Le secteur minier en Afrique du Sud: récits de violence et de résistance (1/2)

L'assassinat d'une activiste sud-africaine ce 22 octobre replonge les organisations africaines et internationales dans un récurrent cauchemar, celui des violences et menaces subies par les membres de communautés opposées aux projets miniers. Pourtant, ces cauchemars ne peuvent empêcher la construction lente et irrémédiable d'un réseau résistant, féministe et écologiste.

« Mama » Fikile Nsthangase, 63 ans, habitait la région du KwaZulu Natal, à l’est de l’Afrique du Sud et juste au nord de la ville portuaire de Richards Bay. Elle appartenait, comme tant d’autres dans la région, à des communautés dîtes traditionnelles attachées à leurs coutumes et à ce que la colonisation et l’apartheid n’ont pu saisir de leur liberté. Sa maison était située dans la petite commune de Mtubatuba (1600 habitants) à 500 mètres d’un projet d’expansion minier ; celui de la très controversée mine de Somkhele.

Ce 22 octobre, alors qu’elle était avec son petit fils-âgé de 13 ans, quatre hommes armés sont rentrés chez elle pour lui tirer dessus. Cinq balles ont eu raison d’une personne très appréciée de la ville où elle vivait. Cinq balles pour la faire taire, et qui résonnent dans la région comme un écho aux menaces et aux violences généralisées dont les opposants aux projets miniers (et, bien souvent, ses opposantes) doivent faire face. C’est ce que nous verrons dans la première partie de cette article.

Contre ces violences, les réponses ne se font pas attendre : un réseau de mouvements africains est en train de germer. Visant une libre gouvernance de leurs petites entités sociales, ces fameuses communautés étant profondément féministes et anticapitalistes, ils (mais surtout elles) ne s’attaquent à rien de moins qu’aux principes qui gouvernent l’ordre international. Nous aborderons certaines des caractéristiques de ces mouvements de résistance dans une seconde partie, dont la publication est à venir.

En attendant, nous revoici à Somkhele où l’assassinat de « Mama » Fikile n’est en réalité qu’un échantillon des violences systématisées contre des individus engagés pour la protection de leur environnement et de leur santé.

Les mines de Somkhele, de la ZAC et de Fuleni : une succession de désastres environnementaux et humains qui soulèvent l’indignation populaire.

La mine de Somkhele est opérationnelle depuis 2007. C’est une mine ouverte qui extrait de l’anthracite, un type de charbon contenant la plus forte teneur en carbone. Elle est située non loin de la plus vieille réserve naturelle d’Afrique, le parc Hluhluwe-Imfolozi, et en amont du fleuve Imfolozi qui se jette dans un autre parc, celui de la zone humide d’iSimangaliso. Indiquons brièvement ici une chose : l’écosystème de cette région est particulièrement protégé. Le rhinocéros blanc et les cinq espèces animales du fab five sont présents à Hluhluwe-Imfolozi, la baleine et le cœlacanthe (parfois considéré comme le plus vieux poisson du monde, en voie d’extinction) sont, entre autres, présents à iSimangaliso.

Dressons maintenant une liste non-exhaustive des dommages recensés et documentés que les habitants de Somkhele peuvent imputer à ces activités minières : des centaines de personnes ont été déplacées de force de leurs terres ancestrales, les tombes de leurs ancêtres ont été déterrées, l’eau, la terre et l’air ont été pollués au point où la communauté, d’une part, souffre de troubles respiratoires et de tuberculose et, d’autre part, dépend désormais d’une livraison hebdomadaire d’eau pour survivre. Pour faciliter l’accès à ces terres, les leaders traditionnels ont par ailleurs été corrompus.

Ces abus ne se limitent pas à la commune de Somkhele. En amont de la rivière Imfolozi, de l’autre côté du parc Hluhluwe-Imfolozi, la mine ZAC (pour Zululand Anthracite Colliery) cause aussi son lot de désastres contre l’environnement et contre les habitants de la région. De l’eau polluée au sulfate a été déversée au bord du parc Hluhluwe-Imfolozi, des terres agricoles ont dû être abandonnées. Un affluent d’Imfolozi a même disparu.

