La vie Humaine

« Rien n'est plus important que la vie humaine » : c'est une phrase tirée du discours présidentiel, dit discours du "reconfinement". « Rien n'est plus important que la vie humaine », vaste programme, politique peut-être, idéologique certainement.

« La vie Humaine »  (Elsa Caruelle-Quilin, psychanalyste)

 

« Rien n'est plus important que la vie humaine » : la phrase est tirée du discours d'Emanuel Macron, dit « discours du reconfinement »1. Ce discours met en acte un pouvoir exécutif, au sens propre. De mémoire d'homme, jamais, en tant de paix, la parole présidentielle n'a été si performative.

 

« Rien n'est plus important que la vie humaine » : vaste programme, politique peut-être, idéologique certainement. De Socrates à Salvador Allende, de Gallilé à Jean-Moulin, de Roméo à Juliette, une telle affirmation n'a pas toujours trouvé son écho, son évidence. La vie humaine n'a pas toujours été un but en soi, pas toujours vendu son âme pour ne pas mourir. C'est un changement de discours, l'avènement d'un discours sans Histoire.Le 11ème commandement, « Tu ne mourras point », ne nait pas avec la crise sanitaire mais le discours présidentiel le formalise, l'articule distinctement : ce que nous appelons « La Mort » a changé de place, officiellement.

 

« Rien n'est plus important que la vie humaine » : ceux qui parlent sur un divan savent, au delà du bien, au delà du bon, au delà du sain, que c'est logiquement faux. Ils savent qu'Icare s'approche irrésistiblement du soleil, qu'Orphée se retourne irrésistiblement sur Euridyce, ils savent que « la petite mort » est la force de gravité de nos existences. Nous sommesanorexiques ou toxicomanes, suicidaires et meurtriers, nous sommes fous. Notre jouissance, au delà de notre confort narcissique, rejoint compulsivement un risque mortel.

 

« Rien n'est plus important que la vie humaine » : Le forçage, l'erreur logique est-elle encore seulement perceptible ? Freud avertit de ce qui répond implacablement au désir de guérir : la réaction thérapeutique négative, nous ne voulons pas guérir. L'état d'urgence sanitaire se redouble de l'état d'urgence sécuritaire. Le terrorisme nous revient-il comme un boomerang, comme un retour du dehors, le retour de ce que nous avons excommunié ?

 

« Le monde d'après ne sera pas le monde d'avant » 2 : ce n'est peut-être pas le monde d'avant, ni le monde d'après qui s'effondre, c'est l'ici et maintenant, c'est le présent. La crise actuelle est le terrain d'expérimentation de notre numérisation, de notre virtualisation « en marche », si j'ose dire. La crise actuelle estune crise de la jouissance, une crise de ce qui, dans l'homme, résiste à se réduire au face à face virtuel des images, à se réduire à unetraçabilité totalitaire. Notreprésence saute dans le confinement comme dans les attentats, dans le télétravail comme dans la radicalisation sur les réseaux. La crise actuelle est une crise de la présence, le passage à l'acted'un changement de civilisation.

 

« Supposez que quelqu’un affirme, en parlant de son penchant au plaisir, qu’il lui est tout à fait impossible d’y résister quand se présentent l’objet aimé et l’occasion : si, devant la maison où il rencontre cette occasion, une potence était dressée pour l’y attacher aussitôt qu’il aurait satisfait sa passion, ne triompherait-il pas alors de son penchant ? »3

 

Il y a moins d'un demi-siècle Lacan ironisait sur le célèbre apologue du Kant 4. Au delà de ce qu'il dénonçait comme une éthique du célibataire, Lacan pointait l’ordre de la jouissance, ce qui excède dans l'homme le plaisir, la norme, la raison ou la loi. L'homme était alors celui qui risquait la jouissance malgré, ou peut-être même à cause, la mort. C’est ce que savaient les amants, c'est ce qu’ignore Emmanuel, Kant ou Macron.

