Le réveil de la Turquie

Depuis quelques mois, la Turquie fait régulièrement la Une de l’actualité internationale. Retour sur la ré-émergence de l'ancienne "Sublime porte" à travers une mise en perspective historique.

Le 20ème siècle comme une descente aux enfers

Depuis plus de 15 ans maintenant, la Turquie connait de très nombreuses réformes et voit son influence dans les relations internationales grandir de jour en jour. Ces éléments font dire aux observateurs politiques que le 21ème siècle assisterait au « réveil de la Turquie ». S’il est encore un peu tôt pour savoir si cette entreprise portera ses fruits, tout du moins est-il possible d’appréhender les racines de ce mouvement ainsi que la matrice idéologique qui le nourrit. Pour cela, il faut revenir sur près d’un siècle d’histoire turque.

Rive du Bosphore à Istanbul Rive du Bosphore à Istanbul

Le 11 novembre 1918, la Première Guerre mondiale prend fin alors que l’Allemagne signe un armistice avec les forces alliées. La défaite est totale. Or, parmi les soutiens allemands dans ce conflit, figure l’empire Ottoman, ancêtre de la Turquie. Selon la formule du Tsar russe Nicolas 2, l’empire Ottoman est à cette époque « l’homme malade de l’Europe » ; ses frontières se réduisent, son économie décline et son système politico-administratif souffre de nombreux retards sur le monde moderne.

C’est dans ce contexte qu’est signé le traité de Sèvres le 10 août 1920, à Paris. Négocié par le Sultan avec les forces alliées, il consacre le démembrement de l’empire Ottoman. Très sévèrement puni pour son alliance avec l’Allemagne, ce dernier se voit amputé de ses provinces arabes (les actuelles Syrie, Liban, Palestine, Irak entre autres), doit subir l’humiliation de l’occupation d’Istanbul par les Britanniques et d’une partie de l’Anatolie par les Grecs. De plus, il assiste impuissant à la création de deux Etats-nations sur son ancien territoire : l’Arménie et le Kurdistan. La Turquie historique est complètement dissoute.

Ce traité de Sèvres est vécu comme une profonde humiliation par le peuple turc. Le décalage entre l’âge d’or de l’empire Ottoman et ce qu’il en reste à la sortie de la Première Guerre mondiale est saisissant. En effet, pendant des siècles, la dynastie des Ottomans a administré un territoire gigantesque, s’étendant sur 3 continents dont une partie de l’Europe (jusqu’aux portes de Vienne). A l’apogée de sa puissance, sous le règne du sultan Suleimān (dit Soliman le Magnifique) au 16ème siècle, l’empire était le plus puissant du monde connu, au centre de tous les échanges commerciaux, rayonnait culturellement et scientifiquement, et ses conquêtes en avait fait une puissance militaire exceptionnelle. Dès lors, il est facile d’appréhender le sentiment de dépossession qui touche les Turcs.

Or, c’est précisément de la perspective du déclin que va émerger un homme providentiel : Mustafa Kemal Atatürk. Ce jeune général, francophile et imprégné des idées des Lumières, est rendu célèbre dans toute l’Europe lorsqu’il remporte une des plus grandes batailles de la Première Guerre mondiale ; la bataille des Dardanelles. Profitant de sa popularité et de son prestige, il pousse le peuple turc à la révolution et conteste directement le pouvoir du Sultan. Il instaure un nouveau pouvoir politique central, crée à Ankara une nouvelle capitale artificielle, et chasse les Britanniques d’Istanbul avec l’aide de Lénine. Il parvient à négocier un nouveau traité avec les puissances occidentales : le traité de Lausanne, le 24 juillet 1923. Ce dernier crée la Turquie moderne en lui redonnant des provinces tombées sous l’influence des Grecs et des Français. Le 29 octobre 1923, Mustafa Kemal proclame la République et acte l’abolition du sultanat. De cette manière, la Turquie prend une revanche spectaculaire sur le destin et sur les puissances européennes.

