Marc-Arthur Kohn : "Une forme d'art est née de l'Intelligence artificielle"

Les nouvelles technologies provoquent un changement dans dans nos vies. Y compris dans l'art. Les ordinateurs jouent un rôle important dans la création musicale, l’architecture ou les beaux-arts. Alors que s'ouvre aujourd'hui la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle (IA) à Shanghai, nous avons demandé un éclairage au commissaire-priseur Marc-Arthur Kohn.

Selon Marc-Arthur Kohn, "les nouvelles technologies provoquent un changement dans divers aspects de notre vie et l'art ne fait pas figure d'exception. De nos jours, les ordinateurs sont déjà des instruments jouant un rôle important dans la création musicale, l’architecture ou les beaux-arts. Dans ce sens, l'intelligence artificielle devient créative.
L’utilisation de l’IA permet, par exemple, de classer les œuvres selon leur style, leur époque et leur auteur. Puisqu'il s'agit d'un procédé utilisant des algorithmes qui permettent de classifier l’art, l'intelligence artificielle peut être ainsi considérée telle une base de données."

Marc-Arthur Kohn : "Google transforme nos gribouillis en dessins"

"Bien que ce domaine reste encore à explorer, rappelle Marc-Arthur Kohn, il existe déjà des projets et des logiciels capables d’aider au processus de transformation des idées en art final, comme Google AutoDraw qui transforme nos gribouillis en dessins.
Pour créer des images, l'intelligence artificielle est basée sur des modèles existants et des algorithmes. Cela permet d'analyser les modèles d'art existant et de créer des répliques d'œuvres connues ou originales.
L'utilisation de l'IA dans l'art recense déjà plusieurs cas notamment celui des portraits sans visage qui consiste à la création d’une série de portraits, par un artiste virtuel, à partir de neurones artificiels utilisant le logiciel AICAN.
Dévoilé au grand publique en 2016, le projet "The Next Rembrandt" présente la faculté de reprendre la technique du célèbre peintre hollandais Rembrandt.
Si les machines IA sont capables de créer et de recréer une peinture, pourquoi - s'interroge Marc-Arthur Kohn -, ne pourraient-elles pas inventer leur propre style ? D'ailleurs une équipe de développement issue de différentes universités et du laboratoire d'IA Facebook ont développé un logiciel capable de générer un style d'art unique.

Dans de nombreuses sphères de la vie, nous sommes habitués depuis longtemps à la présence de l'intelligence artificielle (IA). On peut la trouver dans les téléphones portables, les aspirateurs ou les voitures. Des domaines tels que la créativité et l'art ont longtemps été considérés comme le territoire de la créativité humaine. Il faut savoir que l'intelligence artificielle y existe pourtant depuis longtemps, souligne le commissaire-priseur parisien.

Marc-Arthur Kohn : "L'IA crée des œuvres déjà vendues aux enchères !"


Elle a déjà servi à composer des albums de musique, pour écrire des scripts ainsi que pour peindre des tableaux. À la fin de l'année dernière, le spécialiste des dessins anciens "Christie's" a même reçu le premier tableau créé par un algorithme dont la toile "Edmond de Belamy" a été vendu aux enchères à 430 000 $.

Portrait d'Edmond de Belamy Portrait d'Edmond de Belamy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Les nouvelles technologies, et l'intelligence artificielle en particulier, modifient radicalement la nature des processus de création, parie le commissaire priseur parisien. Les ordinateurs jouent un rôle très important dans les processus de création tels que la musique, l'architecture, les beaux-arts et les sciences. En fait, l'ordinateur est déjà une toile, un pinceau, un instrument de musique... Cependant, nous pensons que nous devrions aspirer à des relations plus ambitieuses entre les ordinateurs et la créativité. Au lieu de considérer l'ordinateur comme un outil pour aider les créateurs humains, nous pourrions le voir comme une entité créative en soi. Cette vision a donné naissance à un nouveau sous-champ de l'intelligence artificielle appelé créativité informatique. 

La créativité informatique est l’étude du développement logiciel qui présente un comportement qui serait considéré comme créatif chez l’être humain. Ce logiciel de création peut être utilisé dans des tâches anonymes pour inventer des théories mathématiques, écrire de la poésie, peindre des images et composer de la musique. Cependant, précise l'historien de l'art, la créativité informatique nous permet également de comprendre le fonctionnement de la créativité humaine et de reproduire des programmes destinés à être utilisés par les créateurs humains. Dans ce sens, il agit donc comme un collaborateur créatif et non comme un simple outil.

Marc-Arthur Kohn : "Les gens valoriseront les artefacts produits par un ordinateur autant que ceux produits par un humain".


