DEBORAH DE ROBERTIS Le corps nu en tant que source de pouvoir politique

« La résistance à la domination se transforme en affirmation de la subversion» Geneviève Fraisse.

Le 31 Mars 2016 l’artiste performeuse Deborah De Robertis se produisait au sein de l’exposition  de Bettina Rheims à la Maison Européenne de la photographie (Paris 4).

 L’exposition rétrospective se lisait autour  d’une thématique revendiquée  telle un fil rouge : « La femme dans tous ses états ». Une seule femme, plusieurs femmes ? Femme idéale ? Des moches, des belles ? Des stars, des anonymes ? Des riches, des pauvres ? Des mères, des filles ?

Sans méchanceté ou ironie je pense « Venez admirer nos spécimens »…

Le terme d’hystérie[1] me vient  à l’esprit et je m’interroge : Qui est-elle  et comment est-elle « La Femme dans tous ses états » de Bettina Rheims ?

Parmi ces photographies de femme, peut-être ce portrait de Monica Bellucci mangeant des spaghettis au ketchup en robe vinyle rouge est une réponse correcte, sans danger et clairement acceptée par toutes et tous dans notre belle société, la femme est désirable, glacée et glamour…

 Et inévitablement je pose cette question de la femme comme objet ou comme sujet ?

 Miroir, mon beau Miroir…

 Donc une exposition sur la question de la représentation féminine.

 C’est le cadre idéal choisi par  Deborah De Robertis dont l’art interroge le corps nu en tant que source de pouvoir politique.

 

Pour commencer un petit rappel des précédents actes artistiques de Déborah De Robertis afin de saisir la finalité de l’entretien avec cette artiste :

Performance, Acte 1 : REGARD

29 Mai 2014 – Musée d’Orsay -Devant le tableau « l’origine du monde » de Gustave Courbet[2].

 En 2014,  Deborah De Robertis avait donné un regard au modèle de l’Origine du monde en se présentant devant le tableau vêtue d’une robe dorée, assise cuisse ouverte dévoilant son sexe écarté de ses mains, les yeux dans ceux du spectateur. Ainsi elle expliquait son geste :

 « ( …) Ce n’est pas ma nudité que j’expose c’est un regard celui qui n’existe pas dans le tableau et qui reflète celui qu’on ne laisse pas exister dans le monde. ( …)Interdire cette nudité- là,  c’est  occulter un point de vue une vision, une pensée. Ce n’est pas à moi de fermer les cuisses c’est peut-être simplement à vous au spectateur, au gardien, au journaliste de lever les yeux de regarder droit dans les miens. (…) »

 Soulignons que l’artiste nie l’exposition de sa nudité car elle ne montre qu’une partie intime de son corps : l’intérieur de son sexe ouvert. Au-delà de la question de la représentation des femmes dans l’art, Deborah nous interroge sur la nudité que s’autorise les femmes dans leur rapport au regard des autres. Inconsciemment n’est-on pas pousser à cacher, préserver quelque chose? Aussi les femmes que sont-elles autorisées à montrer lorsque c’est elles qui choisissent d’exposer leur corps? Ont-elles réellement ce droit?

Voilà peut-être la question posé par Deborah… la source de la nudité politique.

Vous vous en doutez, l’expérience s’est mal finie et Deborah de Robertis a écopé d’une plainte pour « exhibition sexuelle » de la part du musée. Ce qui a amené naturellement à l’acte 2.

  

Performance, acte 2: PAROLES

 16 Janvier 2016 – Musée d’Orsay – devant le tableau « Olympia » par Edouard Manet

En 2016, L’exposition au musée d’Orsay «  Splendeur et Misère » retraçait la perception que les artistes avaient de la prostitution au XIXème.

Pour les performances de Deborah « le costume »  est d’importance : maquillage, accessoires, des heures de préparations sont nécessaires.

Donc, Deborah de Robertis venait dans le parcours de l’exposition dans le « vêtement de nudité » de la  célèbre prostituée « Olympia » lui offrant ainsi  un droit de parole. Elle en arborait la coiffure, le maquillage, le bijou fait d’une perle et du ruban noir, le corps nacré car poudré de blanc.

« Olympia/ Deborah » voulait plus spécialement offrir son bouquet de fleur au directeur du musée. Dans l’histoire de l’art du tableau, ce bouquet est vu traditionnellement comme le cadeau d’un client à Olympia. Deborah jouait de l’Ironie et  du renversement des rôles : don d’un bouquet acquis par la prostituée artiste pour un  directeur de musée devenant client…

 Quelques paroles de l’artiste :

 « (…) Où est le directeur, c’est à lui de décider, je veux lui donner mon bouquet(…)  

 Je n’ai pas décidé, je fais de l’art ça n’a rien à voir (…)» [3]

  

Performance, Acte 3 : SUBVERSION

 31 Mars 2016 – Maison européenne de la photographie[4]-

Dans un jeu de mise en abymes, avec à l’arrière plan la photographie par Bettina Rheims de Monica Bellucci, Deborah de Robertis vêtue d’une robe de vinyle rouge, entame une danse libre, enjouée et s’enduit de ketchup.

