" L'AFFAIRE DES OFFICIERS ALGÉRIENS "

Quis, quid, uni, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando ? 

Quintilien.


Quel est le coupable ?

Quel est le crime ?

Où l'a-t-on commis ?

Par quels moyens ?

Avec quels complices ?

Pourquoi ?

De quelle manière ?

A quel moment ? 

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Depuis 1832, les Algériens ont servi le drapeau tricolore sur les quatre continents, pour la plus grande gloire de la France.

Sur tous les fronts, dans tous les "coups durs", leur bravoure, leur fidélité ont soulevé l'admiration du monde entier et ont apporté une contribution essentielle à la renommée de l'Armée française.

Aujourd'hui, entre Berlun et Ajaccio, Rabat et Tunis, ces Algériens sont des otages.

Pourquoi ?

Comment ? 

C'est ce que ce livre voudrait expliquer.

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Les anciens officiers algériens sortaient du rang.

Leur statut était spécial, tout comme leur utilisation dans les corps de troupe, où ils se bornaient généralement à "rendre compte".

Ils fournirent d'excellents officiers du service général, aux attributions multiformes : surveiller les "méchouis", servir le "kahoua", gendarmer le quartier.

en temps de paix, bien entendu; car en campagne, nul ne les valait pour faire le coup de feu et offrir " fidèlement" sa poitrine.

Ainsi le voulait le Commandement.

Durant plus d'un siècle, ils ont été successivement dénommés : officiers autochtones, officiers indigènes, officiers français-musulmans de statut indigène, officiers musulmans.

Mais sous la diversité des étiquettes, leur sort restera le même.

Tout récemment, M. Robert Lacoste - mais non le ministre de La Défense Nationale - a décidé de les rebaptiser une fois de plus.

Comment ?

Nous n'en savons encore rien, et cela d'ailleurs n'a plus d'importance.

Cent vingt cinq ans de sacrifices, de coopérztiin aux grandeurs et servitudes de l'Armée française, n'ont apporté ni évolution modification dans notre statut d'autochtones.

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Les esprits curieux et intéressés pour consulter un précieux document, intitulé :

Règlement du service dans l'armée, en trois parties.

Pour les non-initiés, nous n'évoqueront que quelques méfaits du statut.

Tout d'abord, aucune des grandes écoles ne nous était accessible : Polytechnique, Saint Cyr, Navale, Istres, etc.

Nous n'étions admis que dans l'infanterie et dans la " cavalerie à cheval" ( la nouvelle terminologie ayant introduit la cavalerie blindée ).

Nous excluant des armes techniques : aviation, marine, transmission, artillerie, blindés, génie, on nous donnait comme prétexte officiel : l' inaptitude des Algériens à assimiler la technique des armes dites "savantes".

Sans insister sur le caractère vexatoire de ce motif  notons qu'il en cachait un autre que nous n'ignorions pas : on se méfiait de nous et il convenait de nous convaincre de notre infériorité (1).

Notre bâton de maréchal s'arrêtait au grade de capitaine, généralement à la veille de la retraite.

l'armée, à l'instar de la fonction publique, ne voulait pas d'élites algériennes.

Elle s'en méfiait.

Un tel règlement ne pouvait naturellement pas susciter de vocation militaire autre que troupier...

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L'Ordonnance de 1943 du général de Gaulle faisait accéder une catégorie d'Algériens à lâ citoyenneté française, en même temps qu'elle rétablissait le décret Crémieux.

Ausditôt, le presse d'Alger se déchaîna.

Sous de gros titres, elle dénonça le scandale, stigmatisa la "trahison" du général de Gaulle.

Dans le même temps, les Forces françaises de libération, en majeure partie composées de Nord-Africains, versaient leur sang en Tunisie et en Italie, pour la sauvegarde de ces mêmes Français qui refusaient d'être leurs frères, libres et égaux en droit.

La nouvelle armée française avait besoin de volontaires pour l'aéronautique.

Les murs d'Alger et des autres villes étaient couverts d'affiches de propagande demandant des volontaires.

Quelques-uns d'entre nous, se prévalant de leur nouvelle citoyenneté, ardents à défendre la France Libre et remplissant les conditions exigées, se portèrent volontaires.

La réponse écrite de l'amiral commandant la base d'Alger fut aussi douloureuse que cinglante  dans son racisme :

L'ordonnance citée en référence, n'étant appliquée que sur le papier, l'Aéronautique vous reste toujours interdite...


Volontaires de la mort pour la France, nous n'avions pas le droit d'en choisir l'arme.

Personnellement, six ans plus tard, malgré le statut de 1947, il me fallait user d'un stratagème pour acquérir mon brevet de pilote d'avions civils :

le sport "mécanique" nous était également interdit...

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En 1943 encore, pour être sous-officier, il fallait  obligatoirement cinq ans de service effectif dont trois ans dans le grade de  brigadier ( celui de brigadier-chef ne nous était pas accessible ) et une bonne dose de " béni-oui-ouisme "

Les soldes des Algériens et des Français n'étaient pas identiques.

À grade égal, même avec une ancienneté, une instruction, des aptitudes supérieures, le commandement revenait de jure au gradé français. 

Un sous-lieutenant français accédait au grade de lieutenant par promotion automatique au bout de deux ans, alors qu'il en fallait quatre, ou davantage, pour un Algérien.

Interdiction à un Algérien d'instruire ou de commander un européen.

Au lendemain du débarquement allié en Afrique du Nord, étant l'un des rares initiés aux nouvelles méthodes américaines, je fus nommé - cas de force majeure - instructeur au cours des élèves-aspirants de Cherchell.

De par mes origines, je n'avais pas le droit d'accéder à cette école, donc d'être officier.

Je croupissais dans le grade de brigadier, tout en exerçant des fonctions bien supérieures.

Au cours de la visite de l'inspecteur de l'armée, je reçus de chaleureuses félicitations devant tous mes élèves.

Mais, en fin de matinée, lors de la présentation officielle de tous les instructeurs, je dus décliner réglementairement mon nom et mon prénom; ce fut un gros scandale lorsque le général appris mon état algérien.

Il rappela le règlement au directeur des cours et me fit relever aussitôt de mes fonctions.

Je crois même que l'officier supérieur fut mis aux arrêts.


Note (1) :

Il importait qu'un officier indigène fît rédiger des rapports par un gradé européen, ou à la rigueur, qu'il le rédigeât lui-même en sabir : faillir à cette règle ne pouvait se concevoir, c'eût été une audace inacceptable de la part d'un colonisé.

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in, L'AFFAIRE DES OFGICIERS ALGÉRIENS de Abdelkader RAHMANI - lieutenant de cavalerie blindée, chevalier de la légion d'honneur, médaille militaire des nations unies - Editions du Seuil (173 pages ), 1959. 

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Fond archivistique, choix, découpage, bibliographie d'El'Mehdi Chaïbeddera.



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