Vers la reconnaissance du crime colonial ?

L’État français doit reconnaitre officiellement que la colonisation fut « un crime, un crime contre l’humanité, une vraie barbarie ». Une condition impérarive afin de rendre effective la nécessaire réconciliation des mémoires et des peuples algérien et français.

Après Audin, après le 17 octobre, vers la reconnaissance du crime colonial ?

 

Dans sa déclaration publique du 13 septembre 2018, le Président Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’État français dans l’arrestation, la torture et l’assassinat de Maurice Audin en juin 1957 à Alger par les militaires couverts par les pouvoirs politiques. Et pour appuyer le caractère symbolique et historique du geste, il a rendu visite à la veuve Audin pour lui remettre en mains propres ladite déclaration et reconnaître « la part irréductible de son combat ».

Certains observateurs ont fait le parallèle avec la déclaration du Président Chirac en juillet 1995 sur la responsabilité de l’Etat français dans la rafle du Vel ‘d’hiv dans la déportation de juifs français vers l’Allemagne nazie pour y être exterminés. Mais tous (en dehors des nostalgiques de l’Algérie française, mais pas seulement) reconnaissent là un geste historique et courageux qui va plus loin que les précédentes prises de position et qui marque un point de rupture dans la lecture du passé colonial de la France. Il vient combler un écart devenu de plus en plus intenable avec la recherche historique et les nombreux témoignages de personnes impliquées dans cet assassinat.

 Ni les entreprises de déni, ni les mensonges d’État, ni même la loi d’amnistie du 22 mars 1962 pour les « faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigés contre l’insurrection algérienne », n’ont pu décourager ou même ébranler les mobilisations durant toutes ces années.

Cet acte politique majeur donne ainsi raison à l’obstination militante de la famille Audin, particulièrement sa femme Josette (87 ans), qui n’a cessé d’interpeller les politiques et les consciences depuis plus de soixante ans. C’est aussi l’aboutissement de tous les combats menés par des intellectuels, des militants des droits de l’Homme, les comités successifs mobilisés pour l’établissement de la vérité et la justice sur l’ignoble assassinat d’un militant de la cause indépendantiste algérienne mais aussi pour toutes les autres victimes de cette guerre.

Car au-delà du cas Audin, la déclaration du président Macron pointe sans équivoque « un système dont les gouvernements successifs ont permis le développement : le système appelé arrestation-détention à l’époque même, qui autorise les forces de l’ordre à arrêter, détenir et interroger tout suspect dans l’objectif d’une lutte plus efficace contre l’adversaire ». Le cas Audin n’est donc pas un cas isolé mais un cas symptomatique du système répressif qui a été mis en place et qui a fait des milliers de victimes dont les parents et les proches demeurent à ce jour encore profondément meurtris.

Comment un État de droit, un état démocratique comme la France a-t-il pu sombrer dans de telles pratiques de dégradations, de violences, de tortures physiques et psychologiques à l’encontre d’êtres humains dont le seul « tort » était de revendiquer leur indépendance ? La déclaration du président de la république, et c’est d’une extrême importance pour les défenseurs des droits de l’Homme, reconnaît à cet effet « qu'en échouant à prévenir et à punir le recours à la torture, les gouvernements successifs ont mis en péril la survie des hommes et des femmes dont se saisirent les forces de l’ordre. En dernier ressort, pourtant, c’est à eux que revient la responsabilité d’assurer la sauvegarde des droits humains et, en premier lieu, l’intégrité physique de celles et ceux qui sont détenus sous leur souveraineté ».  Il est utile de rappeler que ces atteintes aux droits de l’homme ont été signalées et même dénoncées en leur temps par de nombreux intellectuels, des journalistes et des journaux. Les faits de torture étaient d’une telle violence et d’une telle barbarie qu’ils ont même fait réagir, avec courage et lucidité, des voix officielles comme celle du secrétaire général de la préfecture de police d’Alger Paul Teitgen démissionnaire en septembre 1957 ou le général de Bollardière qui a demandé à être relevé de ses fonctions en mars 1957.

