L'apprentissage de la lecture et les évaluations au CP

A la rentrée, les professeurs des écoles ont appris par les médias qu'ils auraient à gérer la passation et la correction d'évaluations nationales pour les élèves de CP dès le mois de septembre et les querelles concernant la lecture ont failli refaire surface...

L'apprentissage de la lecture et les évaluations au CP : deux thèmes récurrents dans les médias et à l’Éducation Nationale… Que l’on retrouve (encore !) en cette rentrée 2017 où des commentaires sur les méthodes d’apprentissage de la lecture ont ré-émergé et où les enseignants ont reçu la consigne de faire passer des évaluations nationales pour les CP.

Par rapport à l’apprentissage de la lecture, bien que de nombreuses voix s’emparent du sujet, voyons à quel point il est complexe et ne peut être réduit à un manuel ou un support de lecture.

Je ne peux (heureusement!) rien dire du professionnalisme et des compétences d’un plombier en voyant sa caisse à outils ou d’un chirurgien en voyant ses scalpels… Ainsi, l’apprentissage de la lecture ne peut se résumer au décodage et à l’identification des mots. Lire, ce n’est pas seulement « dire » un énoncé, c’est aussi y chercher du sens, ce qui s’oppose à une définition simplement « phonique » de la lecture.

Apprendre à Lire est un apprentissage qui en cache plusieurs autres et l’enfant de 5/6 ans qui apprend à lire fait face à plusieurs objets d’apprentissages. J’aborderai ici :

la culture écrite, le savoir lire, le code écrit et la production d’écrits.

La « culture écrite » concerne les pratiques culturelles et sociales de l’écrit : ses objets (livres, affiches, journaux, enseignes…), la manipulation de ces différents objets (informatifs, descriptifs, littéraires…), ses lieux (bibliothèques, librairies, musées…) et aussi, la fréquentation de « lettrés », soient, ceux qui « pratiquent, utilisent » l’écrit ou les écrits… Oui, tout s’apprend ! Les écrits autour de nous ont des sens et fonctions : la plaque au coin d’une rue, une notice… On n’aborde pas un prospectus comme un album, le courrier des impôts comme le journal...

Le « savoir-lire », déjà évoqué ci-dessus, concerne le décodage, l’identification des mots, liés à la recherche du sens, la compréhension. L’activité de lecture va coupler : le décodage et l’exploration, le repérage des groupe de sens qui composent l’énoncé. Je pourrais en effet certainement ânonner un article de recherche en sciences physiques … mais je n’y comprendrais et n’en retiendrais… rien !

Ce que j’ai nommé plus haut « code-écrit » est notre système d’écriture avec ses règles et dont l’unité de base n’est pas l’alphabet mais le phonème, le « son minimum », auquel est associé un ou plusieurs graphèmes : c’est le code phonographique. Par exemple le (graphème) a pour le son (phonème)« a » ; les graphèmes o, au et eau pour le phonème « o »… On compte une petite quarantaine de phonèmes en français et à chaque phonème est associé un ou plusieurs graphèmes. Ainsi le son « b » (dire un « beu » léger, il ne s’agit pas ici du nom « bé » donné à la lettre) associé au son « a » donnera « ba » alors que la lettre b associée à la lettre a ne donnera pas forcément la syllabe « ba ». Exemples : balade, baignoire, bain, baudruche et bancale…

Enfin, la « production d’écrits » est le fait d’écrire pour communiquer, aussi importante que la lecture. Mais pour produire de l’écrit, là aussi, plusieurs compétences sont nécessaires : il faut pouvoir formuler son énoncé dans la langue de l’écrit (difficulté de passage du langage oral au langage écrit), savoir « découper » les mots (nepatoutécrirdinbloc), respecter les règles orthographiques … Pour un apprenti lecteur et scripteur c’est extrêmement difficile, il faut être aussi capable de vérifier que n’ont pas été oubliés des mots ou des lettres…

Pour cette très lapidaire présentation de l’apprentissage, je ne parle pas : du geste d’écriture (motricité fine), du sens (gauche à droite) de l’écrit, la capacité d’attention ou d’écoute de l’élève… L’apprentissage de la lecture n’est qu’une partie de l’écrit et de la maitrise de la langue. D’un point de vue scolaire, le monde de l’écrit est rencontré dès la première année de l’école maternelle. Au cycle 2 (CP à CE2), ou cycle des apprentissages fondamentaux, la langue française « constitue l’objet d’apprentissage central » (http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=94753).

