ŒUVRE VIDEO – #WE ARE WATCHING YOU Collectif N.T.P

"NON, ON EST PAS UN PUTAIN DE TROUPEAU QU'ON ENFERME POUR LE FAIRE RESSORTIR QUAND ON LE DÉCIDE!"

En mai 2020, l’artiste Deborah de Robertis[1] fondatrice du collectif N.T.P (Nique.Ton.Père)[2] lançait un appel avec la diffusion d’une vidéo manifeste :

................................................

#WE ARE WATCHING YOU[3]

................................................

Réalisée dans le contexte d’une société confinée, il ne s’agissait pas d’une performance in situ[4]  mais d’une œuvre faite à plusieurs corps.

Les voix de ce corps collectif donnaient le ton, posant question de nos choix humains, du sens social de notre être et des relations de pouvoirs[5].

Filmé en noir et blanc avec filtre rouge, dans une ambiance apocalyptique et futuriste, Huit femmes se succèdent, pluralité des corps[6], pour former une unité de rage.

Elles déclament en une longue tirade, les questions, les réflexions, les cris de colères qui les ont traversés et changés, en ces temps de maîtrise de nos corps : confinement versus déconfinement.

C’est nos yeux rouges de sang disent-elles.

La musique électro-minimaliste de Elisa Jo[7], confère force et détermination à cet appel.

En boucle, la voix-off de Deborah De Robertis au son robotique, appuie les accusations

À nos élites, nos dirigeants, nos patriarches :

 

© Vidéo réalisée pour le N.T.P COLLECTIF © Deborah de Robertis

TEXTE/CONCEPT /RÉALISATION VIDÉO / BANDE SONORE : Deborah de Robertis
ASSISTANTE RÉALISATION : Raphaëlle Laurianne
COMPOSITION MUSICALE /MONTAGE BANDE SONORE : Elisa Ducret
MONTAGE : Elisa Ducret, Raphaëlle Laurianne, Thomas Purcaro Decaro

Cette vidéo a été réalisée en collaboration avec la musicienne Elisa Jo.

Filmées de face à mi-corps, ces femmes sont la nouvelle caméra de surveillance pour accuser ce système. Leurs bustes nus laissent voir un sein ou les deux derrière un tissu noir, elles sont amazones en drapées, des bustes antiques de chairs[8].

Elles nous regardent, elles savent. Le regard sur l’art, ce qui fait œuvre, traversent la philosophie et l’histoire de l’art.-  La beauté est-elle dans l’œil de celui qui regarde ?[9] C’est la question de la prise de pouvoir entre celui qui regarde, qui est regardé, ou bien ne regarde pas[10].

C’est écrit Nous vous regardons (#We are watching you) mais ces femmes ont une bande noire sur les yeux ? Ce bandeau est symbolique à plusieurs niveaux.

Le collectif NTP revendique la référence à l’hymne Un violador en tu camino” [“Un violeur sur ton chemin”] [11] créé par les féministes chiliennes du groupe Las Tesis qui dénonce les violences faites aux femmes.

Un bandeau car ces violences connues et vues ne sont que rarement punies. La violence est possible par l’intériorisation de la domination et de son idéologie. Nous portons tous le bandeau[12].

Un bandeau sur les yeux pour une société de surveillance ou on alerte sur l’emploi de la reconnaissance faciale pour le contrôle de chacun. Cet accessoire rappelle que le collectif est conceptuel et ses intervenant.e.s toujours anonymes.

Dans la vidéo, des images en arrière fond apparaissent rapidement en écho à d’autres combats :

- Un portrait de groupe de CRS résume les années 2018/2019 avec les mouvements sociaux des gilets jaunes, que l’on soit en accord avec leur lutte ou non, on ne peut nier que violenter sa propre population est la marque des tyrans.

-Le cadrage image sur un tireur de LBD, les mots gazer, mutiler détruire résonnent [13] ironie des armes non létales utilisées pour le maintien de l’ordre qui blessent les corps et les contrôlent.

-Des femmes de Santiago du Chili reprenant l’hymne de Un violador en tu camino[14] .

-Des FEMEN[15], se faisant arrêter par des hommes.

-Déborah de Robertis lors de sa performance Les Marianes en décembre 2018[16] dans la manifestation des gilets jaunes.