Tout aussi grave la légalité du dispositif répressif. En effet, « ce système s’est institué sur un fondement légal : les pouvoirs spéciaux. Cette loi, votée par le Parlement en 1956, a donné carte blanche au Gouvernement pour rétablir l’ordre en Algérie. Elle a permis l’adoption d’un décret autorisant la délégation des pouvoirs de police à l’armée, qui a été mis en œuvre par arrêté préfectoral, d’abord à Alger, puis dans toute l’Algérie, en 1957 ». De fait, ce décret donne les pleins pouvoirs à l'armée, qui va pouvoir utiliser la torture à large échelle contre tous ceux qu'elle soupçonne d'agir ou d’aider à l’indépendance de l’Algérie. Et pour ce faire des centaines de milliers de conscrits vont être mobilisés et envoyés en Algérie pour assurer les missions dites de « pacification ». Pour l’Histoire, il est important de souligner que ce sont des députés de gauche (socialistes, radicaux et même communistes) qui ont voté ces pouvoirs spéciaux. Plus près de nous et par un curieux « hasard » de l’Histoire, car s’appuyant sur une loi votée en 1956, en pleine guerre d’Algérie, c’est encore une majorité parlementaire et un gouvernement de gauche qui vont déclarer en 2015 l’État d’urgence que n’a cessé de dénoncer la LDH. En effet, sous prétexte de lutter contre le terrorisme qui a ensanglanté la France ces dernières années, « l’état d’urgence et le climat de guerre intérieure alimenté par le gouvernement contribuent au renforcement des amalgames et aux pratiques discriminantes, notamment de la part des forces de police. Ce ne sont pas « les terroristes qui sont terrorisés », ce sont des jeunes et des populations victimes de l’arbitraire en raison de leur origine et/ou de leur religion qui voient leur situation encore davantage fragilisée ».

Ni geste de contrition, ni repentance, la déclaration du président Macron qui vise principalement la France et les Français, vise à assumer un passé douloureux où de nombreux Français ont eu à vivre directement cette guerre et en sont revenus particulièrement affectés physiquement et psychologiquement. Beaucoup se sont réfugiés dans un silence coupable ne trouvant pas de cadre ou d’occasion pour exprimer leur douleur et leur peine quand le passé remonte avec toutes ces scènes d'une violence intolérable qu’ont subis les Algériens. C’est donc à un travail de réconciliation avec les consciences qu’appelle aujourd’hui le geste présidentiel : « il en va de l’apaisement et de la sérénité de ceux que cette guerre a meurtris, dont elle a bouleversé les destins, tant en Algérie qu’en France. Une reconnaissance ne guérira pas leurs maux. Il restera sans doute de l’irréparable en chacun, mais une reconnaissance doit pouvoir, symboliquement délester ceux qui ploient encore sous le poids du passé ».

Des progrès ont déjà été accomplis dans le sens de cette reconnaissance. Et pour en retenir quelques gestes ou déclarations emblématiques citons : les « évènements » deviennent guerre d’Algérie, les massacres du 8 mai 1945 « une tragédie inexcusable », le système colonial « profondément injuste et brutal ». Et la dernière en date où le président Macron dans un tweet personnel ce 17 octobre 2018 déclare que « Le 17 octobre 1961 fut le jour d’une répression violente de manifestants algériens. La République doit regarder en face ce passé récent et encore brûlant. C’est la condition d’un avenir apaisé avec l’Algérie et avec nos compatriotes d’origine algérienne ».

En effet c’est en faisant preuve de courage politique en assumant pleinement la tragédie coloniale vécue dans leur chair et leur esprit par les millions d’Algériens 132 ans durant et pour ne plus avoir à vivre l’affront et le déni vécu avec la loi de 2005 sur « les bienfaits de la colonisation » qu’un « avenir apaisé avec l’Algérie » peut être envisagé. Né après cette guerre, le président Macron semble donner suite à la prise de position du candidat qui, avec un courage politique indéniable et inédit, déclarait à Alger en février 2017 que la colonisation fut « un crime, un crime contre l’humanité, une vraie barbarie ». La condition sine qua non pour rendre effective la nécessaire réconciliation des mémoires et des peuples algérien et français.

 

Ahmed Dahmani

Texte actualisé le 18 octobre 2018.

 

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