La créativité informatique est un sujet d’étude très dynamique, de nombreuses questions restant à débattre. Par exemple, beaucoup continuent à utiliser le test de Turing (Turing 1950) pour calculer la valeur des artefacts produits par leur logiciel. Autrement dit, si un certain nombre de personnes ne sont pas en mesure de déterminer lesquels des artefacts ont été générés par un ordinateur et lesquels, par un être humain, le logiciel fonctionne. D'autres pensent que le test de Turing n'est pas adapté aux logiciels créatifs. La question devrait être : "Avec toutes les informations en main, les gens valoriseraient-ils les artefacts produits par un ordinateur autant que ceux produits par un humain ?" Dans certains domaines, la réponse serait oui. Dans d’autres, comme les arts visuels, la réponse est probablement non. Cela met en évidence le fait que lors de l'évaluation d'une œuvre d'art, le processus de production est pris en compte et pas seulement le résultat. On peut donc affirmer que les tests de Turing sont essentiellement destinés à condamner des ordinateurs.

 

Les robots vont-ils remplacer les artistes ? - Stupéfiant ! © Stupéfiant !


Développer des logiciels de création est un défi technique et social. Pour continuer à avancer, nous devons accepter le fait que les ordinateurs ne sont pas humains. Nous devrions être publiquement fiers des artefacts produits par notre logiciel. Nous devrions célébrer les techniques avancées d'intelligence artificielle que nous avons utilisées pour fournir un logiciel de comportement créatif. Et nous devrions aider le grand public à apprécier la valeur de ces créations informatiques en décrivant les méthodes utilisées par le logiciel pour les créer, estime Marc-Arthur Kohn.

"La créativité n'est pas un cadeau mystique hors du champ des études scientifiques" Marc-Arthur Kohn

Auparavant, reprend Marc-Arthur Kohn, les sociétés avaient du mal à faire confiance aux machines qui prétendaient être intelligentes tout en étant créatives, et cela même dans le domaine de l'informatique.
Certains détracteurs de la créativité informatique considèrent que la simulation de techniques artistiques équivaut à simuler la pensée et le raisonnement humains, en particulier la pensée créatrice. Ils pensent qu'il est impossible de faire cela en utilisant des algorithmes ou des systèmes de traitement de l'information.


La créativité n'est pas un cadeau mystique hors du champ des études scientifiques, mais constitue un élément qui peut être étudié, simulé et redirigé au profit de la société. Et bien que la société soit encore en train de rattraper son retard, la créativité informatique en tant que discipline a atteint l'âge de la majorité. Cette maturité est évidente dans la quantité d’activités liées à la créativité informatique ces dernières années, dans la complexité de logiciel créatif que nous développons, dans la valeur culturelle des artefacts produits par notre logiciel et, plus important encore, dans le consensus auquel nous parvenons sur des questions liées à la créativité informatique.

La créativité semble quelque peu mystérieuse, car lorsque nous avons des idées créatives, il est très difficile d'expliquer comment nous les avons eues et nous nous tournons souvent vers des concepts imprécis tels que "inspiration" et "intuition". Le fait que nous ne sachions pas comment se manifeste une idée créative n'implique pas nécessairement qu'il n'y a pas d'explication scientifique.  Et marc-Arthur Kohn de conclure dans un sourire énigmatique : "La vérité est que nous ne sommes pas conscients de la manière dont nous effectuons d’autres activités telles que la compréhension du langage, la reconnaissance de formes etc... Et pourtant, nous disposons de techniques de plus en plus avancées pour l’intelligence artificielle.

Marc-Arthur Kohn " Rien ne provient de rien..."

Conférence Marc Arthur Kohn | Dr Jan de Maere | ANDRÁS SZABÓ © Marc-Arthur KOHN

"Puisque rien ne provient de rien, il faut comprendre que chaque œuvre ou idée de création est toujours précédée d'un parcours historico-culturel, c'est le fruit de l'héritage culturel et des expériences précédentes" lance Marc-Arthur Kohn.
Les nouvelles pensées qui naissent de l'esprit ne sont probablement pas complètement nouvelles, car elles sont enracinées dans des représentations qui existaient déjà. En d'autres termes, le germe de notre culture, toutes nos connaissances et nos expériences sont à la base de chaque idée créative. Plus la connaissance et l'expérience sont grandes, plus grandes sont les chances de trouver une relation inattendue menant à une idée créative. Si nous comprenons la créativité comme le résultat de l’établissement de nouvelles relations entre des blocs de connaissances que nous avons déjà, plus nous en avons, plus notre capacité à être créatif sera grande.
La créativité est donc un moyen avancé de résoudre des problèmes de mémoire, d’analogie, d’apprentissage et de raisonnement.". 

