" L'AFFAIRE DES OFFICIERS ALGÉRIENS "

Que le teint clair de ma peau m'a été odieux en ces circonstances douloureuses.

Je ne sais par quel sort maléfique, il m'attirait plus spécialement les confidences du voisin de table ou du compagnon de route d'un jour.

Plutôt que de réagir violemment envers ces revanchards, nous tentions de rectifier leur optique faussée.

Nous leur disséquions le problème algérien.

Nous y parvenions assez souvent parce que leurs erreurs étaient dues surtout à leur ignorance.

Personnellement, j'ai fait part de mes inquiétudes à la Défense nationale et je lui ai suggéré l'organisation de conférences d'information pour les cadres et les soldats, en l'adjurant de ne pas reprendre le style et les formules néfastes d'Indochine, mais de faire connaître par ce truchement le vrai visage de l'Afrique du Nord.

 Expliquer humainement l'évolution marocaine, algérienne, tuindienne, avec ses avantages et ses défauts.

Reconnaître nos fautes réciproques, avoir le courage de les dénoncer, pour bâtir sur du neuf l'avenir franco-maghrébin.

J'ai revendiqué l'honneur et le péril d'assumer cette délicate mission dans mon régiment.

Je voulais faire bénéficier la troupe et les officiers  de mes expériences et de ma double éducation algérienne et française.

Je n'évoquerai pas toutes les difficultés rencontrées pour obtenir cet accord.

Lasuspicion à mon encontre s'était accentuée depuis les évènements.

Par ces conférences éducatives que je rédigeais moi-même, j'essayais de faire comprendre aux gradés et aux jeunes soldats les mœurs, les coutumes familiales et religieuses de mes compatriotes, et, par des comparaisons, de leur montrer que même si les usages diffèrent tous sont respectables.

Que de fois avais-je été choqué et navré de l'attitude de Français devant In musulman        en prière !

Comme je l'avais été dans un temple indien à Kandy, où j'avais dû sermonner des touristes français qui pouffaient de rire et proféraient des réflexions insultantes à l'endroit des adorateurs de Bouddha.

Les paysannes françaises, belges, allemandes ne s'adonnent-elles pas aux tra aussi des champs tout comme nos Algériennes, que les colonialistes nous accusent de traiter en esclaves ?

Ne voit-on pas également en Auvergne, en Bretagne les bêtes et les hommes vivre sous le même toit ?

Ne connaît-on pas des Français qui transforment leurs salles de bains en clapiers ?

Ce sont toutes ces incompréhensions sociales qui ont fait hélas le plus de tort aux relations franco-algériennes, avec la manie de dénigrer tout ce qui n'est pas Français.

Or la plupart des Français n'aimaient pas les Nord-Africains.

Ils ne pouvaient les comprendre.

Dès 1850, Lamartine, Chateaubriand, puis De Caix de Saint Aymour ( dans son livre célèbre publié en 1891 ) s'élevaient contre l'état d'esprit des coloniaux.

Devant l'Assemblée, ils dénonçaient de comportement des militaires et des coloniaux, qu'ils tenaient pour une aberration monstrueuse.

Ils ne faisaient pas faute de prévoir les évènements actuels au cas où la France ne changeait rien à sa politique coloniale.

Saint Aymour, dans son livre, fait des révélations instructives; nous recommandons aux vrais "brodeurs" de s'y reporter, mais nous leur demandons de ne pas inculper cet aristocrate, à titre posthume, de "démoralisation de l'armée" ou " d'atteinte à la sûreté extérieure de l'État... "

Par mes conférences, j'avais la certitude de contribuer à l'ébauche d'une entente franco-algérienne.

J'avais surtout la foi et la naïveté de croire à la grande communauté franco-africaine.

Soldats, sous-officiers, officiers venaient me trouver en privé et m'avouer leur ignorance et   le profond intérêt que suscitait ce problème dont ils n'avaient pas soupçonné l'aspect humain.

Je les sentais sincères et désireux d'en tenir compte, le jour où leur pays les enverrait malencontreusement dans le mien.

Je ne doute pas que la plupart des métropolitains, vierges de toute connaissance colonialiste, ne soient à l'origine animés de bonnes intentions.

Mais de nouvelles directives émanant du 5ième Bureau d'Action psychologique m'obligèrent à cesser ma mission.

Ressortant de ses tiroirs le dossier "Indochine", ne nouveau service "psychologique" décida d'en reprendre le thème.

Slogans, truquages, mensonges, bourrage de crâne qui ont fait tant de mal à la cause française dans les territoires d'outre-mer, furent remis au goût du jour.

Dès lors, je refusai de prêter mon concours à un système voué à l'échec et qui, en outre, portait atteinte à ma dignité ainsi qu'à celle de mes compatriotes.

Les conférences-types de ce "service" reprenaient les formes d'un colonialisme agressif.

L'Algérien y était affublé des qualificatifs les plus dégradants, les plus révoltants.

Je me rendais aussitôt rue Saint-Dominique et    à la Tour-Maubourg pour tenter de démontrer l'erreur monstrueuse, le danger d'une telle propagande.

Ce fut peine perdue...

Je reçus avec soulagement ma feuille de route pour un stage au Liban, non sans difficultés :       on s'inquiétait encore une fois de mon origine algérienne.

In, L'Affaire des officiers algériens, Abdelkader RAHMANI, éd. du Seuil, 1959. 

Fonds archivistique, choix et découpage          d'El-Mehdi Chaïbeddera

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