empêché le mur de tomber, ni la mûre que je suis de devenir un peu verte sur les bords, avec un cœur toujours aussi rouge. Ce qui est arrivé à ma sexualité est malheureusement le résultat d'une catastrophe politique sans équivalent. Libéré, mon sexe ? Libéral, plutôt : car voici la promesse d’un nouvel enchantement à grands renforts de divin marché. Du Viagra, comme s’il en pleuvait, des préservatifs à tête de chou, du virtuel à tous les coins de clic, Extasy, Poppers, gros seins siliconés, pénis élargis, vagins liftés, sextoys griffés, porno chic, et de nouvelles créatures transgenres qui m’expliquent ce que doit être la vraie sexualité : débridée comme un moteur de 4 X 4 à la veille de traverser le Sahara, suréquipée et surtout, prostituée consentante sur l’autel du Plaisir transgressé. Pas facile libérer son sexe dans un monde où la consommation est en passe de transformer le doux con en sommation fatale. Et pourtant, en principe, c'est une activité où les pauvres et les riches sont égaux. L'accès au plaisir n'exige pas d'avoir autre chose qu'un corps et éventuellement un ou une partenaire. Les orgasmes ne sont pas liés à la somme qu'on a sur son compte. On a déjà observé des cas de coït ou de reproduction entre des riches et des pauvres, et même entre des pauvres (de même sexe ou de sexe différent). La pulsion les anime de façon similaire, et leur sexualité peut être inversement proportionnelle à leurs revenus. On a vu des riches incapables de bander et des pauvres connaître l'extase de l'orgasme multiple avec ressorts intégrés et hallucination postcoïtale antiredéposition. Ou le contraire. La vie est décidément bizarre. Elle est, en cette matière, ce que l'on s'autorise à en faire : car la liberté sexuelle, qui confond agréablement le chemin et le but, s'épanouit d'abord dans l'imaginaire, hors de tout souci absurde, comme de savoir si on a trop de ventre ou une jambe plus petite que l'autre.

En vérité je vous le dis, la révolution sexuelle reste à venir. Car la tyrannie de la performance, qui a toujours existé dans l’espèce humaine a aujourd'hui atteint une force de frappe inégalée, et se révèle un des plus puissants empêcheurs de jouir en rond que je connaisse. Les révolutionnaires du sexe, si tant est qu’il y en eût, ont perdu cette bataille et rares sont les authentiques libertins et libertines, jouisseurs et jouisseuses, baiseurs et baiseuses dont on puisse s’inspirer. La plupart confondent charme et marché, à la faveur d’un anagramme capitaliste, ou se vautrent dans de vieilles lunes sur la domination obligée qui seule serait susceptible de stimuler notre libido. Certains veulent du sexe à la Candy, plein de bonnes intentions, mais dénué de vigueur, d’énergie, de souffle et surtout de l’amoralité indispensable à une bonne partie de jambes en l’air. On a parlé de « retour de l’ordre moral », un ordre en effet toujours polarisé entre la maman (vénérable reproductrice) et la putain (vénérienne séductrice). Quelques-un-e-s, particulièrement retors, font du sexe une trangression sinistre, jamais libérée du fantasme sadien, de la haine de soi et de l’autre, où la mise en scène froide de la jouissance, toujours arrachée de haute lutte, se conjugue mal avec la joie que je me fais de rencontrer une personne dans l’amour physique, auquel il ne faut pas forcément, contrairement à l’adage, une issue. Nous voilà donc assommés de confessions tristes à pleurer pleines de gang-bangs, d’enculages à répétition, de tortures plus ou moins subtiles ou d’obsessions infantiles et hystériques. Le récent procès de Dominique Strauss-Kahn à Lille en est une illustration frappante, entre deux pipes et trois sodomies à sec. A ces ogres du nouveau siècle s'ajoutent les malbandants, qui exigent de mépriser leur partenaire sexuelle pour pouvoir la prendre à la hussarde, et revendiquent la non-réciprocité comme principe intangible de leur sexualité. Zemmour, touzours Zemmour ! Eh oui, avant de pleurer la France éternelle, le prophète aux grandes oreilles a insulté les femmes et les féministes dans l'indifférence générale, comme Soral qui lui tire la bourre (en tout bien tout honneur). Libido mal orientée, mauvaises rencontres, écharde dans le pied en 1979... je ne sais pas ce qui leur est arrivé, mais ils sont la preuve vivante qu'un « Manuel du sexe qui fait pas mal et rend heureux tout en vous permettant de changer le monde pour le mieux » s'impose d'urgence.

Car si la sexualité peut être un art, comme la cuisine, la danse, la poésie, la peinture sur soie, les artistes en cette matière sont rares, et trop souvent confondus avec des imposteurs : prostitution et pornographie, où l'on feint le plaisir à des fins commerciales ou compulsives, en 50 nuances de gris. Comme son nom l'indique, on n'y voit guère le vit en couleurs ! Là encore, c'est de domination qu'il s'agit, façon gnan-gnan, pour faire mouiller maman entre deux lessives.

Pourtant, la contraception et l’accès à l’avortement dans de nombreux pays auraient dû faire émerger quelques génies sexuel-les, comme l’annonçaient ou l’espéraient les psychologues ou philosophes anarchistes libertariens, mais on les attend toujours, contre vents et maris, sans voir venir l'orgasme grandeur nature à la hauteur de nos utopies politiques.

Force est donc de le constater : il va falloir avancer sans modèle. Car la paillardise moyenâgeuse, le libertinage révolutionnaire, l'anarchie libertaire ses audaces sensuelles n’ont pas d’équivalent aujourd’hui, où les replis de cul ou de con s’épilent à la cire chaude, avant de figurer en gros plan sur l’écran de mon téléviseur haute définition.

Assaillis par les marchands du temple jusque dans les tréfonds de notre intimité, nous voilà obligé de bouter le capitalisme hors du cul, tandis que l'on traite de con ceux qui s'attaquent à la liberté d'expression. Je vous le dis avec tout le respect que je vous dois, amis Charlie, c'est leur faire trop d'honneur.

Le 8 mars sera donc pour moi l'occasion de célébrer Vénus, Mars, Bacchus et Rosa Luxembourg (ne cherchez pas l'erreur). Car la liberté de rire et de jouir, avec ou sans raison, ne s'apprend ni ne s'enseigne : elle se prend. Ce sera la première leçon de mon Petit manuel. La suite au prochain épisode !

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