L'intelligence artificielle a joué un rôle crucial dans l'histoire de la musique assistée par ordinateur presque depuis sa création, dans les années 50. Cependant, la plupart des efforts étaient concentrés sur les systèmes de composition et d'improvisation, alors que l'interprétation expressive prêtait peu d'attention.
En 1958, les compositeurs américains Lejaren Hiller et Leonard Isaacson avaient réussi à produire un quatuor à cordes généré par un ordinateur. D'ailleurs, la "Suite Illiac" du répertoire de Bach constitue le travail pionnier le plus connu de la musique sur ordinateur.
Ce programme a généré des notes pseudo-aléatoires à travers des chaînes de Markov. Les notes générées ont été testées à l'aide de règles de composition heuristiques d'harmonie et de contrepoint classiques. Seules les notes ayant réussi le test ont été retenues. Si aucune des notes générées ne satisfaisait au teste, un simple système de retour en arrière était utilisé pour effacer toute la composition et ainsi commencer un nouveau cycle.
Les objectifs des deux compositeurs avant-gardistes excluaient tout ce qui concernait l'expression et le contenu émotionnel. Hiller et Isaacson ont déclaré qu'avant d'aborder la question de l'expressivité, des problèmes plus fondamentaux devaient être résolus.
Après ce travail initial, de nombreux autres chercheurs ont réalisés leurs compositions informatiques sur des transitions probabilistes de Markov, mais avec un succès limité du point de vue de la qualité. En fait, les méthodes excessivement influencées par les processus markoviens n'étaient pas suffisamment développés pour produire une musique de haute qualité et de manière cohérente.

"Des bits peuvent devenir harmonie" selon Marc-Arthur Kohn.

Marc-Arthur Kohn rappelle que le travail de Moorer en 1912 sur la génération de mélodies tonales a également précurseur en manière de créativité musicale. Le programme de Moorer a généré des mélodies simples ainsi que ses progressions harmoniques sous-jacentes via de simples motifs de répétition de notes internes. Cette approche est basée sur la simulation de processus de composition humaine en utilisant des techniques heuristiques au lieu de chaînes probabilistes markoviennes. En 1983, Levitt a également évité l'utilisation de probabilités dans le processus de composition. le compositeur soutient que "le hasard a tendance à s'assombrir plutôt que de révéler les contraintes musicales nécessaires pour représenter des structures musicales simples". Le travail de Levitt est basé sur des descriptions de styles musicaux non restreints, ainsi que sur des entrées musicalement significatives, telles que des progressions d'accords et des lignes mélodiques, via une série de relations restrictives qu'il appelle "modèles de style". le musicien a appliqué cette approche pour décrire une simulation de la marche basse dans le jazz traditionnel, ainsi qu'une simulation de ragtime piano avec les deux mains.
Les systèmes Hiller-Isaacson et Moorer étaient également basés sur des approches heuristiques. Cependant, l'exemple le plus authentique d'utilisation précoce de techniques d'intelligence artificielle est celui de Rader en 1974, qui a utilisé une programmation d'intelligence artificielle reposant sur des règles prédéfinies.
La génération de mélodie et d'harmonie était basée sur un programme décrivant la manière dont les notes et les accords peuvent être combinés. Marc-Arthur Kohn soutient que les composants d’intelligence artificielle les plus intéressants de ce système sont les règles d’applicabilité qui déterminent l’applicabilité des règles de génération de mélodie et d’accord, ainsi que les moyennes pondérées qui indiquent la probabilité qu’une règle soit appliquée. Dans ces premiers travaux, une utilisation de métaconnaissances est déjà observée.


Face à l'engouement que suscite l'intelligence artificielle aussi bien auprès des entreprises que dans la vie quotidienne des particuliers, l'IA devrait évoluer de manière constante lors des prochaines années prédit Marc-Arthur Kohn. Déjà dans le milieu de la médecine, l'intelligence artificielle est utilisée dans certains logiciels experts en diagnostic médical. La justice se met également à l’heure des algorithmes et du big data afin d'obtenir des résultats en terme d'efficacité mais aussi de rapidité. Enfin, il est fort probable que l'IA devienne dans les prochains temps, un acteur à part entière avec comme rôle essentiel : l'évolution de notre quotidien, conclut Marc-Arthur Kohn.

 

Le commissaire-priseur parisien Marc-Arthur Kohn et son épouse. Le commissaire-priseur parisien Marc-Arthur Kohn et son épouse.

 

Marc-Arthur Kohn est docteur de l'Ecole du Louvre.

Plus d'info sur : marcarthurkohn.com

 

 

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