Mustafa Kemal Atatürk Mustafa Kemal Atatürk
 

Mustafa Kemal est élu président de la République, fonction qu’il occupera pendant 15 ans. Il entreprend de moderniser la Turquie, en la dotant d’infrastructures ainsi qu’en relaçant de manière prodigieuse l’économie nationale. Passionné par la Révolution française, il déploie une énergie énorme afin de laïciser le pays (une première pour un pays musulman). Très méfiant envers l’Islam, qu’il n’est pas loin de détester, il déclare : « L’islam, cette théologie absurde d’un bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies ». Enfin, le président turc met en place une nouvelle stratégie d’alliance sur la scène internationale : il acte un rapprochement avec l’Iran, se réconcilie avec la Grèce, et fait de la France son interlocuteur européen privilégié. A l’inverse, il se montre d’une grande hostilité avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Il va jusqu’à qualifier Mussolini de « hyène », provoquant un incident diplomatique. Mustafa Kemal meurt finalement le 10 novembre 1938 à Istanbul et laisse le peuple turc orphelin : peu de temps avant sa mort, il s’était vu octroyer le titre d’ « Atatürk », soit « père des Turcs » ou « ancêtre des Turcs ». Dans l’imaginaire collectif, Kemal est aujourd’hui vu comme une des plus grandes figures du 20ème siècle.

S’il a donné un second souffle à la Turquie, il n’en reste pas moins qu’elle sera la grande absente des décennies suivantes sur la scène internationale. Ainsi, lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, l’ancienne « Sublime porte » joue la carte de la neutralité absolue. Le successeur de Mustafa Kemal, Ismet Inönü, l’autre grande figure turque du 20ème siècle, est fidèle à la philosophie de son prédécesseur. En effet, dès 1938, Atatürk avait anticipé la guerre qui s’annonçait : « Une guerre mondiale est proche. Au cours de cette guerre, l’équilibre international actuel sera entièrement détruit. Si pendant cette période, nous agissons de manière inconsidérée et si nous nous laissons entraîner dans la moindre erreur, nous serons alors confrontés à une catastrophe bien plus grave que celle qui s’est produite pendant les années de l’Armistice ». Le gouvernement en place n’estime pas la Turquie encore assez forte militairement pour prendre part au conflit. Ce n’est qu’en février 1945 qu’elle entrera en guerre, de manière anecdotique, afin de figurer parmi les vainqueurs et de participer aux conférences de paix.

Par la suite, alors que la Guerre froide déchire le monde en deux blocs, la Turquie cherche à s’inscrire dans le giron occidental. Toutefois, menacée par l’URSS, elle doit faire face à une insurrection communiste importante en son propre sein. Son entrée dans l’OTAN en 1952 et l’aide américaine lui permettront finalement de réprimer la tentation communiste. La suite du 20ème siècle ne sera plus qu’une longue descente aux enfers : entre coups d’Etat (3 au total) et fragilités économiques, la faiblesse de ses institutions éclate au grand jour.

Lorsque débute le nouveau millénaire, la Turquie est reléguée au rang de puissance de second plan. L’archaïsme de son système et le paradigme international contraignent ses ambitions réformatrices.

 Erdoğan et la stratégie de puissance

C’est dans ce contexte difficile qu’émerge progressivement à partir des années 1990 un nouvel homme fort : Recep Tayyip Erdoğan. Issu d’un milieu populaire de la Turquie noire, élevé au sein d’une famille très religieuse, son parcours est atypique et démontre une force de caractère exceptionnelle. Ainsi, lorsque sa famille s’installe à Istanbul, il n’a que 13 ans et est obligé de vendre des simit (pain traditionnel turc) aux passants dans la rue par manque d’argent. Joueur de football, il évolue à un niveau semi-professionnel, et rêve de devenir champion. Mais contraint par un père très autoritaire, il suit des études à l’université de Marmara dans l’ancienne capitale ottomane, et s’engage en politique. Il est élu maire d’Istanbul en 1994. A la tête d’une des plus grandes métropoles du monde, il mène une politique résolument anti-corruption et lance de grands projets urbains. Son bilan est salué et sa popularité le convainc de créer son propre parti politique : l’AKP (Parti de la justice et du développement). Celui-ci remporte les élections législatives de 2002, et Erdoğan devient Premier ministre l’année suivante. C’est le début de 17 années de pouvoir ininterrompues. Au fur et à mesure des réformes constitutionnelles, Erdoğan est élu Président de la République en 2014, et finit par concentrer tous les pouvoirs dans ses mains à la suite d’un référendum en 2017.

