Municipales: il est temps de reconnaître le poids politique de l'abstention

Le succès de la gauche écologiste a marqué les municipales de 2020, dans un contexte particulier, marqué par la longueur entre les deux tours de l’élection et des tragiques événements de la Covid-19. Toutefois, ces résultats sont entachés par une abstention sans appel. Des apprentissages et une réflexion sur le devenir de notre démocratie s’avèrent primordiaux en regard à ce record.

La vague verte, symbole d’espoirs pour la reconstruction et le rassemblement d’une gauche fracturée, s’est imposée lors du scrutin des municipales de 2020. De grandes villes françaises ont été conquises par des équipes de campagne chevronnées, alliées avec d’autres groupes de gauche ou non. Elles ont su rebattre les cartes du jeu politique et contrer les alliances opportunistes des alliances LAREM/LR. Face aux stratégies perverses de maintien de pouvoir (qui alimentent, par ailleurs, un sentiment de cynisme envers la vie politique pour un grand nombre), la sanction a été de mise.

Je me permets une certaine transparence ici, pour offrir un regard impartial aux lectrices et lecteurs : je suis très satisfaite à l’idée de voir le mouvement écologiste prendre de l’ampleur sur la scène politique française depuis les élections européennes. Toutefois, en toute honnêteté, vous pourriez m’interpeller sur les ambitions politiques de la gauche écologiste : leur programme politique est-il réellement à la hauteur des défis qui nous attendent ? J’entends tout à fait cette critique, elle est également présente dans mon esprit, mais elle ne fait pas l’objet de la réflexion présentée dans ces lignes.

Le taux d’abstention record de cette élection à un échelon local est révélateur d’une autre dynamique. En effet, cette abstention est particulièrement préoccupante dans la mesure où divers sondages soulignent la popularité que les Français portent à la figure du maire, symbole d’honnêteté, de compétence et de dynamisme (sondage Odoxa-CGI commandé par France info, 2019). Je me permets également de m’interroger sur l’ampleur de cette « vague écologique » qui, pourtant, me rend si enthousiaste : peut-on vraiment parler de vague lorsque seuls 40 % des électeurs inscrits se sont exprimés ? Ne devrait-on pas parler, à la place, d’une nouvelle étape franchie dans le scepticisme envers la représentation politique telle que nous la connaissons aujourd’hui ? Et si, cette abstention, ce silence politique ne constituerait-il pas, à lui seul, une forme de participation politique ?

Dans les faits, l’échelon local reste le niveau de gouvernance le plus proche de notre quotidien, en tant que citoyen, celui qui serait le plus apte à susciter un intérêt envers la vie politique. La politique exercée au niveau local est la plus visible et la plus accessible, que ce soit à travers l’aménagement du territoire, l’organisation de consultations publiques ou l’entretien du mobilier urbain. Cette proximité entre le citoyen et son représentant constitue un terrain d’expérimentation de l’engagement politique. Elle peut aussi relativiser l’idée reçue d’une vie politique marquée par le spectacle, pour reprendre la pensée de Guy Debord. La politique municipale est, par définition, une politique de terrain, de proximité. Hélas, elle ne semble pas susciter tant d’intérêt ou se contente de mobiliser des individus déjà sensibles à la chose politique, ayant profité d’une socialisation politique traditionnelle importante.

Pourtant, 60 % des électeurs ont décidé de ne pas se déplacer aux urnes. Je ne souhaite pas opter pour un discours moralisateur et je privilégie ainsi une lecture qui se veut compréhensive : comment en sommes-nous arrivés là ? Pour certains, les enjeux sanitaires et la durée de l’entre-deux tours sont des facteurs explicatifs de cet essoufflement démocratique. Certes, ces événements particuliers ont probablement participé à cette dynamique, mais ne serait-il pas trop simpliste de considérer uniquement ces facteurs ?

