" DU BON USAGE DE L'ORIGO :TABLE RASE DES ORIGINES "

Du vertige des origines au vertigo politique des rêts identitaires, comment s'acertainer à telle fiction de soi, en mode évolutif, fors prégnance "occidentale" de ce temps linéaire à quoi s'accidente notre noétique au "monde des possibles" où le despotisme du récit national(iste), œuvrant, à contre (le) temps cyclique, à l'affabulation d'un monstrueux entre-nous en compendium humanitaire ? E'M.C.

             PRATIQUE(S) DE L'ORIGO

La pratique de l'origo a fait qu'à Rome les récits de fondation, les histoires sur Romulus et Énée ne disent pas les origines de Rome, ne lui confèrent pas une identité première dont elle porterait le poids dans les siècles des siècles.

Ce qui nous délivre plus généralement de la dictature des "grands récits", que ce soit ceux des préhistoriens ou ceux des mythologues comparatistes.

Ce qui nous libère enfin de l'idée de l'origine, dénoncée par Étienne Klein,

"tantôt pensée comme problème fondamental     à résoudre, tantôt comme la solution définitive  de tous les autres problèmes".

Inutile d'attribuer à Rome, malgré elle, un récit sur des origines dont elle aurait été inconsciente, car l'origo suffit à répondre à toutes  questions.

             L'ORIGO FICTION JURIDIQUE

L'origo, cette fiction juridique et rituelle, n'a pas besoin d'un avant pour se constituer.

Entièrement tournée vers l'avenir, la pratique de l'origo postule un début absolu chaque fois qu'est conférée la ciuitas.

Le droit Romain procède toujours ainsi, il n'enregistre pas des changements mais affirme une situation présente. 

Comme l'héritier en droit civil Romain qui s'instaure comme héritier de son père, est son héritier - suus heres - quand son père est mort alors que l'adjectif suus qui renvoie au sujet de l'énonciation ne devrait pas pouvoir s'employer.

l'ancêtre arrêté en un lieu, l'origo, que présuppose l'obtention de la ciuitas et qui la fonde en droit, est une fiction contemporaine de l'acte juridique, créé par cet acte. 

  UNE CATÉGORIE ANTHROPOLOGIQUE ?

l'origo est-elle une une catégorie anthropologique romaine ?

Prétendre retrouver les catégories sous-jacentes d'une culture est épistémologiquement trop lourd de présupposés.

Ce terme d'origo  nous a servi simplement de support afin de parler dans notre langage d'anthropologue, de l'extérieur, de pratiques romaines.

        L'ORIGO RÉSEAU DE PRATIQUES

L'origo est un réseau de pratiques qui s'informent mutuellement : Le pèlerinage à Lavinium, l'acquisition de la ciuitas, l'Ara Pacis Et l'Énéide.

                  LE MONUMENTA 

Parmi ces pratiques, il y a des fictions qui agissent par le moyen de monumenta.

Nous n'avons pas fait l'histoire de l'origo, serait-elle à faire ?

Il suffit de saisir les pratiques en action et de constater qu'elles sont solidaires dans leur durée et leurs effets.

Les plus évidents de ces effets sont la conquête du monde par Rome et l'édit de Caracalla qui en 212 après J.-C. donne à tous les étrangers libres habitant les villes de l'empire La citoyenneté romaine.

Pendant ce temps, les consuls se rendaient chaque année à Lavinium.

     L'INSOLUBLE DÉBUT HISTORIQUE

L'origo romaine est en revanche pour nous un concept qui nous permet de résoudre le problème insoluble des origines tel qu'il est posé et rappelé  par Étienne Klein :

" Un début qui fait suite à un  avant est-il vraiment un début"?

    L'ÉCONOMIE D'UN DÉBUT ABSOLU (?)

Si l'on veut faire l'économie d'une origine transcendante, d'un Dieu, "origine absolument première et absolument créatrice", si donc la matière doit être à elle-même sa propre origine,  il faut répondre à l'une ou l'autre question.

La première est sans fin : " Et avant?"

La seconde n'est pas plus facile : " Si avant avant il n'y avait rien, comment à partir de rien y a-t-il eu quelque chose ? "

    L'APORIE HISTORIQUE DE L'AVANT

Quand les origines deviennent une question historique, elles sont tout aussi impensables.

Dès qu'il y a quelque part de l'histoire, nous ne pouvons pas nous empêcher de croire qu'il y a forcément eu un début.

Tout le monde connaît l'histoire de la bicyclette dont toutes les pièces changent mais qui reste toujours la même bicyclette.

" Changer, ce n'est pas cesser d'être soi, c'est être soi autrement."

Mais peut-on changer ?

" Le sujet du changer, cela dont on dit qu'il change, c'est précisément ce qui ne change pas au cours du changement."

                IDENTITÉ ÉVOLUTIVE

C'est donc la notion de changement qui détermine celle d'identité.

Ce qui s'ensuit est la crainte du changement qui menace toujours son sujet, d'une nation qui a peur de perdre son identité.

                 L'ORIGO ROMAINE

L'origo romaine permet de ne pas s'enfermer dans tous ces pièges de la pensée occidentale moderne, entres autres celui de l'identité nationale.

Faut-il opposer radicalement histoire et identité (...) et refuser cette idée d'un temps long qui permet à Braudel de faire de l'identité d'un peuple la fin dernière de son histoire ?

     "LOCALE" ANGOISSE DES DÉBUTS

Etienne Klein citant François Jullien rappelle que, loin d'être universelle, cette angoisse des débuts, présente à chaque étape de la pensée historique occidentale, est un problème "local".

Il est un effet de notre langage ontologique.

       PENSER L'ORIGINE (DES CHOSES)

Pour penser l'origine des choses, il faut qu'il y ait des choses possédant une essence intemporelle ou situées dans une longue temporalité mais en relation avec un temps où elles s'inscrivent en s'en distinguant.

Si au contraire, comme les Chinois, et comme les Romains, on ne s'intéresse qu'au processus, La questions des origines tombe d'elle-même.

                     OBJECTIONS

On nous objectera que la pensée occidentale n'est pas prête pour une telle mutation.

     PRÉGNANCE DU TEMPS (LINÉAIRE)

Il est vrai que le modèle du discours historique - c'est-à - qui s'inscrit dans une temporalité linéaire, orientée, est au cœur de la réalité, le temps étant une réalité physique - est prégnant.

Tout savoir de nos jours est un grand récit ou un petit récit, sur ce soit l'histoire des sciences ou l'histoire littéraire, intégrés eux-mêmes dans le grand récit de l'humanité.

          UNE POÉTIQUE DE L'ORIGO

C'est le piège des "mondes possibles" qui préside à toute fiction.

Tout récit même fictionnel serait une histoire.

Mais le discours poétique tel que nous l'avons vu dans l'Énéide, en particulier avec la création de l'Archasie, peut sortir de la temporalité mimétique du temps vécu et du temps historique, il peut ne pas étre un discours sur l'être et produire des réalités verbales mouvantes comme Énée lui-même, discontinues et instables, qui ne soient que changements.

C'est ce que nous avons appelé la poétique de l'origo.

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In, Rome, Le ville sans origine, Florence Dupont, Gallimard, juin 2011.

Bibliographie sélective à suivre 

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Choix, découpage, intertitres, Chapô, E'M.C.

 

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