Réflexions sur la pièce de Théâtre cannibale : MONSTRES D’AMOUR (Cie Dans Le Ventre)

«L'amour m'angoisse car il m'est trop vital» --- Paroles extraites de la pièce---

« Le sommeil de la raison engendre des monstres »[1]. Tant bien est que passion et raison s’opposeraient – Est-ce le verdict soulevé par les actrices Rebecca Chaillon et Elisa Monteil dans la pièce Monstres d’Amour[2] ?

L’Amour, Eros sous toutes ces formes, traverse inlassablement les philosophies et les histoires humaines… tout à la fois moteur et instructeur. Comment ré-enchanter ce thème sur la scène contemporaine ? Que veux-t-il dire dans notre société épuisée ? Quelle pertinence à présenter amour et cannibalisme ? Cette réflexion d’un amour « ou l’on donne tout » « ou l’on prend tout », un amour annihilant son ego, sa propre espèce : « une faim sexuelle poussé jusqu’à l’horreur »[3]. 

A mi-chemin entre la performance, la représentation théâtrale, jouant de l’improvisation, Monstres d’Amour en spectacle de plateaux repose entièrement sur ces actrices. La scène oscille entre confidence entre amies, relations amoureuses dont le spectateur est voyeur, intimité offerte et érotisme cru, à travers un pari des artistes : nous plonger dans leurs fantasmes.  

Les deux femmes poussées dans leurs retranchements de corps et de paroles questionnent sans limites du lien entre violence et dévoration amoureuse. Deux mythes réels « d’amours cannibales » traversent la pièce : les histoires monstrueuses[4] de Issey Sagawa et Armin Meiwess[5]. Rebecca et Elisa deviennent ces Monstres d’Amour : elles se donnent et se perdent entièrement.  

Par la mise en scène le rêve éveillé prend forme : dans la pénombre, enivrée de parfum d’encens, une structure à deux cordes rouges forme ligne de fuite et le rituel se met en place. En entrée de scène, Rebecca allume un a un des cierges en rappelant les prénoms de personnes que l’on devine anciens amours, des hommes et des femmes. Des histoires d’amours, finis, des échecs où des nostalgies ? Qu’elle cherche à comprendre de façon amusante à travers l’énonciation et l’étude de leur signe astrologique. Est-ce un remède pour exorciser ces amours ? Est-ce un rite pour projeter le spectateur dans son monde décalé?  

Il faut être sacrément sincère pour assumer une mise en scène alliant une telle violence à une telle poésie. Miracle de la complicité transcendante entre ces deux actrices ? Est-ce leurs différences de corps et de croyances en l’amour assumée, jouée et racontée qui leur permet ce respect et cet abandon ? Cette bienveillance et transparence n’est pas sans évoquer une certaine sororité féministe. 

A côté de cette émotion-là il y a la crudité de la mise en scène, on passe par le sang, l’aspect animal avec la nourriture (du boudin, et oui…), deux idées nous tenaillent : « montre-moi tes entrailles je te dirais qui tu es » - « être sale pour devenir accessible au désir humain ». Heureusement que les actrices sont solidement cramponnées à leur vérité et à leur démonstration : leurs corps sont les rochers qui nous permettent de ne pas perdre pied. 

La scène est aussi un tableau vivant. Elles usent de la transformation, s’habillent, se déshabillent, se maquillent, compriment leurs corps par du bondage[6] pour évoluer. Qui est sensible à l’art en sort avec un œil rassasié : maquillage, nudité, contraste des corps : c’est de la peinture au-delà des cadres…On se croirait tantôt devant une photographie obscène d’Araki, dans un tableau étrange de Chaïm Soutine, une peinture masque vaudou de Wilfredo Lam… 

Les paroles sont tout également : Il y a beaucoup d’humour dans la pièce, un côté gore et du cynisme, on devine l’influence d’un certain Rodrigo Garcia[7] et on passe de la stupeur, au rire au dégoût. Utilisation du numérique, improvisation musicale guitare chant, le décloisonnement des arts est opéré. Il y a surtout une énorme volonté de transgresser les normes, de briser les codes sociaux, une table rase sur nos certitudes pour accepter de se prêter au jeu? 

