Il n’y a pas de hasard dans l’Histoire rappelle l’accroche de la couverture, certes, mais on peut se demander cependant si ses propos ne sont pas parfois exagérés. Cependant ses analyses de la montée du créationnisme Etats Unis, de la régression du savoir dans le monde arable, des effets pervers d’internet sont très convaincantes.

Tout le monde croit aujourd’hui à l’idée réconfortante que l’histoire des hommes se déroule suivant un progrès continu. Les connaissances semblent s’accumuler en direction d’un savoir collectif et individuel de plus en plus riche, précis, exact. L’homme en sait toujours plus, et mieux. Que de chemin parcouru, depuis le temps du paléolithique où l’homme se débattait avec un silex et peignait des bisons sur la grotte de Lascaux. Depuis que les Gaulois ne redoutaient qu’une seule chose : que le ciel leur tombe sur la tête. Nous percevons encore le Moyen Âge comme une période marquée par l’obscurantisme, qui brûla Jeanne d’Arc au motif qu’elle était une sorcière. Nous nous représentons la cour de Louis XIV comme une poignée d’aristocrates éclairés régnant sur un peuple analphabète et soumis. La Révolution de 1789 n’avait-elle pas pour idéal de rendre les valeurs des Lumières universelles ? Elle-même qui servit de modèle à la Déclaration des droits de l’homme de 1948, qui stipule : « Toute personne a droit à l’éducation. L’éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne l’enseignement élémentaire et fondamental. »

Dimitri Casali sur l'histoire de France expliqués aux collégiens © Plumche007

Aujourd’hui, forts de notre école démocratique, laïque et gratuite, nous pensons naïvement que le temps de l’ignorance est bel et bien derrière nous. Cette croyance est renforcée par la progression incessante de la technologie. Le progrès des sciences est indéniable, et la maîtrise de l’homme sur son environnement semble ne pas connaître de limites. Les élucubrations de Jules Verne, du scaphandre à l’homme qui marchait sur la Lune, se sont réalisées en moins d’un siècle. Dernière révolution technologique, Internet a modifié l’économie de la planète et rendu l’information vertigineusement accessible, vaste nuage de connaissances suspendu au-dessus de nous, qui libère, pensons-nous, de l’espace de stockage dans notre cerveau. Jamais les connaissances n’ont été aussi disponibles à tous, aussi largement diffusées et facilement vérifiables. D’un clic de la souris, nous entrons dans toutes les encyclopédies du monde ; d’un glissement de doigt, nous faisons défiler tous les trésors de la culture. Dans cette civilisation hyper-connectée et hyper-informée, comment l’ignorance pourrait-elle avoir encore droit de cité ?

Pourtant, lorsque nous pensons cela, notre vigilance baisse. Nous nous croyons éduqués et supérieurs. Et si, pendant ce temps, la bêtise en profitait pour, silencieusement, regagner du terrain ?

Car l’école pour tous et la prétendue démocratisation des savoirs forment un écran de fumée qui empêche de voir ce qui se cache derrière ces rangées de têtes alignées dans des salles de classe. Or, si nous en faisions une radiographie, nous serions bien déçus… Car nous croyons qu’une population qui sait lire à 97 % est nécessairement plus instruite que nos aïeux qui réservaient l’instruction à une élite. Or, si l’apprentissage de la lecture est bien la clef de tout, c’est oublier que ces chiffres masquent souvent une réalité bien plus complexe. D’abord, celle de l’illettrisme réel qui gagne du terrain à savoir le nombre croissant d’adultes incapables de comprendre un énoncé simple. Ensuite, on assiste à un phénomène inquiétant : à l’école, un fourre-tout de connaissances standardisées et hétéroclites, semblable aux plateaux-repas dans les avions, se substitue sous nos yeux à ce qu’on appelait autrefois la culture générale.

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Faites le test : parlez du recul de la culture générale dans une soirée, et vous serez taxé d’irrémédiable nostalgique de vieilleries tout juste bonnes à prendre la poussière. Or, c’est bien ce socle, ce que l’on appelait autrefois les humanités, qui a fondé l’essentiel de la pensée occidentale. Les cadres diplômés d’aujourd’hui ne lisent plus, ne se cultivent plus. En 2012, l’épreuve de culture générale a été supprimée de l’examen d’entrée à Sciences Po. La culture générale est devenue un truc pour briller dans les dîners ou impressionner sa voisine de table. Or, savoir que Stendhal a écrit Le Rouge et le Noir, placer la Namibie sur une carte ou connaître la date de la bataille d’Austerlitz ne sert pas seulement à remporter « Qui veut gagner des millions ». La culture sert précisément à hiérarchiser et comprendre ses propres connaissances : moins on sait de choses, plus on a du mal à les relier entre elles. Les programmes scolaires actuels ont substitué à ce socle de connaissances communes des passerelles artificielles entre les matières, qui conduisent non pas à une meilleure compréhension mais à des contresens culturels et historiques, en faisant tout voir à travers le prisme contemporain. À rebours de la véritable culture, qui permet de comprendre que nos connaissances sont le produit de notre époque, et que les hommes des époques précédentes appréhendaient le monde de manière différente, avec des représentations mentales et des repères socio-historiques bien éloignés des nôtres. Apprendre, c’est se décentrer, c’est quitter des yeux son nombril grâce au savoir, et non en brandissant des slogans de pluralité et d’ouverture.