C’est bien une unité qui est proposée avec les paroles de la vidéo :

Si, plutôt que d'obéir, avec nos corps réunis on formait une barricade, pour exiger du pouvoir qu’il serve l'humanité plutôt qu’il se serve d’elle ?[17]

Elle s’enchaînent les questions de nos responsabilités individuelles jusqu’à l’inversion des rapports de pouvoir lorsque ces femmes nous disent :

La liberté que vous nous offrez, c’est de sortir pour vous servir et ce “pour notre bien” et celui de “notre prochain”. Vous pensez qu’on va gober votre sermon ? Non !

C'est vous qui paniquez, non pas pour nos vies, non mais pour votre bébé capitaliste qui est en train de crever et dont aujourd'hui vous êtes esclaves encore bien plus que nous.[18]

Car il s’agit bien de choix à effectuer dans les mois à venir. Quelles sont les limites à l’obéissance ? Qui détient vraiment le pouvoir[19] ?

Ils ne se révolteront que lorsqu’ils seront devenus conscients et ils ne pourront devenir conscients qu’après s’être révoltés[20].

Tout ça montre que nous sommes bien des pions qu’ils manipulent à leur guise, il est temps de s’extirper de l’échiquier :

Fin de partie.

 […] Oui, on se remet en marche, mais, méfiez-vous de nos corps infiltrés révoltés qui maintenant, ensemble, font semblant.

[…]Non, les dangers du confinement ne sont pas ceux qu’on croit, c’est encore pire que ça, nous sommes devenus fous, folles de rage, oui c’est ça ![21]

 

Site internet de Deborah De Robertis :

Lien vers le texte en entier :

#WE ARE WATCHING YOU

Instagram N.T.P

 

Pour un autre point de vue sur La vidéo #WE ARE WATCHING YOU

Lien vers l'Article de Sylvia Duverger sur MEDIAPART :

On se lève et on se casse du système patriarco-capitaliste!

 

[1] Performeuse et vidéaste, cette artiste dénonce la hiérarchie des genres et des regards inhérents au monde de l’art. Elle utilise la nudité dans ses œuvres, son corps/sexe/regard devient œuvre et source de pouvoir politique. Pour en savoir plus, la plus récente interview de l’artiste Deborah de Robertis : https://www.nouvelobs.com/notre-epoque/20190108.OBS10351/deborah-de-robertis-je-refuse-que-mes-seins-ou-mon-cul-servent-de-decorum-au-pouvoir.html In L’OBS avec RUE 89 consulté en juillet 2020.

[2] L’intitulé provocateur du collectif dénonce comme un direct les bases des hiérarchies de genre et du machisme : la stupide peur de la confusion des sexes et le soi-disant danger de confondre les genres. L’idée est de renverser et de se réapproprier les codes des dominants, exprimé dans le manifeste : « Nique ton Père » en référence au groupe de rap N.T.M. « Nique ta Mère » – on vise le porc (pas le cochon) mais le père patriarche, le paternalisme, le pouvoir patriarcal. Ici aucune offense aux hommes. Les hommes comme les femmes, on les aime et on les baise, et d’ailleurs, on baise tout le monde. Femmes avec ou sans chatte, hommes avec ou sans queue, rejoignez le collectif ! Ici on décloisonne les regards, visions hybrides, pas de contrat, ça rentre, ça se frotte, et ça se casse. Le concept : faire intervenir des gens ponctuellement en mode featuring dans des œuvres d’art contemporaines qui niquent ton Père ! Féministe, les hommes on en veut dans le collectif. 

Extrait de https://deborahderobertisntpcollectif.wordpress.com/ In « NIQUE TON PERE » N.T.P. Collectif consulté en juillet 2020.

[3] Le regard au centre de l’œuvre de Déborah justifie ce titre. La phrase récurrente « Big Brother watching you » du société du roman d’anticipation 1984 de George Orwell résonne. Big Brother, étant dans la culture populaire une figure métaphorique du régime policier et totalitaire, de la société de la surveillance, ainsi que de la réduction des libertés. G.ORWELL, 1984, Gallimard, 1950.

[4]Pour une approche de « l’œuvre politique du corps » de Deborah de Robertis, mon article et interview en 2017 : https://blogs.mediapart.fr/elodie-dapremont-rossi/blog/200117/deborah-de-robertis-le-corps-nu-en-tant-que-source-de-pouvoir-politique

[5] "J’essaye de m’affirmer en tant que vidéaste tout en mettant mon corps en retrait dans N.T.P, car mon travail n’est vu qu’à travers mon corps, donc celle qui « est regardé » et non celle qui « regarde »". Paroles de Deborah de Robertis en Juillet 2020. La création du corps collectif engendre une déréglementation de la représentation habituelle ou elle est en performance seule. Le renversement du regard conduisant à une reprise du pouvoir, en cela DBR suit les enseignements de la philosophe G. FRAISSE. Voir G FRAISSE, La sexuation du monde, réflexions sur l’émancipation, Sciences Po les presses, 2016