Cette abstention s’inscrit dans la continuité d’une tendance préexistante, celle d’un désamour envers les rendez-vous électoraux, particulièrement en dehors des élections présidentielles. Ce désamour envers nos représentants politiques ne date pas d’hier et a sûrement atteint son pic durant la crise des Gilets Jaunes. Il est vrai que les députés de l’Assemblée nationale et du Sénat ne sont en rien représentatifs de la diversité de population française, en termes de revenu, d’éducation ou de classe sociale. En tenant de tels propos, certains me qualifieront de populiste. Certes, mais une question se pose alors : ces représentants sont-ils aptes à comprendre la réalité du quotidien des individus, notamment des classes populaires et moyennes ou des personnes racisées, qui vivent des enjeux qui leur sont si particuliers ? Ces mêmes populations, si peu représentées dans l’espace politique et médiatique, se sentent mal défendues. Elles rencontrent des inégalités structurelles et peinent à accéder aux sphères de pouvoir politique et médiatique pour tenter d'imposer de nouvelles thématiques à l'agenda politico-médiatique. Ces phénomènes forment un cercle vicieux qui accentue cette défiance envers nos représentants et une volonté de démocratie directe et participative. Finalement, cette question fait écho à celle de Spivak : can the subaltern speak?

Les fervents défenseurs de la représentation politique, telle qu’elle se fait aujourd’hui, prônent l’universalisme, la non-nécessité de souligner l’existence de nos différences en prenant pour acquise cette "pseudo-égalité" qui existe, naturellement, entre les citoyens de la République française. Ce déni présente, pourtant, tant d’effets pervers. Des inégalités subsistent et il est fondamental de les nommer pour les rendre visibles dans l’espace public et mener des politiques visant l’équité. C’est en nommant un problème qu’on arrivera à le résoudre. Mais ce silence, par croyance entêtée de l’universalisme qui n’est qu’une illusion, nous amène à ce climat de défiance et de crise démocratique.

Ce sentiment de déconnexion entre une élite et « le peuple » mérite toutes nos attentions avant qu’il atteigne un point critique et qu’il soit exploité par des forces politiques obscures qui sont des symboles de l’élite dont toute la réussite est liée à des titres, à l’image d’une dynastie familiale privilégiée. Loin d’être un mouvement populaire, l’extrême droite est l’emblème de la fainéantise et de l’opportunisme.

Comment comprendre cette méfiance et lui attribuer un poids politique lorsqu’elle représente tellement d’électeurs ? Certains considèrent que l’abstention représente « le premier parti de France » : son silence n’est pas considéré, jugé illégitime par le fonctionnement de notre démocratie représentative. Ne serait-il pas temps de changer notre vision de l’abstention et de considérer son exercice en tant qu’une forme de participation politique légitime ? L’abstention représente, en soi, le refus du système et/ou des choix politiques présentés. Dans le pire des cas, il représente l’indifférence et le cynisme qui a, lui-même, été provoqué par la mise en spectacle de la vie politique. La reconnaissance du rôle de l’abstention est essentielle pour reconnecter les citoyens avec la vie politique ; le pouvoir du refus, du « non », face à la politique qu’on leur propose représente une opportunité incroyable pour relancer le débat démocratique. Annuler une élection lorsque le taux de participation est trop faible me semble être une piste à envisager.

De même, en regard du taux d’abstention, la cause écologique doit continuer de convaincre dans l’espace politique et médiatique, revendiquer sa nécessité dans notre monde et ne pas prendre pour acquis son statut, malgré les résultats encourageants des dernières élections. C’est à travers l’appropriation des causes sociales et politiques que le projet écologique gagnera en force ; l’écologie doit devenir l’écologie politique et parler à toutes les classes de la société pour prouver qu’elle est une cause populaire, celle de tous les citoyens.

Notre vie politique doit aussi fondamentalement laisser plus de place à des formes d’expression politique plus diversifiées, pour permettre l’inclusion des citoyens laissés aux marges : leur donner une voix est l’étape fondamentale pour retrouver un climat démocratique de confiance. D’autres manières d’appréhender et d’exercer la politique doivent émerger et les acteurs officiels se doivent d’offrir une légitimité à ces pratiques dites alternatives. Notre démocratie doit laisser place au dissensus car l’invisibiliser nous amènera, fondamentalement, à la méfiance envers la démocratie et, au pire, à sa perte.

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