Romain Gary et l'esprit de résistance

« Vivre est une prière que seul l’amour peut exaucer ». Quelle autre citation que celle-ci pourrait mieux illustrer la romanesque existence de Romain Gary ? Résistant, diplomate et écrivain, son œuvre nous laisse en héritage une injonction qui fait écho aux temps troubles que nous vivons : la flamme de la résistance ne doit jamais s’éteindre.

Romain, de Kacew à Gary

L’auteur de La Promesse de l’aube est né en 1914 dans la partie européenne de l’empire Russe. Ses parents sont originaires d’un milieu très modeste et sont issus de la communauté juive ashkénaze. Il grandit en Russie dans un premier temps, puis en Pologne à partir de 1921. Il prend des cours particuliers de français à Varsovie, et émigre avec sa mère à Nice en août 1928. Il y termine sa scolarité et s’inscrit en faculté de droit. Il est naturalisé français et effectue son service militaire obligatoire à l’Ecole de l’Air. Mais, en raison de ses origines étrangères, il est le seul de sa promotion à ne pas en sortir avec le rang d’officier.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, il refuse la défaite française et s’engage très tôt dans la Résistance en tant qu’aviateur. Il parvient à rejoindre Londres en juillet 1940 et y rencontre l’homme qui va changer le cours de sa vie : le général De Gaulle. Envoyé en Afrique du Nord au sein des Forces Françaises libres, il se démarque à de nombreuses reprises par son héroïsme dans les airs. Touché par le typhus, il frôle la mort dans la jungle équatoriale. En 1944, sous le pseudonyme de « Gary » (« feu » en russe), il passe officier et est fait Compagnon de la Libération par De Gaulle. Lorsque le pays est libéré, Romain Gary est capitaine de l’Armée de l’Air et décoré de la Légion d’honneur. Il a effectué plus de 65 heures de vol, mené à bien 25 missions et sauvé la vie de nombre de ses camarades.

Il publie en 1945 son premier livre ; Education Européenne, qui est récompensé par plusieurs prix littéraire. Ses faits d’armes au sein de la Résistance lui ouvrent une carrière dans la diplomatie. Il devient secrétaire d’ambassade. Romain Gary exerce en Bulgarie, en Suisse, aux Nations-Unies à New-York, puis à Londres. En 1965, c’est la consécration : il est nommé Consul général de France à Los Angeles et reçoit le prix Goncourt pour Les Racines du ciel.  Au sommet sa notoriété, il est une personnalité médiatique solidement installée. Il s’impose comme un des plus illustres représentants de la France et de son art à l’étranger. Il entretient une relation amoureuse avec l’actrice Jean Seberg, qui influence une partie de son œuvre. Celle-ci se suicide en 1979. Romain Gary la rejoint dans la mort l’année suivante, quelques mois après la parution de son dernier roman, Les Cerfs-volants. Dans une dernière lettre, il révèle qu’il se cachait derrière le pseudonyme d’Emile Ajar, et qu’il a publié de nombreux livres à succès sous cette étiquette, dont un Goncourt en 1975.

Ses obsèques sont célébrées à Saint-Louis des Invalides, à Paris, le 9 décembre 1980.

La sensibilité chevillée au corps

Romain Gary est un iconoclaste, un inclassable, dont le parcours de vie alambiqué brouille toutes les pistes. On le définissait volontiers comme un « gaulliste de gauche », combien même la gauche le détestait et la droite se méfiait de lui. En réalité, toute tentative d’étiquetage du personnage est vaine : il fait partie de ces (très) rares personnalités qui échappent au jugement partisan de l’histoire. Gary est avant tout un aventurier de la vie. A l’image d’un Joseph Kessel, c’est un inconditionnel de l’homme et un amoureux de la civilisation. « Sensibilité » serait l’adjectif qui lui correspondrait le mieux, lui qui déclarait ainsi : « Mon égocentrisme est en effet tel que je me reconnais instantanément dans tous ceux qui souffrent et j'ai mal dans toutes leurs plaies ».

L’amour occupe une place prépondérante dans l’œuvre de cet illustre résistant. Il est impossible d’évoquer Gary sans évoquer la femme. Celui-ci nourrit une quasi-obsession pour la féminité et l’amour maternel. Dans La Promesse de l’aube, l’auteur narre l’amour inconsidéré et illimité de sa mère pour le petit garçon qu’il était. Habitée par l’idée de donner un destin à son fils, celle-ci déployait des trésors d’énergie et d’ingéniosité pour lui permettre d’apprendre le français, de suivre des études, et surtout de servir la France. Elle plaçait tout son espoir en son enfant, afin qu’elle puisse être fière, un jour, de lui. Élevé au sein de cet amour protecteur presque abusif, Gary se savait condamné à la déception amoureuse perpétuelle : « Il n'est pas bon d'être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes […] On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. Avec l'amour maternel, la vie vous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais […] Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances ». Cette demande d’amour insatisfait, l’écrivain la met en scène à de très nombreuses reprises dans son œuvre. Homme à femmes, il apprécie les jeux de séduction et les non-dits amoureux.

Romain Gary aime la féminité, et la voit partout. A commencer par la civilisation : tous les fondements de la civilisation sont des attributs traditionnels féminins. Le raffinement, la douceur et l’empathie sont autant d’éléments nécessaires à la culture et au vivre-ensemble. Même chose pour la religion catholique. L’auteur confie, dans La Nuit sera calme : « J’ai toujours eu un grand faible pour Jésus. Pour la première fois dans l’histoire de l’Occident, une lumière de féminité venait éclairer le monde […] Le christianisme, c’est la féminité, la pitié, la douceur, le pardon, la tolérance, la maternité, le respect des faibles, Jésus, c’est la faiblesse ». Et de conclure : « La voix du Christ était une voix féminine ». Pour Gary, l’histoire a besoin de femmes.