A la mine de Somkhele et à la ZAC devait s’en ajouter une troisième : celle de Fuleni. Malgré des recommandations nationales qui portent à un kilomètre la distance minimale entre une mine et une réserve naturelle, les limites du site de Fuleni se situait a à peine 40 mètres de la clôture du parc. Fuleni, toutefois, est une mine qui n’a jamais vu le jour. Un mouvement de résistance local et populaire a surpris les investisseurs sud-africains et étrangers. Des routes ont été bloquées et la zone où le projet devait avoir lieu a été occupée par les communautés. Elles ont été déçues et outragées par les entreprises minières successives, écœurées de voir leurs terres, leur santé et leurs ressources, peu à peu, se dégrader. Ce sont à ces mouvements de résistance - luttant pour la protection de l’environnement et de leurs moyens de subsistance – qu’appartenait entre autres « Mama » Fikile Nsthangase.

« Je refuse de signer. Je ne peux pas vendre mon peuple. Et si cela est nécessaire, je mourrai pour mon peuple. »

« Mama » Fikile était membre active de la Mfolozi Community Environmental Justice Organization (MCEJO), une organisation locale luttant pour la protection de l’environnement. C’est à ce titre qu’elle s’est exprimée contre le récent projet d’expansion des activités de Somkhele qui menaçait 21 familles supplémentaires de délocalisation. L’entreprise australienne propriétaire de la mine (la Tendele Coal Mining Ltd) a proposé un accord aux leaders présumés de la communauté, dont faisait partie « Mama » Fikile, pour que les procédures judiciaires que la MCEJO et d’autres organisations ont faites à leur encontre soient abandonnées. Ainsi, ils espéraient, contre l’avis des locaux, forcer la mise en œuvre du projet. Refusant les pots-de-vin offerts par la compagnie, Fikile déclara « Je refuse de signer. Je ne peux pas vendre mon peuple. Et si cela est nécessaire, je mourrai pour mon peuple. »

Pour son peuple, elle mourut.

Cet assassinat n’est pas un cas isolé. Au contraire. Les activités minières dans le KwaZulu Natal s’accompagnent d’une telle systématisation de la violence que les noms des habitants qui en sont victimes se perdent dans le flot des nouvelles tragiques. Prenons un peu de recul, au niveau de la région du KwaZulu Natal et de son voisinage direct, sur les violences dont les activistes comme « Mama » Fikile sont généralement victimes.

Somkhele, eMpembeni et Xolobeni : la systématisation des violences contre l’indignation populaire.

Prenons à titre d’exemple le cas d’eMpembeni, une communauté située cette fois au sud de Richards Bay. En 2017, ses habitants ont appris l’existence d’un futur projet pétrolier qui doit être opéré par la Richards Bay Minerals (BRM), appartenant elle-même à la géante anglo-australienne Rio Tinto. Ce projet, à terme, forcera certains à quitter leurs terres ancestrales. Un mouvement de contestation populaire commença à émerger, similairement avec celui qui eut raison de la mine de Fuleni. Bien qu’elle n’existait qu’à un stade embryonnaire, cette contestation subit une tempête de violence.

Le 6 juillet 2018, une organisation locale composée de jeunes membres de la communauté envoie une simple lettre aux autorités demandant des renseignements vis-à-vis du mystérieux projet. Quatre jours plus tard, le président de cette organisation, Geshege Nkwanyana, est assassiné. Trois jours supplémentaires se passent et Nthuthuko Dladla, qui se serait exprimé dans un forum local, a été descendu en rentrant du travail. Dès lors, la communauté a vécu dans la peur. Des manifestations contre la réalisation du projet ont dû être annulées, et le pire est à venir. Avant la fin 2018, quatre autres résidents ont été abattus. Quatre personnes supplémentaires ont survécu à des tentatives d’assassinat. Parmi les personnes visées, toutes se sont engagées contre la réalisation du projet ou se sont indignées contre la corruption des autorités locales.