Recep Erdoğan a toujours cru à son destin : à 13 ans, il affirmait déjà à ses camarades qu’il serait un jour un grand député au parlement. Aujourd’hui, il est sans aucun doute la personnalité la plus emblématique de Turquie depuis Mustafa Kemal Atatürk.

Recep Tayyip Erdoğan Recep Tayyip Erdoğan

Or, si le président turc a réussi à se maintenir au pouvoir si longtemps, c’est parce qu’il a remis son pays au centre du jeu. En redressant l’économie nationale d’abord : à son accession au pouvoir, Erdoğan a travaillé en étroite concertation avec le FMI afin d’enrayer la spirale de la dépression. La croissance de la Turquie fut ainsi très élevée pendant la décennie des années 2000 : en dehors de la parenthèse 2008-2008, elle se mesurait entre 6 et 9%. Depuis 2010, la croissance moyenne annuelle est de 5,7%. La dette nationale est très faible (14,8% du PIB en 2019) et la Turquie est aujourd’hui la 19ème puissance économique mondiale. Toutefois, la conjoncture s’est dégradée ces dernières années : le chômage est redevenu important, la valeur de la livre turque baisse, et surtout une poussée inflationniste pénalise fortement les plus faibles revenus.

Mais c’est probablement sur la scène internationale que l’influence de l’ère Erdoğan est la plus visible. La Turquie étant encore une puissance en développement sur le plan économique, elle n’en est pas moins devenue une pièce maîtresse sur le plan géopolitique. Le président turc a su mettre en avant les atouts naturels du pays, à savoir une géographie extrêmement avantageuse : point de jonction entre plusieurs continents, la Turquie est à la croisée des chemins entre l’Europe et le Moyen-Orient. C’est un brillant professeur en relations internationales, Ahmet Davutoğlu, qui va conceptualiser une nouvelle doctrine internationale pour l’ancienne Sublime porte. Ce dernier, conseiller d’Erdoğan depuis 2002, devient successivement ministre des Affaires étrangères à partir de 2009 puis Premier ministre en 2014. Il développe une politique « néo-ottomane » s’appuyant sur l’héritage culturel du défunt empire. Un de ses aspects est le « zéro problèmes avec les voisins », c’est-à-dire le jeu de l’apaisement avec les pays limitrophes. Pour cela, le soft power y tient une place centrale : intensification des échanges économiques, médiations politiques, diplomatie culturelle. En parallèle, Davutoğlu fait de la Turquie un acteur incontournable dans tous les dossiers multilatéraux, que ce soit à l’OTAN, à l’ONU et même au FMI et ouvre de nouvelles représentations en Afrique et en Amérique latine. Le Moyen-Orient devient le laboratoire du « néo-ottomanisme » : la Turquie se rêve en chef de file de l’Islam sunnite et mène une politique d’influence en Lybie, en Syrie et en Irak. Les dernières années ont fait d’elle une puissance centrale dans la région. De même, le réchauffement spectaculaire des relations bilatérales entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan augure de nouvelles perspectives régionales à suivre attentivement.

Enfin, très récemment, la Turquie a franchi un nouveau palier et n’hésite plus à mener des opérations militaires : les récentes interventions en Syrie et Lybie, respectivement en octobre 2019 et janvier 2020, sont là pour le démontrer. Cela tend à faire de la Turquie un casse-tête pour l’Occident, et plus particulièrement pour les Etats-Unis de Trump : malgré des intérêts divergents, ils ne peuvent pas faire sans elle au Moyen-Orient.  

