Exposition « CHAIR MIROIR » par Madeleine Froment

MEDITATIO PRIMA avec l’artiste : "Il y a des corps qui hurlent mais que personne n’entend»

 

Du 04 au 21 Mai, Madeleine Froment expose ses œuvres récentes à la Galerie de la voûte (42 rue de la voûte – 75012 Paris)[1]. A fleur de peau, « Chair Miroir » est un titre emblématique posant question : est-ce chair pour « l’être », miroir pour « le même »?

 Pourtant, en l’exposition, les dessins à la mine de plomb et les sculptures en grès semblent sous le signe de «l’autre» : ils figurent des parties de corps et des portraits intimistes aux anatomies dévoilées. A l’entrée de la galerie, peut-être que l’autoportrait qui est « chair nue » tient lieu de reflet lumineux dans la constellation de ces œuvres.

  « L’être, le même et l’autre », se sont trois éléments qui s’entremêlent ; clés de lecture pour s’abandonner à la douceur des corps dans leurs réalismes bruts.

 A propos de ses dessins, l’artiste disait, « C’est tant les corps que j’ai représentés que leurs essences ». En effet, Madeleine y met une certaine grâce : niveau technique, on est touché par l’ombre et la lumière. Tandis qu’un portrait de femme enceinte joue sur le contraste « nue clair contre fond » par des rehauts de noir, un autre dessin d’une contorsionniste au corps étiré mise sur la vibration du fond doré. La finesse émane des traits.

Est-ce des dessins de corps, où des essences d’âme? Question existentialiste, tant bien même que nos vies humaines se définiraient par l’union de l’âme et du corps[2].

Les dessins de Madeleine semblent des icônes du quotidien[3] : des corps normaux, détails et grains de peaux, cheveux ou poils, sexes réalistes, des personnes dans leurs imperfections et perfections. Les modèles choisis ne sont pas neutres non plus, révéler la tendresse d’un couple d’hommes s’embrassant tendrement, figurer un travesti posant en lingerie et nous toisant, croquer trois femmes aux physiques réalistes dans la pause des trois grâces … 

 Sans certitude  – je reviens donc à une lecture plus terre à terre : ne serait-ce pas une histoire de jouissance esthétique[4]? A la surprise de voir des dessins aussi réalistes, l’allégresse de regarder un corps dessiné comme un véritable corps, de nous offrir un regard neutre et pure.

 Les images servies par nos sociétés asservissent nos corps, ils nous culpabilisent nous rappelant qu’il est bon d’être ni trop gros, ni trop maigre, ni trop vieux, ni trop jeune, ni trop souriant, ni trop…la liste est longue, interminable…finalement à trop les écouter on ne risquerait de n’être jamais heureux d’être sois-même.

 S’agirait-il de faire sauter notre peur de l’autre ? Insérer le doute dans nos certitudes de ce que doit être la beauté ? Accepter ce qui n’est pas lisse pour mieux s’y heurter?

 Il est intéressant de noter que Madeleine m’a longuement parlé liberté, de cette nécessité d’expression des corps et des mots différents, de la douleur des souffrances et des paroles non dites. Elle citait l’écrivain anarchiste Stig Dagerman[5] : « […] il n’existe pour moi qu’une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de ses limites. »  

Des sens à l’émotion, du regard au trouble, cette fonction libératrice des dessins est déjà un grand pas. Une proposition à vous faire : cette exposition serait comme une bulle d’air, une respiration, une surprise, car n’est-ce pas là une des plus belles fonctions de ce qui fait art dans nos vies ? Donner envie d’aller plus loin en l’être, caresser le même et se donner pleinement vers les autres…

 

 

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Début de l’entretien avec l’artiste :

L’être : 

J’arrive devant la galerie – Madeleine prépare son exposition - je tape à la porte. 

M.F : Tu arrives à point : les cadres sont disposés ; il reste seulement l’accrochage. Souhaites-tu faire le tour de l’exposition ?

 E.R-D : Oui. Donc ce sera disposé comme cela ?

 M.F : Oui. Là il s’agit d’une installation sonore j’en suis très excitée. [N.D.A En fond de salle une avancée de deux mètres environ me rappelle une petite chapelle. Au bout de ce couloir blanc, un demi-visage sculpté est encastré dans un mur. En face, un tabouret pour s’asseoir, et un casque est disposé pour écouter une bande sonore]

 E.R-D : De la sculpture, c’est très fin, c’est de la porcelaine ?

 M.F : Non c’est du grès cuit et émaillé. C’est une installation symbolique et personnelle. J’ai appris récemment un secret sur mon passé. Tu vois le visage il est coupé au niveau de la bouche : ce sont les paroles non dites. On l’a empêché de parler. La bande sonore est cette voix libérée. Le corps est malade des paroles non dites. Je suis l’auteure du texte, mais ce n’est pas ma voix, c’est celle d’une amie Elisa[6], la bande sonore c’est elle également. J’avais besoin d’elle pour dire les paroles à révéler.

