Moi, Tidiane, exilé guinéen, j'ai fui mon pays pour rester en vie

Fervent militant du parti d'opposition (UFDG), Amadou Tidiane Diallo a vu son meilleur ami tomber sous une balle policière lors de la manifestation du 16 août 2016 à Conakry. Menacé de mort par la police pour avoir dénoncé le coupable, il a dû quitter la Guinée pour sauver sa vie.

Amadou Tidiane (à gauche) et son meilleur ami, tué par la police lors de la manifestation du 16 août 2016, à Conakry. © DR Amadou Tidiane (à gauche) et son meilleur ami, tué par la police lors de la manifestation du 16 août 2016, à Conakry. © DR
 Je m'appelle Amadou Tidiane Diallo. Je suis née le 03 mars 1994 à Labé, en Guinée. Le 09 septembre 2016, j'ai quitté la Guinée parce que ma vie y est en danger. A plusieurs reprises, j'ai été arrêté, emprisonné illégalement et torturé pour la même cause : la lutte politique contre un système de gouvernance fondé sur l'impunité, l'injustice et la persécution.

Thierno Hamidou, 21 ans, tué par la police de Bambeto

Le 16 août 2016, j'ai participé à une manifestation politique organisée par l'opposition guinéenne.  Aux environ de 16h, le meeting était terminé. Sur l'esplanade du 28 septembre, alors que les manifestants rentraient chez eux, le camion de la CMIS (Compagnie Mobile d'intervention et de sécurité) de Bambeto posté au bord de la route, empêchait les gens de  poursuivre leur chemin. Une altercation a débuté entre policiers et manifestants.

Mon ami, Thierno Hamidou, observait la scène de son balcon, il avait réussi à rentrer chez lui. Je venais à peine de le saluer, quand il s'est écroulé, touché par une balle policière. J'ai vu qui avait tiré, il était juste à quelques mètres de moi. « Capitaine Kaly a tué un jeune homme ! », je criai pour avertir les gens autour de moi. Thierno Hamidou était mon meilleur ami. Nous avons fait toute notre scolarité ensemble, du collège à l'université, où nous avons été diplômé le même jour. Il est aussi celui avec qui je mène ce combat politique depuis 2012, un militant de UFDG courageux et connu des services de police pour son engagement au sein de l'opposition. Il n'avait que 21 ans.

« Tu vas rejoindre tes copains au cimetière! »

Des policiers sont immédiatement sortis du camion pour m'arrêter. Ils m'ont jeté dans leur fourgonnette avec deux autres personnes que je ne connaissais pas. En me frappant, ils me disaient : « Cette fois, c'est fini pour toi, tu vas rejoindre tes copains au cimetière! ». Le député Mouctar Diallo, qui par chance, avait assisté à la scène a ordonné aux policiers de nous relâcher immédiatement au motif que l'arrestation était illégale.

Contraints de me libérer, ils n'ont pas pour autant stopper les menaces. « Tu es mort, ce soir on viendra te chercher chez toi ». Ce n'était pas la première fois que la police m'arrête et me menace, mais je sentais que cette fois, ils ne me laisseraient la vie sauve. Le soir même, ils sont venus me chercher, mais je n'étais pas rentré.  Depuis ce 16 août 2016, je n'ai pas pu retourner chez moi. Je me suis réfugié chez un ami à Sonfonia et j'y suis resté jusqu'au jour de mon départ, le 9 septembre 2016.

Le capitaine Kali lui n'a pas été jugé pour son crime. Les autorités ont déclaré l'avoir arrêté, mais sans donner suite. Aujourd'hui, il continue de travailler. Il a été muté dans une autre préfecture, à Kissidougou. Et moi, militant pour mes droits et ceux de mes compatriotes, je suis en fuite.

86 manifestants tués depuis 2011

En Guinée, les droits des citoyens sont bafoués, leurs revendications étouffées. A chaque manifestation politique ou sociale, fussent-elles  toutes pacifiques, les forces de l'ordre nous répriment violemment.  Dans ce pays, la police tue. Elle tire sur des citoyens avec leurs armes à bout portant dans la plus grande impunité. Si comme moi, vous portez plainte contre un policier parce que vous l'avez vu tirer sur un citoyen sans armes et sans raison, la plainte terminera au fond d'une poubelle, et c'est vous qui serez emprisonné et menacé. 

Depuis 2011, plus de 86 personnes ont été tuées par balles dans ces circonstances, sans que la justice ne soit rendue. Dans le quartier de Bambeto le cimetière est devenu un cimetière de martyrs, tant les jeunes tués lors de manifestations sont nombreux.

Engagé pour les droits humains

Dès que j'ai eu la majorité civile, je me suis engagé en politique au sein de la formation politique  UFDG, dont le projet de société répond à ma conviction la plus profonde. Celle de voir installer une vraie démocratie en Guinée.  Diplômé d'une licence en droit public à l'Université Nongo Conakry (UNC), j'ai à cœur le respect et l'application de ce dernier. J'estime qu'il doit être le fondement de toute société démocratique.

Élu au poste secrétaire à l’organisation au sein du comité de base de Dar es alam en 2012, j’ai toujours œuvré pour le respect des droits humains et des principes fondamentaux de l’État de droit dans lequel les citoyens seront traités au même pied d'égalité en vertu de nos textes de lois. J'ai également contribué à l'implantation du parti à la base pour rassembler les guinéens autour des valeurs républicaines que nous défendons au sein de l'UFDG. Car seule une alternance politique ambitieuse pourra nous permettre de mettre fin au régime dictatorial mis en place avec l'arrivée du président Alpha Condé à la tête du pays en 2010.

A Bambeto, j’organisais des journées de sensibilisation à la citoyenneté, au droit, mais aussi à la maladie Ebola qui a endeuillé beaucoup de familles.  Je participais également à des émissions interactives et des manifestations pacifiques en tant que membre de comité d'organisation des manifestations pour dénoncer les arrestations, les assassinats de jeunes innocents, les traitements inhumains dans les prisons. Nous proposons aussi des solutions idoines au régime afin qu'il change de méthode de gouvernance. Mon engagement pour ce pays est au centre de mes préoccupations, de ma vie. Jamais, je n'aurais cru quitter ce pays que j'aime tant, mais pour rester en vie, je n'ai eu d'autre choix que de m'arracher à ma maison, ma famille, mes amis, ma femme.

L'asile ou la mort

A l'heure où je vous parle, ma famille subit un véritable harcèlement. Appels menaçant réguliers de la police, visite au domicile familial, et pire encore, l'arrestation et la détention illégale de mon petit frère Souleymane après mon départ, pendant deux mois. Pour le protéger, mon père l'a fait évader en payant une somme de 15millions de franc guinéen et envoyer en Côte d'ivoire. Mon petit frère, qui devait passer son bac et qui n'est même pas engagé dans les activités politiques, se retrouve exilé, déraciné, juste parce qu'il est mon petit frère.

Si je suis parvenu à m'échapper, je n'ai pas encore obtenu le droit d'asile en France. Ma demande auprès de l'OFPRA a été rejetée. Certaines zones d'ombre ne seraient pas claires dans mon récit. Ce n'est pas faute d'avoir fourni des preuves, des attestations du parti et des articles de presse de Jeune Afrique et le Monde. Que puis-je faire de plus pour que l'on me croit ?

Aujourd'hui, j'ai adressé un dernier recours auprès de la CNDA et j'attends la réponse. Je n'ai aucune idée du temps que cela va prendre. Je vis avec la peur au ventre, je ne dors presque plus. Et je prie pour que la France ne me renvoie pas vers une mort certaine.

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