L'HISTOIRE OFFICIELLE COMME APOLOGIE INSTITUTIONNALISÉE DU CRIME DE GUERRE ET DE LA BARBARIE SÉLECTIVE

L'histoire officielle a toujours été l'histoire des grands meurtriers.

Et ce n'est pas d'aujourd'hui que Caïn tue Abel.

Mais c'est aujourd'hui que Caïn tue Abel au nom de la logique et réclame la légion d'honneur.

(...)

Oui, tout cela est logique.

Quand on veut unifier le monde entier au nom d'une théorie, il n'est pas d'autres voies que de rendre ce monde aussi décharné, aveugle et sourd que la théorie elle-même.

(...)

Ce n'est pas un hasard si les livres significatifs d'aujourd'hui, au lieu de s'intéresser aux nuances du cœur, ne se passionnent que pour les juges, les procès et la mécanique des accusations, si au lieu d'ouvrir les fenêtres sur la beauté du monde, on les y referme avec soin sur l'angoisse des solitaires.

(...)

Les hommes d'aujourd'hui peuvent peut-être tout maîtriser en eux, et c'est leur grandeur.

Mais il est au moins une chose que la plupart d'entre eux ne pourront jamais retrouver, c'est la force d'amour qui leur a été enlevée.

Voilà pourquoi ils ont honte, en effet.

Et il est bien juste que les artistes partagent cette honte, puisqu'ils y ont contribué.

Mais qu'ils sachent dire au moins qu'ils ont honte d'eux-mêmes et non pas de leur métier.

(...)

L'oeuvre d'art, par le seul fait qu'elle existe, nie les conquêtes de l'idéologie. 

Un des sens de l'histoire de demain est la lutte, déjà commencée, entre les conquérants et les artistes. 

(...) Car ce que cherche le conquérant de droite ou de gauche, ce n'est pas l'unité qui est avant tout l'harmonie des contraires, c'est la totalité, qui est l'écrasement des différences.

L'artiste distingue là où le conquérant nivelle.

L'artiste (...) sait que rien n'est simple et que l'autre existe.

Le conquérant veut que l'autre n'existe pas, son monde est un monde de maîtres et d'esclaves, celui-là même où nous vivons.

Le monde de l'artiste est celui de la contestation  vivante et de la compréhension.

Je ne connais pas une seule grande œuvre qui    se soit édifiée sur la haine, alors que nous connaissons les empires de la haine.

Dans un temps où le conquérant, par la logique même de son attitude, devient exécuteur et policier, l'artiste est forcé d'être réfractaire.

(...)

Et, pour finir, ce n'est pas le combat qui fait de nous des artistes, mais l'art qui nous contraint à être des combattants.

(...) 

C'est au nom de la passion de l'homme pour      ce qu'il y a d'unique en l'homme, que nous refuserons toujours ces entreprises qui se couvrent de ce qu'il y a de plus misérable       dans  la raison. 

(...)

Tolstoï a pu écrire, lui, sur une guerre qu'il n'avait pas faite, le plus grand roman de toutes les littératures.

Nos guerres à nous ne nous laisse le temps d'écrire sur rien d'autre que sur elles-mêmes        (..,)

Les vrais artistes ne font pas de bons vainqueurs politiques, car ils sont incapables d'accepter légèrement,  ah, je le sais bien, la mort de l'adversaire.

Ils sont les témoins de la chair, non de la loi.

Par leur vocation, ils sont condamnés à la compréhension de cela même qui est leur ennemi.

Cela ne signifie pas, au contraire, qu'ils sont incapables de juger du bien et du mal.

Mais, chez le pire criminel, leur aptitude à vivre la vie d'autrui leur permet de reconnaître la constante justification de l'homme, qui est la douleur. 

(...) 

Ils essaieront de démontrer que si les révolutions peuvent réussir par la violence, elle ne peuvent se maintenir que par le dialogue.

Et ils sauront alors que cette singulière vocation leur crée la plus bouleversante des fraternités, celle des combats douteux et des grandeurs menacées, celle qui, à travers tous les âges de l'intelligence, n'a jamais cessé de lutter pour affirmer contre les abstractions de l'histoire ce qui dépasse toute histoire, et qui est la chair, qu'elle soit souffrante ou qu'elle soit heureuse.

Toute l'Europe d'aujourd'hui, dressée dans sa superbe, leur crie que cette entreprise est dérisoire et vaine.

Mais nous sommes au monde pour démontrer le contraire.

Albert Camus, Pleyel, novembre 1948, in, Actuelles, écrits politiques, Gallimard, 1950.

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Choix, découpage et mise en perspective                  d´El-Mehdi Chaïbeddera



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