 E.R-D : Secret de famille… L’émail brille c’est très fin. 

M.F : Je te ferai écouter à la fin. Si j’ai le temps, j’ajouterai dans la scénographie deux autres sculptures : des avants-bras émaillés en noir. Cela fera comme des gants, le geste de la caresse. Je veux ré-adoucir le propos, inviter le spectateur.

 Le Même : [On continue la visite de l’exposition]

 M.F : Cette série de photographies « Anatomie du doute » marque une continuité dans mon travail et un commencement.

 E.-R.D : Je connais cette série : les corps en plans rapprochés dans un format rond puis dans un cadre carré. Coupés au niveau des visages, juste les corps de façon réaliste. Cette série existe en photographie, dessin et collage.

 M.F : La série rappelle mon processus : à partir d’une rencontre en photographie, je crée mes dessins. Le polaroid est extrêmement juste pour saisir l’instant : il contient cette émotion-là.

 E.R-D : [Je ris et l’interpelle]Tu ne traumatises pas tes modèles avec des poses pendant des heures ?

 M.F : [Elle rit] Si je les traumatise quand même. Je réfléchis bien avant très, très longuement. Avec la personne qui est en face de moi, je décide de cette pose. Ensuite je fais des photos et je travaille d’après ce modèle vivant-là. Pour « Anatomie du doute » j’avais focalisé sur les corps. Et un ami me l’a fait remarquer. Dans la nouvelle série j’ai figuré les personnages entiers. Finalement j’ai voulu représenter toute la personne.

 E.R-D : Les nouveaux dessins avec ces grands portraits, c’est à partir de photographies ?

 M.F : Oui. Après il y a tout ce travail qui est je dirais « un véritable travail de dentelle » réaliste et précis où il va falloir dessiner, hachurer pendant des heures et des heures pour arriver à du bon. Au niveau technique j’ai passé du temps à remplir et à foncer le tout.

  A la fois, cette série a plus de noir et plus d’énergie. Je crois qu’il y avait beaucoup de choses à exprimer, à faire sortir dernièrement. Finalement beaucoup de violence intérieure mais pour des dessins qui paradoxalement en sorte très doux et très apaisés.

 E.R-D : Tes modèles justement qui-sont-ils? Des amies, de la famille, des rencontres ? Pourquoi cette manière intimiste ?

 M.F : Ils peuvent être tout ça à la fois[7]. Pour le travail, Je définis une idée de sujet, l’idée d’un modèle. Puis je recherche. Mais cela peut être le contraire. Je rencontre quelqu’un dont le physique va m’interpeller et je peux le dessiner. Il n’y a pas de règle stricte non plus.

 Par exemple pour ce dessin [N.D.A : une femme enceinte sur un fond noir avec le haut du corps couvert d’un voile transparent, sexe et ventre visible] je cherchais une personne avec des cicatrices. Une femme connaissant mon travail me contacte car elle a des cicatrices dans le bas du dos, elle me prévient qu’elle est enceinte de 5 mois. Finalement, je lui réponds que c’est son ventre qui va m’attirer et être dessiné.

 Il y la volonté du subversif. En plus, dessiner la marginalité est essentiel, j’ai envie de dire vous avez le droit d’être différent, de consoler et de redonner de la tendresse à cela. 

Pour l’intime, Il y a l’idée de capter l’essence des gens mais aussi un travail de précision, disons de documentation. Je parlerais de « corps incarné ».

  

L’entretien se prolonge. Nous sommes désormais assises dans la galerie.

 L’Autre :

 M.F : J’ai d’abord été graphiste. J’ai fait de bonnes études dans l’art, mon métier était ma passion. Pourtant ça n’allait pas et j’étais mal. Comment se fait-il que moi qui était jeune, passionnée par un métier, je n’arrivais pas à m’en satisfaire ? Quelle est le problème avec ce mode de vie ? C’est sans doute moi. Je traçais une route que je ne supportais pas.

 Et puis j’ai lâché les choses, il y a un livre qui m’a beaucoup marqué, Stig Dagerman, « notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Ce livre m’a donné une clé : « la vie n’est pas une performance[8] » - J’ai compris que je n’étais pas obligée d’être un rouage si cela ne me plaisait pas. Cela n’allait pas changer grand-chose à la marche du monde[9]. Après tout j’avais ce sentiment d’être en marge dans cette société et de ne pas y trouver ma place.  