[6] Le pluriel des corps n’est pas un hasard pour l’artiste qui s’inspire de Geneviève Fraisse. « Montrer le pluriel du corps des femmes face à l’histoire de l’art est un tour de force. Le corps subvertit le corps objet à disposition de l’autre sexe ; et reprend ce corps magnifié par la tradition en vérité nue. ». P.58. Une Artiste, une voix, un mouvement Extrait de G. FRAISSE, La Suite de l’Histoire, édition du Seuil, épreuve non corrigée, septembre 2019.

[7] http://elisa-jo.com/ In ELISA JO site official de l’artiste consulté en juillet 2020.

[8] Leurs poitrines sont-elles leurs armes ? Les seins des femmes sont-ils intrinsèquement sexuels? Peuvent-ils avoir une fonction artistique et politique? La référence aux sextrémistes Femen se dessine.

[9]“Beauty is in the eye of the Beholder” Cette citation anglaise, attribuée à Oscar Wilde pourrait être traduite par ”La beauté est dans l’œil de celui qui regarde”.

[10] Se réapproprier le regard sur le spectateur est au centre du travail de Déborah de Robertis.

[11] https://www.youtube.com/watch?v=aB7r6hdo3W4 In YOU TUBE consulté en juillet 2020.

Cet hymne créé en novembre 2019 intervient en pleine vague de contestation au Chili et dénonce les violences policières de l’état. Quelques paroles : « El patriarcado es un juez que nos juzga por nacer,y nuestro castigo es la violencia que no ves. El patriarcado es un juez que nos juzga por nacer, y nuestro castigo es la violencia que ya ves. Es femicidio. Impunidad para mi asesino. Es la desaparición. Es la violación.Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía. El violador eras tú. El violador eres tú. [...]Son los pacos, los jueces, el estado, el Presidente. El Estado opresor es un macho violador. » (Le patriarcat est un juge qui nous condamne dès la naissance Et notre punition est la violence que vous ne voyez pas. Le patriarcat est un juge qui nous condamne dès la naissance. Et notre punition c'est cette violence que tu vois. Ce sont les féminicides, l'impunité de mon assassin. C'est la disparition, c'est le viol. Et la coupable ce n'est pas moi, ni ou j’étais, ni mes fringues. Le violeur c'était toi. Le violeur c'est toi. [...] Ce sont les flics, les juges, l’État, le président. L'État oppresseur est un machiste violeur)

[12] Dans le contexte Chilien, l’histoire du pays fait aussi écho aux Desaparecidos prisonniers, torturés et disparus de la dictature de Pinochet.

[13] P. ROCHER, Gazer, mutiler, détruire, politique de l’arme non létale, La Fabrique éditions, 2020.

[14] Cela a commencé sous forme d’une manifestation de rue spontanée : Les yeux cachés par un bandeau noir, pied gauche devant, pied droit devant, le doigt pointé devant, une vingtaine de chiliennes scandent "le violeur, c'est toi". Une chanson aux mots frappants. Cette performance devenue virale est partagée massivement sur les réseaux sociaux. Elle est reprise sous forme de manifestation des femmes dans plusieurs pays.

[15] Les Femen disent que leurs poitrines sont leurs armes My breast my Wheapon et elles y peignent leur slogan. Site internet Femen : https://femen.org/.

[16] Vidéo officielle de la performance #MARIANNEISWATCHINGYOU https://vimeo.com/308089816 In Viméo, consulté en Juillet 2020. Interview de Deborah De Robertis : https://www.nouvelobs.com/rue89/20181215.OBS7205/qui-est-deborah-de-robertis-l-artiste-sextremiste-qui-a-realise-une-performance-en-pleine-manif-des-gilets-jaunes.html In L’OBS avec RUE 89 consulté en juillet 2020.

[17] Extrait de La Vidéo #WE ARE WATCHING YOU.

[18] Ibid .

[19] « Une sorte de mouvement de défection généralisée, qui le laisserait stupide avec rien sur quoi gouverner parce que tous seraient partis ailleurs » Extrait de F.LORDON, vivre sans ? Institutions, police, travail, argent…Paris, la fabrique 2019, p.109.

[20] G.ORWELL, 1984, Gallimard, 1950.

[21] Extrait de La Vidéo #WE ARE WATCHING YOU

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.