LA LISTE DE FREUD

«Adolphine, lance une voix dans le noir*de la chambre. Tu dors? -Non, je suis réveillée.» Ma sœur Pauline est couchée près de moi. «Quelle heure est-il? -Sans doute autour de minuit.» Goce Smilevski. Quel regard s’amarre, ainsi, au bariolage d’Hier aux tessons d’ici, du Là-bas d’éclat à un En bas de poussière à quoi l’âme pleine bibelote à (son) remugle d’énigme, sphinx sans merci- E’M.C.

Dès le lendemain, nous nous (1) rendons chez Sigmund (2).

C’est un vendredi après-midi, le moment qu’il consacre au nettoyage rituel des antiquités de son cabinet.

j’ai (3) hâte de lui raconter ce que nous avons vécu la veille, Pauline et moi, mais à notre arrivée il me tend une coupure de journal. 

«Regarde ce qu’a écrit Thomas Mann», me dit-il.

Je l’interromps: «Maria et Pauline ont de plus en plus peur.

- Elles ont peur...de quoi ? me demande-t-il, en posant la coupure de journal sur la table.

- Elles disent ce qu’elles ont vu à Berlin...»

Il prend sur la table une figurine -un singe en pierre- et se met à la nettoyer avec une petite brosse. «Rien de tel n’arrivera ici. (...)

Sigmund continue à nettoyer le corps du petit singe.

            «Ici, ça ne durera pas longtemps.

- Mais alors, pourquoi tous ceux qui peuvent obtenir un visa de sortie se sauvent-ils ?

(...) L’essentiel, c’est de sauver sa peau. (...)

Tu as des amis influents partout dans le monde, ils peuvent t’assurer des visas de sortie pour autant de personnes que tu voudras.

Demandes-en pour toute la famille. 

La moitié des habitants de Vienne essaient d’en obtenir en vain.

Utilise tes relations, fais-nous parti d’ici! »

Sigmund posé le singe sur la table et s’attaque maintenant au petit corps nu d’une statuette représentant la Déesse Mère.

«Tu m’entends ?» Ma voix est sèche et fatiguée.

Mon frère me dévisage. 

«Et où irez-vous ?

- À New York, chez la fille de Pauline. 

- Que fera la fille de Pauline avec quatre vieilles femmes à New York?

- Alors tâche au moins de te procurer un visa de sortie pour Pauline.» 

              Il observe la statuette en silence.

         Je ne suis pas sûre qu’il m’ait entendue. 

«Tu m’écoutes ? Rosa, Maria et moi, personne n’a besoin de nous.

Tandis que Pauline a besoin de sa fille.

Et sa fille à besoin d’elle.

Elle veut que sa mère soit en sûreté.

Elle appelle tous les jours, et nous prie d’insister auprès de toi pour que tu obtiennes un visa pour sa mère.

Tu m’entends Sigmund ?» 

         Il pose la Déesse Mère sur la table.

                                       •

 «Veux-tu que je te lises quelques mots du texte de Thomas Mann ?

                             Ça s’intitule

                            «Frère Hitler »

il commence à lire la coupure de journal:

 «Qu’elle doit être la haine de Hitler pour la psychanalyse!

Je devine secrètement que la rage avec laquelle  il s’est acharné sur Vienne est en fait dirigée contre le vieux psychanalyste qui y réside:

puisque celui-ci est son vrai et principal ennemi,

un philosophe qui démasque la névrose, qui disperse les illusions, qui sait ce qu’il en est des choses et connaît la source du génie.» 

Puis il repose le journal sur la table et ajoute:

 «As-tu remarqué la subtile ironie qu’il y a dans le texte de Mann ?» 

- Il n’y a rien de vrai là dedans, hormis l’expression «un vieux psychanalyste».

Je te le dis sans subtile ironie.

Affirmer que tu es le seul et principal ennemi d’Hitler, avec ou sans ironie, est une idiotie. (...) 

                                      •

                    Un mois s’écoule ainsi. 

Le 6 mai, jour de son quatre-vingt-deuxième anniversaire, je me décide à lui rendre visite avec Pauline.

Nous lui achetons un petit cadeau, un livre dont nous présumons qu’il va lui plaire, et prenons le chemin du 19 Berggasse.

                  C’est Anna (4) qui nous ouvre. 

«Vous tombez mal, nous sommes débordés de travail..., dit-elle en s’écartant de la porte pour nous laisser entrer.

- De travail? 

- Nous faisons nos bagages. 

Nous avons déjà envoyé une dizaine de gros paquets hier et avant-hier.

Il nous reste encore à faire le tri parmi les objets offerts à papa, pour savoir ce qu’il faudra emporter.

- Vous Partez ?

- Pas tout de suite, mais nous voulons finir les bagages aussi vite que possible.

Le sol du cabinet est jonché de bibelots, de livres, de grands et de petits cartons, d’antiquités -cadeaux qu’il a reçu durant toute sa vie et qu’il a précieusement conservés.

Sigmund est assis dans un grand fauteuil rouge au milieu de la pièce,

le regard fixé sur les objets dispersés sur le sol. 

Il se tourne vers nous, nous salue d’un signe de tête 

et se replonge dans sa tâche.

Lorsque je lui explique le but de notre visite, il nous remercie et pose notre cadeau sur la table à côté de lui.

              «Comme tu vois, nous partons.

                          Pour Londres.» 

                                    •

La liste de Freud, Goce Smilevski, 2009; Belfond, 2013. Traduit du macédonien par Arthur et Harita Wybrands.

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Notes, E’M.C.

(*) Chapô, «contraint», nous avons substitué l’adjectif substantivé «noir » au mot «l’obscurité» de l’auteur, pour que ça entre dans le cadre du chapô.

D’autant qu’Adolphine, la narratrice s’adresse, d’un bout à l’autre de l’înstance sororale, à Pauline, l’aînée, quasiment aveugle, ne noyant que «le contour des objets» 

(1) Adolphine plus jeune jeune de Freud et Pauline, l’aînée des quatre. 

* Ironie du prénom attribuée à la benjamine des quatre sœurs de Sigmund. 

* Voir, Pauline, Maria, Rosa, Adolphine. 

(2) Freud a deux prénoms dont celui de Shlomo (sage en hébreu- Sâlim, en arabe, sain(t), exempt de tare-s.

(3) «Je» Pauline, la narratrice. 

(A) Anna, la fille de Freud.                                

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Choix, découpage, notes et réservées, chapô, E’M.C. 

 

 

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