J’ai commencé à dessiner énormément : les gens dans le métro. Rapidement c’était des instants. Beaucoup de personnes de dos et également des cheveux. Regarder vraiment les autres pour les dessins m’a soulagé. Bien dessiner exige de bien observer, se plonger. Trouvant difficilement des mots, les images me sauvent.

 E.R-D : C’est drôle par rapport à tes dessins d’aujourd’hui…les cheveux…les instants…

 M.F : Je n’avais pas fait le rapprochement, effectivement…

 E.R-D : Pour la marginalité, tu n’étais pas à ta place dans ce travail c’est certain mais ton statut d’artiste est un rôle dans une société, tu es un rouage malgré tout. En ce moment on ne peut pas dire que nos sociétés respectent ça, mettre en avant l’intelligence, la sensibilité, mais les artistes sont des veilleurs. C’est donneur de sens, une société sans artiste, elle crève.

 M.F : Effectivement je ne pensais pas que ce serait un statut si difficile. C’est certain qu’il faut fabriquer de la pensée car l’humain a vraiment ce besoin. Pas n’importe laquelle : produire une pensée complexe et la diffuser. On va dans le mur car construire un monde à court terme est irresponsable et inadmissible.

 Et la situation politique et sociale aujourd’hui est symptomatique de ce problème de nullité de la pensée. Il y a cette pensée qui est écrasée et les corps qui sont oppressés.

 Sur ce mur de galerie, j’ai mis des dessins de manifestants [N.D.A : Ce sont six cadres de format carré disposés sur deux lignes : Des manifestants avec des foulards où des masques dans des nuages de lacrymogène, certains portent des drapeaux aussi]

 Je trouve qu’il y a un rapport évident entre ma sculpture au visage coupé par la parole et ces manifestants masqués. Ce phénomène de violence dans les manifestations, cette radicalité qui s’exprime, est-ce que ce n’est pas une vengeance des corps ? Est-ce que l’on est écouté ? En même temps, Il faut rendre la parole pour ne pas peser sur les corps.

 Il y a des corps qui hurlent mais que personne n’entend.

 E.R-D : Là il y a les manifestants. A l’entrée de l’exposition il y a aussi un premier dessin : un autoportrait de toi en pied. C’est nouveau les autoportraits ?

 M.F : Oui c’est plutôt nouveau car c’est mon second autoportrait. J’en avais fait un pour une exposition collective en septembre, avec deux autres artistes « Ce triangle oublié ».

 E.R-D : Le thème était féministe, vous étiez trois artistes, d’où le triangle et en même temps un symbole sexuelle féminin, c’était parfait comme idée…

 M.F : Exactement.

 E.R-D : Une dernière question. Face à l’autoportrait le second dessin que tu as placé au même niveau c’est un couple d’hommes qui s’embrassent. Pourquoi ?

 M.F : Cela me paraissait évident.

 E.R-D : C'est-à-dire ?

 M.F : Déjà il est clair qu’il n’y a pas un amour supérieur où plus « normal » que l’autre. Ensuite, il y a énormément de tendresse dans ce dessin, un geste qui est très doux. Je crois que c’est une part de ce que j’aimerais moi-même donner. Une réconciliation ?

 On finit ? Est-ce que tu souhaites écouter la bande son pour l’installation ?

 E.R-D : Avec plaisir. [J’écoute puis J’entends des notes de piano  et ensuite des paroles :

 « Mon corps est le tien pour quelques mois »

« Penser à elle »

  « Je ne supporte pas ce ventre – je voudrais être seule à nouveau »

 Fin de l’entretien.

 

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[1] Site internet de la galerie : http://galeriedelavoute.com/

[2] Cette réflexion de l’âme au corps, s’inspirerait-elle du Timée de Platon : « L’âme du monde est issue d’un mélange où intervienne ces trois notions fondamentales : l’être, le même et l’autre. »

[3] Site internet de l’artiste : http://madeleine-froment.squarespace.com/

[4] Est –ce un signe : Ma première rencontre avec une œuvre de Madeleine Froment fût au salon du dessin érotique ?

[5] Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Actes sud, 1991 pour la traduction. Texte intégral et biographie : http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/dagerman.html

[6] Elisa Monteil.

[7] Extrait du site internet de l’artiste : « Je travaille sur les rencontres que je ne cesse de multiplier en utilisant la photographie instantanée (Polaroid et numérique) et le dessin, travail fastidieux et solitaire, afin de rendre compte, dans toute leur complexité, des différents états d’élaborations de mes réflexions. »

[8] Stig Dagerman :  « Je soulève donc le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l’on n’exige de moi. Ma vie n’est pas quelque chose que l’on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n’est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. 

[9] Stig Dagerman : «  L’important est de faire ce que l’on fait en toute liberté[9] ».

 

 

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