Ce « Gaulliste de gauche » voit aussi le patriotisme comme une forme de sensibilité. Il est attaché de toutes ses fibres à la France, et nourrit pour elle un attachement viscéral. Il avoue sa frustration lors de la défaite française de juin 1940, car elle ne lui avait pas laissé l’occasion de mettre son héroïsme au service de la patrie. Son patriotisme n’est pas mécanique et froid, mais bien davantage romantique et humaniste. Il y a du Barrès chez Gary. L’auteur du fameux adage « le patriotisme c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres », est à la fois un Français de cœur et un amoureux du genre humain. Il porte instinctivement une amitié naturelle envers chaque homme, qu’il fait paraître dans ses romans, et notamment dans La Vie devant soi.

La résistance est une noblesse d’âme

Il est un autre thème qui ressurgit tout le temps chez Romain Gary, c’est la Résistance et De Gaulle. Cette période de sa vie l’a fait changer de dimension. Dans La Promesse de l’aube, l’auteur confie qu’il ne comprend pas le faible enthousiasme des Français pour l’appel du 18 juin 1940. Alors qu’il n’est qu’un récent immigré, patriote d’adoption, qui cherche par tous les moyens à rejoindre Londres, il est surpris de voir les «Français de sang » accepter la défaite avec résignation. De Gaulle sera le grand homme de sa vie. Ce « père d’adoption » qu’il n’a jamais eu dans son enfance. Il lui sera fidèle jusqu’au soir de sa vie, et ne reniera jamais son engagement auprès de cette « création artistique prodigieuse » qu’était De Gaulle.

Pour Romain Gary, entrer dans la Résistance était un impératif moral absolu. La possibilité de se résigner à la défaite ne traverse même pas son esprit. Il veut une mort héroïque dans les airs pour la France. L’héroïsme est un état d’esprit permanent chez lui : il y a cette volonté de montrer son courage aux yeux de tous.

Gary est un subversif. Ce n’est pas un classique, mais quelqu’un qui aime la transgression. Il n’est pas le dépositaire de l’ordre établi, mais plutôt son contempteur, son taxidermiste. Cet écrivain s’éloigne toujours des sentiers battus, préférant l’originalité à la morosité des conventions. Résistant de la première heure dans une France occupée, Gaulliste sous une France vichyste, Américanophobe pendant la Guerre froide, anti-URSS au sein d’une intelligentsia acquise au communisme, anti-Staline et anti-Mao en Mai 68, épicurien dans une société d’après-guerre puritaine ; il n’aura eu de cesse d’aller contre le vent. Chez Gary, la résistance est un état d’esprit. Elle est un combat de tous les jours, celui qui se confond avec la liberté. Reléguant sur le même plan le capitalisme américain et le communisme soviétique, l’auteur de La Promesse de l’aube se sera toujours opposé à tous les systèmes d’oppression de l’homme. Soucieux de la préservation des écosystèmes humains et animaliers (préoccupation exprimée dans Les Racines du ciel), il avait un temps d’avance sur les autres. Pour Gary, la société et ses codes est une comédie, au sens où l’entendait Balzac. Il se jouera toute son existence de l’hypocrisie du beau monde et de l’idiotie des élites.

L’aviateur faisait sien le mot de Camus, qu’il cite dans La Nuit sera calme : « Je suis contre tous ceux qui croient avoir absolument raison ».

Enfin, il est un dernier thème qui ressort fréquemment dans l’œuvre de Gary, c’est l’aristocratie. Ses origines très modestes se catalysent probablement dans la mise en scène d’une petite société noble. Dans Les Cerfs-volants, on peut par exemple suivre l’amour absurde et impossible d’un jeune fils d’artisan normand avec une riche aristocrate polonaise. L’intrigue donne à voir les préoccupations de Gary sur les hiérarchies sociales. Il s’avère que la noblesse d’âme n’est jamais là où la pense : elle n’est pas une question de naissance mais de choix donné à chacun. Chez Gary, on ne retrouve pas cette caricature si facile du mauvais bourgeois et du gentil prolétaire. Les Cerfs-volants nous enseigne que, malgré les circonstances imprévues et les événements dramatiques de l’histoire, seule compte la fidélité à ses valeurs et à ses rêves de jeunesse. Dans un monde moderne où l’hérédité et le droit du sang ne font plus sens, la noblesse est une affaire de trajectoire individuelle. La noblesse d’âme est une quête de tous les jours. Le courage, la fidélité, l’honneur, le sacrifice, le don de soi la constituent et la nourrissent. L’écrivain aura ce superbe mot : « Je suis un de ces démocrates qui croient que le but de la démocratie est de faire accéder chaque homme à la noblesse ».

Romain Gary est un moderne. Un moderne subversif. Cet aventurier de la vie, à la recherche d’un amour illusoire et perdu, est un de ceux qui portent haut l’idée de l’honneur. Muriel Barbery, dans L’Elégance du hérisson, aurait pu écrire cette phrase à son souvenir : « Il y avait en lui cette forme d’aristocratie qu’on trouve chez ceux qui ne sont pas nés au château et dont l’obligation de noblesse est inscrite dans le cœur ». Reposez en paix monsieur Gary.

 

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