Henri de Waubert :" L'échec du Rafale en Belgique est un autre Waterloo !"

Après les contrats de blindés annoncés cet été, le retrait du Rafale de la compétition en Belgique révèle bien des erreurs de la France dans sa stratégie d'exportation française, selon l'expert aéronautique Henri de Waubert de Genlis. Et, une fois de plus, l'Allemagne et l'Angleterre montrent la voie.

Le ministre belge de la Défense, Steven Vandeput, n’a visiblement pas apprécié la lettre de la ministre de la Défense, Florence Parly, en réponse à l’appel d’offre international lancé pour l’achat de 34 nouveaux avions de combat en remplacement des F16 vieillissants... Après l'échec en Suisse, un gâchis loin d'être inéluctable, selon l'ancien pilote d'essai, Henri de Waubert de Genlis (1)...

Qu'aurait pu et dû faire Paris sur ce dossier ? 

Henri de Waubert de Genlis : - Avant d’aborder le sujet, rappelons ce précédent fâcheux de la victoire précédente du F-16 contre le Mirage F1 en Belgique de 1976. Pas de chance. A l'époque, la France ne proposait que son chasseur vieillissant re-motorisé avec le nouveau moteur M5. Alors que le Mirage 2000, qui venait de faire son premier vol, n'était pas encore commercialisable...

Le Rafale © DR Le Rafale © DR
L’appel d’offres de nos voisins outre-Quiévrain posait un certain nombre de questions auxquelles il convenait de répondre en langue anglaise ; le ministère de la Défense français a répondu… en français. Un geste en contravention avec les lois fédérales belges. Erreur mineure, dira-t-on, mais révélatrice d’une attitude arrogante qui nous est souvent reprochée à l’étranger et ne pardonne pas à l’exportation.

Il ne semble pas que dans ce courrier, le MinDef ait illustré au mieux une vision pragmatique ciblée et approfondie d’une politique industrielle à moyen terme avec la Belgique. Cela touche nos avions mais aussi nos blindés... Car, enfin, Bruxelles ne déclarait-elle pas, en juin dernier, son intention d’acheter français pour renouveler son parc de véhicules blindés ? Finalement les Piranha devraient bel et bien être remplacés par du matériel français - soixante véhicules Jaguar et les véhicules Dingo, par 417 véhicules Griffon...

Évalué à 1,1 milliard €, cet investissement est le plus important de la Composante Terre de nos voisins belges dans la Vision stratégique de la Défense. On pouvait utilement renvoyer la balle à nos amis d'outre-Quievrain. Et voir dans cette bonne nouvelle l'occasion de bâtir un véritable partenariat sur la recherche, le développement, la formation, l'entraînement, la maintenance et la coopération opérationnelle dans le domaine terrestre. La France aurait pu alors entrer dans un modèle de partenariat industriel comme l’Allemagne sait les bâtir. C'est-à-dire, le développement de capacités communes, militaires et industrielles, dans le cadre d’une vision commune de la défense européenne... mais à partir d’un matériel conçu par elle. Ce partenariat consolide Scorpion, le programme fondamental pour l'armée de Terre qui manque cruellement de véhicules de combat neufs.

Quelle est selon vous l'erreur de fond dans ce fiasco ?

Henri de Waubert de Genlis : - L’erreur de fond est de ne pas avoir profité dès cet instant de ce succès de coopération pour en proposer d’autres, plus ambitieux.  Ainsi, la France aurait dû proposer à la Belgique de racheter Renault Trucks Défense (RTD). Certes, cette dernière appartient à Volvo. Mais l’État français peut faire jouer de nombreux leviers pour peser sur le choix du groupe suédois : commandes, CIEEMG (2), PEA (3)… Bref, un arsenal qui aurait dû être utilisé intelligemment pour faire en sorte que CMI, fabricant de tourelles et candidat au rachat de RTD  (France), puisse l’emporter face à KNDS (Allemagne) qui aura tôt fait de piller la société ou d'en réduire l'empreinte française - comme le cas d'Airbus le démontre. La France aurait gagné par ce biais les faveurs de la Belgique qui, en compensation de son achat de véhicules Scorpion, aurait pu récupérer RTD, un très bel outil industriel innovant et exportateur. 

Paris aurait pu habilement mettre en scène ce partenariat pour démontrer toute la valeur de son offre sur l’aviation de combat – un autre programme-clé des Belges. Au lieu de prolonger la coopération terrestre par une coopération étroite dans le domaine aéronautique, rendue d'autant plus aisée que Dassault possède une filiale aéronautique en Belgique : la SABCA.

Mais Paris s’est contenté d’écouter les voix de ceux qui, en France, ont toujours estimé que l’appel d’offres belge sur les avions de combat était biaisé et taillé pour le F-35. Certes, le F-35 a le soutien plein et entier de l’Administration belge, au point que même Boeing s’est retiré de la compétition (comme Saab d’ailleurs). Et l’envoi d’une simple lettre à M. Vandeput a réduit à néant les efforts accomplis partiellement dans le secteur terrestre. 

Pourtant l'appel d'offres bel et bien semble biaisé....

Henri de Waubert de Genlis : Quand bien même ! La France devait au moins en profiter pour troubler le jeu par une réponse en bonne et due forme. Ainsi les masques seraient-ils tombés ! Le Rafale aurait fait parler de lui, comme le Gripen, actuellement en Bulgarie, en Croatie ou en Slovaquie face au F-16. Avec, peut-être, une victoire tricolore sur la ligne, d’autant plus éclatante qu’elle aurait été précédée d’une coopération exemplaire dans le secteur terrestre.

Notons que BAES, tenace comme tout Britannique, continue la compétition. Qu’il soit l’alibi européen d’un gouvernement qui a décidé d’acheter américain pour conserver sa place au sein de l’OTAN - la mission nucléaire des F-16 belges est à peu près leur seule valeur ajoutée au sein de l’Organisation -, importe peu. BAE System se battra jusqu’au bout. Qui sait si une surprise de type « qatarie » - qui a acheté des Rafales (France), des F-15 (US) et des Typhoons (UK) - ne viendra pas in fine récompenser l’opiniâtreté commerciale ? Le retrait français de cette compétition est donc une faute. Pire, un Waterloo politique.

Henri de Waubert de Genlis © DR Henri de Waubert de Genlis © DR

(1) Henri de Waubert de Genlis est ancien officier, pilote de chasse, puis pilote d'essai sur Mirage F1 et Mirage 2000 au Centre d'essai en vol (CEV). Il a notamment travaillé sur les systèmes d'armes des chasseurs Dassault. Il a participé également à la formation des pilotes à l'étranger sur ces appareils français - notamment en Irak. Il est consultant indépendant. Plus d'info ici.

(2) La Commission interministérielle pour l'étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG) est, en France, une commission interministérielle qui examine les demandes d'agrément préalable en vue d'une exportation de matériels de guerre ou matériels assimilés. Elle émet un avis sur ces demandes afin d'assister le Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale qui, par délégation du Premier ministre, délivre les agréments préalables.

(3) Programme d'Etude Amont est une nouvelle méthode d’initialisation et de suivi des études amont, réalisée à l’instigation de la DGA.

 

 

 

 



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