Un nouveau plafond de verre est ainsi en train de voir le jour. Il ne concerne pas les habituelles minorités sans cesse évoquées, mais tous ceux qui ne connaissent rien à rien, tous ceux qui se vantent de ne pas avoir ouvert un livre depuis le lycée, tous ceux qui veulent déconstruire notre héritage. En novembre 2016, le journaliste Jean-Michel Apathie déclarait vouloir raser le château de Versailles, « pour mettre fin au pèlerinage vers la grandeur de la France » Faire table rase de nos racines historiques, voilà bien un projet totalitaire. Comme on le verra, l’ignorance a toujours été un outil des dictateurs pour asservir les peuples. Mais si les tenants de la table rase sont omniprésents dans les médias, c’est à un vrai plafond que va se heurter cette nouvelle génération d’ignorants : celui du réel, car notre pays est en panne économiquement et culturellement. Dans les classements internationaux notre école et nos universités n’en finissent pas de chuter. Comment ne pas s’en inquiéter ? Car la culture est aussi ce qui redonne de la force et de l’espoir, ce qui permet de se sentir rattaché à son pays. Là où le « vivre ensemble » ne propose pour relier les individus que le vide de la théorie, la culture générale rassemble les individus, car elle leur permet de se sentir reliés les uns aux autres à travers une histoire commune. Que l’histoire de France ait été faite par tant de nouveaux arrivants qui vouaient un culte à la culture, la littérature, l’histoire françaises n’est pas un hasard.

Bien sûr, la culture générale avait au moins le mérite de servir de barrière à des idéologies dangereuses. Car entre la bêtise et la haine la distance n’est jamais très grande. Ainsi, dans le monde, les exemples d’obscurantismes se multiplient à rebours du sens commun. Un prédicateur saoudien a récemment expliqué à ses élèves, avec tout le sérieux possible, que la Terre ne tournait pas autour du Soleil. En 2012, un sondage révélait que 78 % des Américains pensaient que Dieu était responsable de la création du monde… Depuis le début du xxie siècle, les théories créationnistes connaissent un nouvel engouement spectaculaire. La première puissance mondiale, les États-Unis, a pour vice-président Mike Pence, un créationniste notoire, et pour président Donald Trump, un arrogant homme d’affaires qui se vante régulièrement de son ignorance. Ainsi avouait-il quelques jours après son élection avoir cherché Obamacare sur Internet, afin de s’informer de l’action de son prédécesseur ! Partout, grâce à Internet, les théories du complot les plus farfelues se propagent avec une facilité déconcertante. Quand autrefois, les livres, les journaux, créaient des références communes, aujourd’hui chacun va chercher sur Internet ce qui l’intéresse, se fabrique sa propre information, et trouvera toujours d’autres individus pour accréditer les théories les plus fantaisistes. Ainsi l’utopie participative fait preuve de ses limites avec Wikipédia, considérée à tort comme une encyclopédie numérique : une encyclopédie suppose une autorité du savoir qui fait référence, alors que Wikipédia ne propose qu’un agrégat de contenus validés par le plus grand nombre. Or comme on le sait, la raison est rarement du côté de la majorité…

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L’ignorance se dégrade systématiquement en intolérance et en violence, et c’est elle qui est encore à l’œuvre, de façon exacerbée et sanglante, dans la conquête totalitaire entreprise par Daech. La destruction des sites anciens de Palmyre, de Nimroud ou de Bâmiyân est venue témoigner de leur haine pour toute forme de culture et de civilisation. Nous avons regardé ces images meurtrières à la télévision, les bras ballants, sans nous rendre compte que nous contribuons chaque jour à ce désastre, en laissant nos enfants s’enfoncer dans l’ignorance, en délaissant la culture classique pour une pseudo-culture populaire d’inspiration languienne (pas Fritz Lang hélas, Jack). Aujourd’hui, l’Europe est abasourdie de découvrir que ces djihadistes, prêts à payer de leur vie pour répandre la haine, ont parfois été élevés sur son sol, éduqués dans ses écoles. C’est peut-être que cette défaite de l’intelligence n’est plus circonscrite aux autres continents. Ces phénomènes apparus à notre porte révèlent quelque chose d’un processus profond, global, potentiellement très grave, que jusqu’ici nous avons refusé de regarder en face et dont nous avons omis de prendre notre part : la lente montée de l’ignorance. Comme le disait Jacqueline de Romilly dans un entretien accordé au Point en janvier 2007 : « Apprendre à penser, à réfléchir, à être précis, à peser les termes de son discours, à échanger les concepts, à écouter l’autre, c’est être capable de dialoguer, c’est le seul moyen d’endiguer la violence effrayante qui monte autour de nous. La parole est le rempart contre la bestialité. Quand on ne sait pas, quand on ne peut pas s’exprimer, quand on ne manie que de vagues approximations, comme beaucoup de jeunes de nos jours, quand la parole n’est pas suffisante pour être entendue, pas assez élaborée parce que la pensée est confuse et embrouillée, il ne reste que les poings, les coups, la violence fruste, stupide, aveugle. »

 Historien de formation, Casali ne se borne pas à recenser des exemples isolés de bêtise ordinaire, mais il tente de mettre au jour et de saisir dans son intégralité une des tendances sombres de notre modernité. Serait-il possible que nos connaissances s’effritent en même temps que les nouvelles technologies morcellent de plus en plus nos vies, nous faisant zapper sans cesse d’un contenu à l’autre ? Notre obsession démocratique associée à notre sentiment de culpabilité post-XXe siècle aura-t-elle raison de nos exigences vis-à-vis du savoir et de l’apprentissage ? Doit-on craindre l’avènement d’un monde où la seule alternative proposée à l’hédonisme consumériste serait le fanatisme religieux, et où serait enterré l’idéal humaniste d’érudition ? Comment prévenir le mal et préparer un avenir qui ne serait pas moins éclairé ?

Des questions fondamentales pour notre avenir : Et si Casali avait raison ?

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