Elle ouvre brutalement sa robe laissant voir des sous-vêtements-sexys : un  joli string noir et des caches-tétons. A mon sens, le « costume » de la performance est honnête au vue d’une photographie où la pose du modèle oscille franchement entre poupée idiote et porno chic…

Deborah de Robertis/ Monica Belluci danse et se montre,  est-elle subversive ? En image elle est libre et plutôt complètement jetée, un corps qui se donne à fond et paradoxalement une forme de beauté…

La photographie est libérée,  on lui permet enfin de se montrer telle qu’elle est :

 Jouissive et pleine d’envie de Ketchup ??? Un peu d’humour ne fait pas de mal…

 Vive excitation poussée jusqu’au délire…

  

 ENTRETIEN AVEC DEBORAH DE ROBERTIS

E.R-D : Ton art d’où vient-il? Tu as tout de suite fait de la performance, pas d’autres médiums photo, peinture ? C’est la question du corps qui t’a intéressée tout de suite ? 

Deborah De Robertis: Sérieusement - Tu veux savoir le commencement ? Cela risque d’être long…

E.R-D : Oui l’origine, sans mauvais jeu de mot …

D.B-R : J’ai fait des études de performance et de vidéo en Belgique. Pas d’autres médiums.  Je pratique  la performance, l’art vidéo. Je me suis posé la question du modèle. On voit toujours les modèles mais jamais on entend leurs paroles et ce qu’elles ont à dire. Pourquoi le rapport de regard ne serait que dans un seul sens ?

E.R-D : En même temps le modèle est vivant, la façon dont il s’expose n‘est pas neutre, non ?

D.B-R :  Oui mais comme il est présenté comme modèle on ne pense pas à ça  et il est tout de suite remis au rang d’objet. C’est un problème important. Dans mon travail, j’introduis le modèle actif.

E.R-D :  Effectivement par exemple tu donnais vie au modèle  Olympia au musée d’Orsay.

D.B-R : Ensuite, pendant ces études je me posais la question de la « femme objet »,  la question du regard et du modèle. Donc j’ai choisi de faire du striptease pour me placer de l’autre côté. Comprendre cette façon d’être regardée par des hommes – cette volonté de transformer en objet l’autre - de se trouver dépersonnalisée. Je souhaitais comprendre le ressenti de ce modèle regardé. Pourquoi toujours le point de vue du spectateur ?

E.R-D : Ton histoire de Striptease et d’objet ça me rappelle une nouvelle d’une auteure Dana Johnson[5], une black américaine qui était stripteaseuse. Elle entame une relation avec un acteur porno et ce dernier lui demande d’arrêter son travail car il n’aime pas qu’on la regarde… Elle ne se sent pas du tout objet dans son travail au contraire, elle aime ce regard et le « pouvoir sur les autres »,  mais accepte d’arrêter par concession amoureuse.

 D.B-R : Oui. Mais disons que moi je ne suis pas dans le fantasme et je n’avais pas la volonté de dominer les autres.  Je  ne me suis pas sentie objet parce que je regardais directement comment ces hommes me regardaient et ce n’était pas de l’utilisation ni de la domination c’était autre chose…je les regardais autant qu’ils me regardaient…

 E.R-D : Qu’as-tu ressentis alors? Est-ce une façon de reprendre le contrôle ?

D. B-R : Disons que j’ai vu qu’il y avait le spectateur et en tant que personne regardée par ce spectateur je pouvais m’affirmer pour enfin rétablir l’égalité – renverser la balance du regard, la rééquilibrer enfin pour casser ce processus de domination. Dans ce sens-là oui c’était du contrôle.

 E.R-D : En fait tu utilises les codes habituels de la domination pour se remettre sur un pied d’égalité c’est ta démarche artistique alors ?

 D.B-R : Oui, tu peux le voir comme ça.

 E.R-D : Exposer aussi frontalement son sexe et renverser cette domination me rappelle l’artiste américaine Valie Export[6].  Dans les années 70 aux USA, elle était rentrée dans une salle de cinéma pornographique en combinaison cuir moulante noire l’entrejambe de son pantalon déchiré on voyait son sexe et elle passait dans les rangs en pointant sur les spectateurs un fusil. Aussi, ce qui est drôle pour Valie export c’est que malgré sa position de force pendant toute la performance elle a dit des années plus tard que intérieurement elle était terrorisée.

 D.B-R : Ca me fait plaisir que tu dises ça parce que en performance je suis anxieuse à part pour la dernière à la Mep ou je me suis sentie vraiment bien et avec le public ça a très bien pris. Les gens du public étaient très enthousiastes.

 E.R-D : Qu’as tu ressentis pour les performances à Orsay ? Elles étaient plus difficiles pour toi ?

 D.B-R : Oui c’est aussi dur d’exposer son point de vue, de le défendre, que d’exposer son sexe. Par rapport à la démarche c’est un acte à faire.

E.R-D : C’est les réactions et les répercussions qui ne doivent pas être simples.