«L'impératif catégorique appelle l'homme empirique au bien, au nom d'une loi morale universelle qui exige de lui une soumission totale»5(Emmanuel Kant). L'autreEmmanuel, Macron en l'occurence, en appelle à cet impératif catégorique. La soumission totale est effectivement La solution scientifique, adaptée, efficace à la crise sanitaire et probablement aux crises écologiques qui nous attendent...

 

Pourles deux Emmanuel, l'homme doit agir selon la loi morale, il s'agit de venir à bout de notre désordre. La « servitude volontaire »6nous dédouanerait-elle de notre jouissance ? Serait-il plus confortable de subir un interdit que de risquer l'impossible, plus confortable de se confiner dans l'exigence morale, plus confortable de céder lâchement sur notre désir ? « Il n’y a aucune raison pour que nous nous fassions les garants de la rêverie bourgeoise. Un peu plus de rigueur et de fermeté est exigible dans notre affrontement de la condition humaine. »7

Hannah Arendt 8distingue la dictature personnelle du totalitarisme, c'est à dire d'un processus impersonnel et automatique de pensée. Le totalitarisme d'Arendt ne repose pas sur le charisme du leader 9mais sur un processus collectif d'auto-asservissement jusqu'au plus profond de notre intimité, c'est à dire, jusqu'au plus profond de notre jouissance. L’idéologie repérée par Arendt traite l’enchaînement des événements comme s’il obéissait à une loi naturelle, à une loi infaillible qui fonderait sa légitimité dans ce qu'elle appelle une camisole de la logique, dans un scientisme qui imposerait rationnellement une loyauté inconditionnelle, des gouvernés comme des gouvernants. Emmanuel Macron est le fonctionnaire d'une pure nécessité, cette nécessité ne laisse pas de place à la liberté du refus, la fin justifie les moyens.Quoique notre président en appelle aux valeurs françaises, il s'agit en fait d'un discours mondialisé, d'un discours globalisé, d'un discours sans dehors. Ce n'est pas parce qu'une solution s'impose « indiscutablement », au sens littéral, qu'elle est sans effets, bien au contraire...



La dictature est un fantasme de notre monothéisme, le discours scientifique se passe de notre fantasme. Le relent autoritaire du confinement n'est qu'un échec temporaire de l'autodiscipline, nous sommes en quelque sorte punis. Taiwan est un modèle du genre : pas de confinement,respect strict des consignes, téléchargement massif des applications de traçage. L'utilité de ces mesures n'est plus à démontrer : comme l'a repéré Foucault10, plus un corps est utile, plus il est obéissant.

 

« Rien n'est plus importants que la vie humaine » : nous sommes enfin tous égaux, anonymes, masqués, virtuels et disciplinés. Hannah Arendt décrit ce qu'elle appelle « la masse »comme une structure sociale qui n'est plus organisée par la lutte des classes, une structure sans opposition, sans identification. La masse n'est plus organisée par la binarité, ni des classes, ni des partis politiques, ni des sexes. Notons au passage l'acuité politique du féminisme contemporain qui tentait, juste avant de se faire couper la parole par la crise sanitaire, de construire une subjectivité nouvelle, une subjectivité non-binaire. Si le totalitarisme n'est pas une dictature, il est peut-être en revanche une dérive démocratique, en tant qu'il exige une discipline collective sans réserve des personnes, sans rapport avec leur jouissance soumise à un processus de déstructuration, un processus de virtualisation.

 

 

1Emmanuel Macron, allocution présidentielle, 28 octobre 2020

2Emmanuel Macron, allocution présidentielle, 16 mars 2020

3Emmanuel Kant, « Critique de la raison pratique », 1788

4Jacques Lacan, « Kant avec Sade »  dans les Ecrits, 1966

5Emmanuel Kant, « Critique de la raison pratique », 1788

6Etienne de La Boetie, « le discours de la servitude volontaire », 1574

7Jacques Lacan, séminaire « l'Ethique de la psychanalyse », 1959

8Hannah Arendt, « les origines du totalitarisme », 1951

9Sigmund Freud, « Psychologie des masses et analyse du moi », 1921

10Michel Foucault, « Surveiller et punir », 1975

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