Par ailleurs, Erdoğan mène une politique civilisationnelle à peine déguisée. Avec l’actuel président, il est possible de parler d’une dynamique de « réislamisation » du pays, aux antipodes de l’expérience laïciste voulu par Mustafa Kemal. Les projets de construction de mosquées se multiplient dans tout le territoire, certains étant pharaoniques. A Istanbul par exemple, la plus grande mosquée de la ville ne date que de 2019. Il s’agit de la mosquée de Çamlıca, dont le coût est estimé à 43 millions d’euros et a été voulu par Erdoğan. L’édifice est monumental : construit en à peine 6 ans sur le modèle de l’architecture ottomane, il comprend 6 minarets, une surface de 57 500 mètres carrés et une capacité d’accueil de 63 000 fidèles. Dans un autre registre, de nombreuses dispositions culturelles ont été prises afin de promouvoir l’Islam. Le voile est maintenant autorisé à l’armée, dans la fonction publique, à l’université et à l’école (et ce dès 10 ans). Le nombre d’écoles religieuses et coraniques est en pleine expansion. En 2017, les programmes scolaires ont été remaniés afin d’introduire l’apprentissage de la notion de djihad. A l’inverse, la théorie de l’évolution de Darwin est supprimée. La Direction des affaires religieuses (Diyanet) a vu son budget quadrupler ces dernières années, et ses effectifs considérablement augmenter (près de 129 000 employés actuellement).

Mosquée de Çamlıca à Istanbul Mosquée de Çamlıca à Istanbul

Cette politique civilisationnelle ne s’arrête pas aux frontières de la Turquie, bien au contraire. Erdoğan cherche à promouvoir les communautés turcophones du monde entier, et plus particulièrement en Europe. Il a par exemple exprimé en mai dernier son désir d’ouvrir des lycées turcs en France, afin de former ses ressortissants selon sa vision de l’éducation. Dès 2014, lors d’un meeting à Lyon, Erdoğan avait appelé les Turcs de France à s’intégrer mais pas à « s’assimiler » : « n’oubliez pas votre culture, vos traditions et vos croyances (…) ne laissez pas vos enfants s’assimiler ». Dans un autre registre, des liens entre le Conseil français du culte musulman (CFCM), instance de représentation des musulmans français auprès de l’Etat, et l’AKP existent et appuient la thèse d’une stratégie de promotion de l’Islam en Europe par le président turc. Le président du CFCM de 2017 à 2019, Ahmet Ogras, était ainsi un proche du parti présidentiel turc, doté d’une très faible formation théologique, et son beau-frère et sa belle-sœur étaient conseillers d’Erdoğan au palais présidentiel. Par ailleurs, la Turquie est un des plus grands producteurs de séries télévisées au monde, juste derrière les Etats-Unis. Celles-ci s’arrachent et leur production est encouragée par le gouvernement ; elle font en effet la promotion de la société turque dans le monde entier.

Enfin, le spectaculaire redressement de la Turquie par Erdoğan s’est compromis avec un autoritarisme de moins en moins déguisé. S’il a apporté la stabilité politique et l’incarnation qui manquait au pays, cela s’est fait au détriment du modèle de la démocratie libérale. Premier ministre pendant 11 ans, Erdoğan fait amender la constitution et est le premier Président de la République élu au suffrage universel en 2014. La tentative de coup d’Etat manquée en juillet 2016 lui offrira une légitimité supplémentaire afin de renforcer son pouvoir. Il propose un référendum constitutionnel au peuple turc en 2017, qui l’adopte à une courte majorité (51,4% de « oui »). Celui-ci acte définitivement la présidentialisation du régime et concentre tous les pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) dans les mains d’Erdoğan. Ce dernier a fait bâtir en 2014 un palais présidentiel flambant neuf à Ankara : le « palais blanc ». Véritablement pharaonique, il mesure 200 000 mètres carrés (4 fois la taille de celui de Versailles) pour la bagatelle de 350 millions de dollars. Bâti à l’image des palais ottomans d’Istanbul, il tend à faire de Recep Tayyip Erdoğan le sultan d’Ankara.

En 100 ans d’histoire, la Turquie aura tout connu. Ayant retrouvé une partie de sa puissance d’antan, il est fort à parier qu’elle ne s’arrêtera pas en si bon chemin. D’autant que l’actuel président turc ne semble pas décidé à quitter le pouvoir. L’histoire ne se répète certes jamais à l’identique, toutefois il semble qu’un cycle soit en train de s’achever : si le sultanat Ottoman a bel et bien été aboli en 1922, il hante les nuits de Recep Tayyip Erdoğan.

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