Le nom de compagnie « Dans le ventre [8]» était déjà tout un programme. On pense au courage[9], à la maternité, au siège d’une énergie vitale pour un nombre incalculable de religion, à la faim et à la nourriture, à la peur, à la transformation, à la digestion…On pense érotisme, coller les ventres, le sexe et finalement la mort : le Sepuku japonais[10] 

En entrée de scène on lisait un texte projeté en fond de scène : « J’aimerais beaucoup que tu ne sois pas là tout de suite. J’aimerais que tu sois caché, savoir que tu es là pendant que je parle comme si tu n’existais pas. J’aimerais beaucoup que personne ne sache que tu es là. Ma pensée secrète […]» 

En écho, je pensais à l’amour parfait donné par Mishima prenant référence au Hagakuré : « Ma conviction est que la forme ultime de l’amour, c’est l’amour secret. Partagé, l’amour diminue de stature. Se consumer d’amour tout au long de sa vie, mourir d’amour sans avoir prononcé le nom chéri, là est la véritable signification de l’amour »[11] 

Finalement, écrire est complètement inutile car lorsque deux actrices de théâtre arrivent à vous pousser dans tous ces retranchements en une heure de temps, dehors dans la rue, à la sortie sous la pluie et l’orage, dégoulinante, vous vous dites : «  Je viens de me prendre une putain de claque ».

 

Représentations pour 2018 de Monstres d'Amour : 18, 19, et 20 Avril 2018 au centre dramatique national de Rouen.

 

 


[1] D’après le titre du tableau de Francisco Goya – 1797.

[2]Monstres d’amour fût joué les 17, 18, 19, 20 Mai 2017 au théâtre de Mains d’Oeuvres à Paris. Pour 2018, les dates s’engagent au fur et à mesure : 18, 19 et 20 Avril 2018 au centre dramatique  national de Rouen. Pour suivre l’actualité de la compagnie : https://www.facebook.com/Cie-Dans-Le-Ventre-490816570941657/?fref=ts

[3] D’après le dessinateur Japonais Yoshifumi Hayashi. Dans Agnès Giard, L'imaginaire érotique au Japon, éditions Glénat, 2006.

[4] J’applique volontairement le mot monstrueux en précisant sa définition : « Un monstre est un individu ou une créature dont l'apparence, voire le comportement, choque par son écart avec les normes d'une société » « Qui atteint un degré extrême dans le mal ».

[5]Extrait du Dossier de presse : « LE CAS ISSEI SAGAWA, 1981 : Université la Sorbonne, ce chétif jeune homme japonais, fantasme sur Renée, sa camarade néerlandaise, après le rejet de celle-ci, il finit par prétexter un devoir à la maison pour l’inviter : un enregistrement d’un poème de Kleist. Il l’abat d’un coup de fusil, la découpe, la mange, et par faute de frigo se retrouve à fuir en taxi au Bois de Boulogne avec ses valises remplis de membres de Renée. »

LE CAS ARMIN MEIWESS, 2001 : «Cherche chair à abattre» c’est le message que cet allemand laisse via le net, sur un site qui encense l’acte cannibale. Il reçoit plus de quatre cent réponses : des personnes plus ou moins conscientes qu’il ne s’agit pas un jeu pour lui. Il les auditionne, leur fait visiter sa cave aménagée en abattoir... depuis la mort de sa mère. Il cherche l’homme consentant et qui lui plaira, avec qui il aura envie de vivre ce moment ultime. Il finit par rencontrer Brandt, ils se plaisent. Ils se filmeront lors de leurs jeux sexuels et tout au long du rituel qui conduira Brandt à la mort. Pendant plusieurs semaines, Armin Meiwess, décongèle, cuisine et mange son ex compagnon en gourmet »

[6] Le Shibari, l’art de nouer les corps, encore une référence au Japon…

[7]Rodrigo García est un écrivain, metteur en scène de théâtre contemporain. Quelques titres de pièces :

J'ai acheté une pelle à Ikea pour creuser ma tombe, les Solitaires intempestifs, 2003.

Fallait rester chez vous, têtes de nœud, les Solitaires intempestifs, 2002.

[8] « Elles, engagées, créent, performent et mettent les pieds dans le plat ! Rencontrer, échanger, transmettre. Telles sont les envies qui grouillent. Dans Le Ventre. » Extrait du site internet de la compagnie : http://dansleventre.com/wordpress/

[9] En Asie le ventre est le siège des émotions et des sentiments.

[10] Suicide des samouraïs par extraction des intestins, considéré comme une mort noble.

 

[11] Josho Yamamoto, Hagakuré, Livre II.

 

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