Quasiment tous nos enfants ont appris à marcher (entre 10 et 20 mois?), dès que les habiletés préalables (équilibre, force musculaire…) ont permis cet apprentissage ; de même, pour l’acquisition de la propreté qui se sera faite quand la maturation neuromusculaire (maitrise volontaire et consciente des sphincters), les maturations intellectuelle et affective l’auront permise. Il y a parfois des mois d’écarts pour ces acquisitions entre deux individus.

En France, l’année de CP reste fortement associée à la lecture, les élèves devraient être lecteurs dans le courant des 10 mois de cette année scolaire. Or, l’apprentissage de la lecture -la langue française plus précisément, orale et écrite- est bien inscrit au programme du cycle 2 (GS à CE1 dès 1989, CP à CE2 depuis2016) qui reconnait des rythmes d’apprentissage différents pour chaque élève.

Alors, pourquoi une évaluation diagnostique en français et mathématiques en début (puis en fin pour certains) de CP, première année du cycle 2 ? Après deux mois de vacances, l’élève va t-il être en mesure de mobiliser tous ses savoirs et toutes ses compétences pour réaliser une tâche de lecture ou d’écriture ? Il va devoir repérer des lettres, des mots, des phrases, compter des syllabes, écrire en cursive (« écriture attachée »)... lettre, mot, syllabe, scripte, cursive, ces termes sont bien empruntés au vocabulaire spécifique à l’écrit et seront beaucoup manipulés tout au long du cycle 2. À la troisième semaine du mois de septembre, quel taux de réussite à ces épreuves doit être attendu pour des élèves qui ont entre 5 ans, 9 mois et trois semaines et 6 ans, 9 mois et 20 jours ?

À la maternelle, les évaluations s’appliquaient à pointer les réussites des élèves.

Là, les élèves se rappelleront qu’ils sont beaucoup tombés avant de marcher avec assurance, qu’il y a eu quelques ratés au cours de l’apprentissage de la propreté… c’est normal ! Et pour lire et écrire, là encore, le chemin n’est pas facile… mais surtout ils doivent rester confiants !

Cette évaluation diagnostique devrait aider les enseignants à accompagner leur élèves sur le chemin de la lecture… Là j’en reviens au plombier et au chirurgien : a t-on déjà entendu un ministre se prononcer sur la façon dont ils doivent intervenir, ou encore leur proposer des outils pour être plus efficaces ? Quel corps de métier a besoin que l’on commente, analyse ses (prétendues) méthodes de travail ? (Pour information : le concours de professeur des écoles est ouvert à tous les titulaires d’un master M1,de nombreux postes sont proposés tous les ans, dans tous les départements).

Pour conclure sur le sujet de l’apprentissage de la lecture, long et laborieux, je vous laisse apprécier cet autre, très juste, extrait du site du Ministère de l’Éducation Nationale:

« La maîtrise de la langue et particulièrement celle de la lecture ont toujours été la grande affaire de l'école. Ne nous laissons pas abuser par la nostalgie jusqu'à imaginer que les élèves de l'école primaire de la Troisième République aient tous été de grands lecteurs : les instructions officielles du 20 septembre 1938 justifient la nécessité de poursuivre un exercice pratique de la lecture au cours supérieur : "Des constatations faites dans de nombreuses écoles il résulte que la lecture courante n'est pas encore complètement acquise à dix ans par la moyenne des élèves.[¿] Dans la deuxième année du cours supérieur, et même dans la première année des écoles primaires supérieures, on voit encore des élèves qui n'ont pas cette perception rapide et globale des mots et des phrases qui, seule, permet une lecture courante intelligente". » (http://www.education.gouv.fr/cid2193/l-apprentissage-de-la-lecture-a-l-ecole-primaire.html)

17 IX 17, é.G

Pour une présentation claire et complète des apprentissages de la lecture et de l’écriture, un ouvrage assez récent dans la collection « Que sais-je ? », PUF : « L’apprentissage de l’écrit » de M Fayol

Pour les enseignants, des mines d’informations, des recherches, des ressources, sur le site de l’Institut Français de l’Éducation (http://ife.ens-lyon.fr/ife/recherche/lire-ecrire)

Sur la question de ces évaluations : de nombreux articles sur le sujet dans le café pédagogique.

Par rapport à la numération toujours dans le cadre de ces évaluations CP : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2017/09/13092017Article636408855185516203.aspx

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