CAMUS ET LE PCA : " RETOUR SUR LA QUESTION"

SITUATION

LA QUESTION d'Henri Alleg a été publié en France en février 1958.

Henri Alleg :

Malgré son interdiction et sa saisie, ce texte a été largement diffusé.

Il répondait aux interrogations de plus en plus nombreuses et angoissées de toute une partie de l'opinion française sur ce qui se passait réellement de l'autre côté de la Méditerranée.

Les gouvernants français qui menaient la guerre ( socialistes à partir de janvier 1956, puis gaullistes à partir de juin 1958 ) s'en tenaient à une affirmation toute simple pour ne pas dire simpliste et totalement contraire à la réalité :

il ne s'agissait pas d'une guerre mais d' "opératinos de maintien de l'ordre" " et         dans une province française de surcroît !

Le problème était seulement d'en finir avec quelques  bandes de hors-la-loi, de rebelles, de     " fellagas ", la majorité de la population restant " fidèle à la France " qui avait tant fait pour la prospérité et le bonheur des Algériens.

(...)

La guerre continuait et prenait de l'ampleur.

Les soldats français étaient de plus en plus nombreux à franchir la mer.

Des centaines de milliers d'entre eux ( il y en eut près de deux millions ) allaient occuper des villages et des postes dans les "djebels " et les corps de soldats morts en opération revenaient aussi plus nombreux.

Ceux qui retournaient vivant savaient bien qu'il s'agissait d'une guerre contrairement à ce que disaient les gens au pouvoir.

Beaucoup avaient aussi compris que la revendication de l'indépendance était celle de    la majorité des Algériens et non pas seulement d'une " poignée de fellagas " et les méthodes employées pour briser la résistance les avaient laissés profondément bouleversés. 

Certains en sont restés traumatisés pour le reste de leur existence.

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C'est donc dans ces circonstances qu'a paru La Question.

Le livre, comme je l'ai dit, a presque aussitôt été interdit.

Cela faisait partie des mesures prises par le gouvernement pour empêcher que la réalité de la guerre soit connue et se développe la contestation.

LA PÉTITION :

LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT 

C'est dans ces circonstances aussi que, prenant position contre la saisie, des écrivains de grand renom comme Jean-Paul Sartre, François Mauriac, Roger Martin du Gard, André Malraux, dans une lettre ouverte au président de la République qui eut un grand retentissement, apportèrent une contribution de poids à la campagne pour la vérité et contre la torture.

 

LA QUITTERIE DE CAMUS, "L'ABSENCE" 

 

Gilles Martin :

Revenons un instant sur cette pétition.

Parmi ces signatures prestigieuses, on note l'absence de Camus...

Henri Alleg :

Effectivement.

Mais pour ceux qui connaissent la position Ambiguë qu'a toujours eue Camus à propos de l'Algérie, il n'y a là rien de surprenant.

C'est une légende, entretenue volontairement par les silences de Camus, que sa prétendue adhésion à l'idée d'une Algérie indépendante.

Certains - jusque dans les biographies récentes - laissent croire que, membre du parti communiste à Alger dans les années 1930, il en sortit parce que le PCA ne prenait pas suffisamment en compte les aspirations nationales des Algériens.

C'est tout le contraire.

Il quitte les communistes au moment justement où le Parti s'engage dans un sens de plus en plus "algérien" et unitaire avec les diverses forces politiques nationalistes.

Cette orientation de Camus se manifestera clairement lorsque éclatera l'insurrection et pendant toute la guerre. 

Certes, il souffre de ses conséquences dramatiques, appelle de ses vœux l'arrêt des violences, mais renvoie dos à dos les patriotes qui combattent pour l'indépendance de leur pays et l'armée coloniale.

Et, pour conclure, il se tait.

Pas seulement sur la question algérienne dans son ensemble mais sur les méthodes utilisées pour briser la résistance populaire.

En fin de compte, malgré ses articles courageux parus dans Alger républicaIn en 1939 pour dénoncer la misère des populations kabyles ou les manœuvres frauduleuses de l'administration françaises, complice des gros colons, il n'a jamais attaqué la légitimité du système colonial lui-même.

Il n'a jamais non plus mis en évidence l'existence d'un problème national en Algérie.

En ce sens, sa position rejoint celle de nombreux pieds-noirs libéraux, sincèrement scandalisés par la condition faite aux Algériens et partisans d'une réelle égalité entre ceux-ci et les Européens, mais n'allant pas jusqu'à comprendre et encore moins accepter l'idée d'indépendance.

Que sait-il d'ailleurs de cette Algérie coloniale?

À le lire, on pourrait croire qu'entre la fin de Tipaza romaine et la conquête du pays par la France, il ne s'y est rien passé.

Il ignore les siècles glorieux de cette civilisation arabe qui a si profondément imprégné l'Algérie.

Et, dans ce pays où il est né et qui sert de cadre à certaines de ses œuvres, les Algériens, quand ils sont présents, apparaissent presque comme des étrangers.

Pour me résumer, et, pour utiliser un vocabulaire marxiste qui ne plaît pas à tout le monde ( mais tant pis ! ), il n'a été ni anti-impérialiste ni partisan conséquent de l'indépendance des peuples.

In, RETOUR SUR LA QUESTION, entretiens avec Gilles Martin, Henri Alleg, Editions Aden, avril 2006 ( pp. 15-17 )

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Bibliothèque ( non exhaustive ) :

L'affaire des officiers algériens, Abdelkader Rahmani, Seuil, 1959.

DVD de Abdelkader Rahmani, disponible FNAC Et Bibliothèques de Lyon, 

La voix des femmes (1970 ) Kateb Yacine (Théâtre)

Kateb Yacine, un théâtre à trois langues, Zebeida Chergui et Amazigh Kateb

Le poète comme un boxeur, entretiens 1958-1959. Kateb Yacine, Seuil.  Et  adaptation Théâtrale.

Lettres à ses amis, Mouloud Feraoun, Casbah Editions, ( réédition 2014 )

Des intellectuels au pouvoir, Edward Saïd, Seuil, 1996.

L'orientalisme, l'Orient créé par l'Occident, Seuil, 1980, 

Culture et impérialisme, Edward Saïd, Fayard, 2000.

Culture et résistance . Entretiens Edward Saïd, avec David Barsamian, Fayard, 2004. 

Humanisme et démocratie, Edward Saïd, Fayard 2005.

 

Choix, découpage, sous-titrage                           d'El-Mehdi Chaïbeddera

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