D.B-R : Les réactions du public en fait il y a une forme de pudeur mais les gens restent. D’abord tout est très organisé car j’ai toujours d’autres personnes dans la salle que je connais et qui sont là. L’espace est neutralisé. Je ne veux pas qu’il y ait de tensions ou de violence et  le public comprend qu’il y a une portée artistique.  Ce sont les vigiles les plus délicats à gérer. Ils me cachent par tous les moyens pourtant les gens ne le demandent pas forcément où n’ont pas l’air choqué. Et puis c’est un geste artistique dans un musée, c’est paradoxal de l’empêcher.

E.R-D : Et l’institution ?

 D.B-R : Elle porte plainte. Garde à vue. Intervention de la police. En même temps l’aspect juridique il fait aussi partie du processus car avant la performance je réfléchis aux conséquences, à la défense également. Et puis ça veut dire que ça marche s’il y a une réaction. Ça veut aussi dire que j’ai raison, sinon pourquoi ça les choquerait autant ? Renverser et rééquilibrer les regards exige la subversion.

E.R-D : Et bien là je lis du Geneviève Fraisse « la sexuation du monde »[7]. Tu l’as rencontré ?

D.B-R :  Oui. Ce qu’elle écrit c’est exactement comme ça que j’envisage mon travail. L’émancipation plutôt que la critique de la domination. Ça il faut que tu parles d’elle si tu parles de moi.

E.R-D : Ok abordons Fraisse alors.  Je reprends ce point crucial de l’émancipation et non pas de la critique de la domination. G. Fraisse pour dérégler la domination parle de nécessité de « dérèglement de la représentation », elle dit d’introduire du désordre  dans ce qui n’a même pas le courage de se dire telle : la domination masculine. A mon avis tes performances c’est exactement ça du désordre dans un cadre bien léché de domination masculine…Quand on est féministe on ouvre enfin les yeux pour voir cette domination partout, la subversion est alors libératrice…

 On revient à la Mep (Maison Européenne de la Photographie) ?

Tu me dis que c’était la performance la plus réussie, pourquoi à ton avis ?

D.B-R : Comme à chaque fois le principal problème dans les performances c’était les vigiles de musées j’ai rééquilibré les forces et je suis venue avec deux gardes du corps. J’ai pu faire la performance, les gens ont applaudi après j’ai été arrêtée mais c’était très gaie très libérateur pour tout le monde je pense.

 E.R-D : Mais pourquoi cette photo-là ?

D.B-R : Quand j’ai vu l’exposition je me suis posée  la question de cette photographie. Esthétiquement elle était stéréotypée, elle faisait publicité. C’était un énorme cliché. Est ce qu’elle avait un sens dans une exposition artistique ? Elle était à déconstruire. Il m’a paru évident qu’il fallait exploser cette robe, casser le côté propre, utiliser une certaine violence.

E.R-D : Tu ne crains pas que la MEP porte plainte où même que Bettina Rheims t’accuse de prendre son droit d’auteur d’utiliser sa photo ?

 D.B-R : Effectivement un agent de sécurité a porté plainte ce qui, à mon sens,  reflète un encouragement de la part de la MEP. En tout cas, l’institution ne s’est pas opposé à ce qu’il porte plainte donc c’est une validation implicite de sa hiérarchie, non ? Quant à Rheims, et bien je trouverais ça choquant que se revendiquant féministe elle refuse une autre voix d’artiste et femme, en écho, au sein de son exposition.

 E.R-D : J’ai une dernière question purement anecdotique. Ça m’étonne que avec toute les fouilles à l’entrée des musées, tu arrives à rentrer avec du ketchup…

D.B-R : Oui ça je n’ai jamais de problème, ils ne se posent aucune question. C’est après dans l’exposition que ça se corse. Pourtant là pour la Mep j’avais bien une dizaine de bouteilles de ketchup et du matériel vidéo, prise de son, robe qui ressemblait à la photo, maquillage ...

E.R-D : En même temps on est libre de faire un pique-nique géant après une visite d’expo…

 …Fin de l’entretien….

 

 N’y a-t-il donc pas une revendication libertaire de la part de Déborah, une énergie allant bien au-delà d’une pensée féministe?

 Trois mots sonnant pour DBR : Enthousiasme jouissif artistique…Merci à elle.

 

 

 

 


[1] Avec ce titre, « la femme dans tous ses états »  Bettina Rheims ne cède t’elle pas à une thèse chère au patriarcat : la femme à la merci de ses émotions, sans recul intellectuel, apparaît tel un sous-individu d’une espèce « intéressante à observer »…

[2] Vidéo de la performance – Mémoire de l’origine : https://www.youtube.com/watch?v=Z0Gt_31vUmY&oref=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3DZ0Gt_31vUmY&has_verified=1

[3]Extrait de la vidéo « Olympia » par Deborah de Robertis : https://vimeo.com/153984661

[4] Extrait de la performance « I want to lick my ketchup »https://vimeo.com/160682233

[5]Ladyland, Anthologie de littérature féminine américaine, 13eme note édition, 2008.

[6] Aktionshose : Genitalpanik, 1969.

[7] G. FRAISSE, La sexuation du monde, réflexions sur l’émancipation, Sciences Po les presses, 2016.

 

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