Quelle réaction de la part de la justice et de l’Etat ? Début 2019, les assassins présumés - deux membres d’une famille aisée et bénéficiaires directs de l’entreprise minière, ont été arrêtés pour les meurtres commis à eMpembeni ainsi que pour d‘autres crimes commis dans des régions avoisinantes. Leur proximité avec les responsables politiques locaux et la police est avérée, l’un des deux a été libéré en mai. Le 10 mai, trois membres de la famille d’une des personnes déjà assassinées ont été abattus. L’intimidation est au cœur de ce processus meurtrier : les corps ont été brûlés et une petite de 2 ans fait partie des victimes. D’autres membres de cette famille ont survécu à des tentatives d’assassinat ou ont fui après avoir reçu des menaces de mort. Le deuxième assassin présumé, faute de preuve et au grand dam de la communauté, a aussi été libéré.

Accessoirement, le projet pétrolier de la RBM n’est plus interrompu.

Ni l’assassinat de « Mama » Fikile ni la succession de drames qui a touché eMpembeni ne sont des cas isolés. Le Global Inititative Against Transnational Organised Crime (GIATOC) - un réseau d’experts travaillant sur des thématiques de droits humains, de démocratie, de bonnes gouvernances et de développement dans des zones où le crime organisé gagne en importance -  ne compte pas moins de 50 assassinats et tentatives d’assassinat liés à l’exploitation d’activités minières dans la région du Kwazulu Natal de janvier 2016 à juin 2020. Ce phénomène inquiète, et bien que les associations sud-africaines s’en remettent encore, en cas de nouveaux drames, aux autorités locales et à la police, l’absence de condamnation suggère l’impunité pour les auteurs de ces assassinats.

Plus récemment encore, à la frontière entre le KwaZulu Natal et le Cap Oriental, c’est une figure de proue de l’activisme sud-africain qui a reçu des menaces de mort. Nonhle Mbuthuma, porte-parole de l’Amadiba Crisis Committee, lutte depuis longtemps contre l’ouverture d’une mine sur les terres ancestrales de sa communauté à Xolobeni. En 2016, le meurtre de son prédécesseur Sikhosiphi « Bazooka » Rhadebe avait entrainé une prise de conscience de la part d’organisations internationales et une certaine visibilité pour la communauté de Xolobeni. Même cette visibilité internationale n’a pas mis fin aux menaces.

Que faire, dès lors ? Quelles orientations ont pu prendre ces mouvements de résistance, coincés entre, d’une part, la délocalisation et le ravage de leurs moyens de subsistance et, d’autre part, une violence systématisée et impunie qui les attend en cas de contestation ?

Le prochain article traitera des solutions pensées et mises en œuvre par les communautés et les associations africaines. Des initiatives populaires et des revendications radicales visent à en terminer avec ces violences exercées dans l’intérêt d’entreprises minières étrangères et contre les communautés.



Sources:

- Estelle Ellis in Daily Mavericks "Fikile Nsthangase: "I will die for my people" " : www.dailymaverick.co.za/article/2020-11-01-fikile-nsthangashe-i-will-die-for-my-people/

- Environmental Justice Atlase "Somkhele coal mine owned by Tendele, South Africa" : ejatlas.org/conflict/tendele-coal-mine-somkhele-kwazulu-natal

- Environmental Justice Atlas "Fuleni blockade and leave the coal in the hole campaign" : ejatlas.org/conflict/fuleni-mine

- Global Initiative Against Transnational Organised Crime's in Daily Mavericks "eMpembeni mirrors the scourge of mining-related assassinations in KZN": https://www.dailymaverick.co.za/article/2020-09-14-empembeni-mirrors-the-scourge-of-mining-related-assassinations-in-kzn/

- 50/50 Documentary "Zululand Anthracite Colliery": https://www.youtube.com/watch?v=wlVTkG_E3kI&t=

- Alternative Information & Development Centre "Death Threats to Activists Show Need to Protect Mining Affected Communities": http://aidc.org.za/death-threats-to-activists-show-need-to-protect-mining-affected-communities/

- Court entretien avec Keamogetswe Seipato, coordinatrice de la Southern Africa Campaign to Dismantle Corporate Power

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