Je ne veux pas devenir journaliste

Un des métiers les plus détestés par les Français, avant il y avait les banquiers, maintenant ce sont les journalistes.

Ce n’est pas ou plus le moment de devenir journaliste.

A présent c’est une insulte, un élément de discrédit. « Ce que vous me montrez, c’est une vidéo de journaliste », s’exclame une directrice d’entreprise mise face à une vidéo de travail d’enfant dans une usine en Inde. Pour elle tout est dit, elle répète ce terme « journaliste », en fait un élément de langage. Des personnes se sont déplacées à l’étranger, ont enquêté, ont ramené des informations à partir de sources premières mais c’est un travail de « journaliste » donc c’est faux, malhonnête.

Les journalistes nous manipulent. Pourquoi ? Parce qu’ils veulent nous couper de la réalité, de la réalité vraie. Pourquoi ? Parce qu’ils en sont déconnectés eux-mêmes, ce n’est qu’une bande de bobos parisiens, une élite qui ne sert à rien. Ils ne savent rien de la vie, des galères du quotidien.

Les journalistes ont des idées politiques, une religion, des croyances, une éducation, des opinions donc lorsqu’ils écrivent, nous parlent, ils ne nous disent pas la vérité, ils ne font que nous passer leurs propres idées, cherchent à nous attirer dans les filets de leurs ressenti personnel. Voilà, ce n’est que ça.

Parce que oui, il y a une vérité en soi, par conséquent il y a un rejet voire une haine des intermédiaires, des médias. On en a marre des médias, c’est pour cela qu’on préfère s’informer chez les vrais gens, sur la page Facebook d’un vrai témoin, de quelqu’un qui vit sur place, qui ne s’exprime pas comme un journaliste mais comme une personne, donc c’est vrai.

J’ai voulu devenir journaliste, préparer le concours d’une école, obtenir un stage en rédaction, décrocher un contrat et aller sur le terrain, monter une émission, rapporter des faits, des récits aux gens, partager des informations. Alors j’ai commencé à écrire, à m’informer, à m’inspirer. Une amie de longue date, suite à un refus d’entrée de la part du vigile d’un magasin du Faubourg Saint-Honoré, se considérait comme étant victime d’un acte de discrimination, elle pensait même que ce refus était lié à sa religion. Je lui ai alors proposé de recueillir ses propos et de les partager sur la place publique afin de faire le point sur son expérience, d’offrir un prisme de vision et de le confronter à un contexte où des communautés sont pointées du doigt, sont présentées comme étant dangereuses. Il s’agissait également de la confronter à mes questions que j’avais d’ores et déjà mûries afin d’extraire de cet entretien des données utiles, éclairantes, apporter une pierre à l’édifice du débat public. Elle s’est immédiatement renfermée, en tant qu’aspirante journaliste je ne pouvais que me servir de ses déclarations pour envenimer les choses. De toute manière je ne peux pas comprendre, je suis déjà trop enfermée dans le système des journalistes, je les lis, je les regarde, je suis une âme perdue. J’ai essuyé d’autres refus du même type. C’est très frustrant de voir des personnes qui considèrent que vouloir faire une école de journalisme c’est perdre son âme, qui par conséquent tentent de vous en dissuader : pourquoi ne pas faire médecine, là au moins on sauve des vies ou militaire on sert la nation… Il n’y a aucune noblesse dans le métier de journaliste, aucune légitimité à exercer cette profession, le journaliste ne sert à rien, n’apporte rien à la société.

Alors que faire ? Voir le verre à moitié vide ou à moitié plein ? Des papiers s’écrivent toujours, des numéros se vendent, des personnes s’abonnent, des journaux se créent, des enquêtes sont publiées, des journalistes sont fiers et défendent leur profession. Finalement il ne s’agit que d’un choix, d’un choix personnel sur une profession que l’on souhaite embrasser au nom de convictions, d’idéaux, de personnes qui nous ont marqués, d’un pilier que l’on veut protéger.

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