Ça ne peut pas marcher, le néolibéralisme, c'est aussi fake que les infox...

Cela ne marchera jamais, ce n'est pas réaliste. Aussi vrai que la courbe de demande de marché n'est pas décroissante et que la courbe d'offre n'existe pas. :-)

Brève de bureau sur le néolibéralisme

 

L'autre jour, un de mes nouveaux collègues est passé dans mon bureau. Il ne me cherchait pas, il voulait juste parler à ma voisine (qui n'était pas là). Il faut dire que c'est une institution, pour laquelle je travaille, et qu'on a des bureaux à plusieurs. Il paraît que c'est mieux comme ça, qu'on travaille beaucoup plus et que ça fait des économies, ne me demandez pas pourquoi (ce n'est pas très dérangeant non plus, parce qu'il y a aussi une cafétéria et des salles de réunion à chaque étage). En attendant, le gars était muni de son café, plus exactement de son gobel... enfin de son mug, et il avait décidé de s'attarder. Il s'est présenté, m'a déroulé au moins la moitié de son CV, les études qu'il avait faites, les concours qu'il avait passés, les distinctions qu'il avait obtenues et les postes de haut niveau qu'il avait occupés, tout en me regardant d'un air songeur...  Pendant ce temps, je souriais d'un air niais, en essayant de faire des réponses peu compromettantes : ahh? ohh ? ouii ? vous m'en direz tant... Je ne sais plus du tout comment le sujet est venu dans la conversation, peut-être à cause des bouquins qui traînaient sur ma table, mais toujours est-il qu'à un moment, il a dit :

- Ah oui, au fait, je suis libéral.
- Ah.

Comme souvent dans ces cas-là, je panique et je me demande ce qu'il faut faire. Un looping ? Un triple salto arrière ? Un saut de carre et un double piqué ? J'y ai assez vite renoncé, cela dit, parce que ce n'aurait pas été pratique, à cause de la chaise. En revanche, j'ai passé en revue, à la vitesse de l'éclair, toutes les réponses les plus pertinentes possibles : Euh, eh bien, c'est à dire... Oui, mais non, mais alors... pour finir par me rabattre sur une fin de non recevoir assez piteuse :

- Ben non, pas moi.
- Ah non ?
- Ben... non.
- Ah oui, et pourquoi ?
- Euh, c'est à dire que...
- Ah bon.

Ensuite, il est reparti et je me suis dit que l'on ne m'y reprendrait pas, qu'il fallait absolument que je rode mon argumentaire, pour la prochaine fois où il passerait par là, à chercher ma voisine et à s'attarder avec son mug. Ça m'a demandé pas mal de boulot, mais voilà, j'y suis.

Il y a une façon savante de le dire, et je l'emprunte à Steve Keen¹ : Le fameux leitmotiv de Margaret Thatcher, "la société n'existe pas", résume la théorie néoclassique selon laquelle le meilleur résultat social s'obtient lorsque chacun se concentre sur son propre intérêt personnel : si les individus ne regardent que leur propre bien-être, le marché assurera un bien-être maximal pour tous. Cette manière hédoniste et individualiste de regarder la société est la source d'une bonne partie de l'opposition populaire à la discipline économique. Assurément, expliquent les critiques, les gens ne se résument pas à des égoïstes jouisseurs, et la société représente davantage que la simple somme des individus qui la composent. Ce à quoi les économistes néoclassiques répondent que leur modèle est abstrait et qu'on ne peut pas tout modéliser mais que, pour autant, les comportements collectifs ne sont pas différents de la somme des parties.

Il y a une autre façon de le dire : ce n'est pas réaliste, le néolibéralisme. Après tout, au football, c'est bien ce qu'on dit, non ? cette équipe a manqué de réalisme...

- Ce n'est pas réaliste.
- Pas rréal... mais non, ce sont les Keynésiens, qui ne sont pas réalistes, avec leurs dépenses inconsidérées et leurs déficits qui nous entraînent vers le vide... Tout le monde le sait, enfin, ce sont eux, qui sont irréalistes, pas moi... Et pourquoi, d'abord, ce ne serait pas réaliste ?
- Parce que l'État existe, déjà. À partir du moment où l'État existe, où il a pris une place tellement importante dans une économie telle que la nôtre, s'épuiser à vouloir le réduire n'a aucun sens. Il vaudrait mieux le penser, l'État. Oui, c'est ça, le penser. Se demander quelle serait la juste allocation de ses ressources et de ses dépenses, le bon niveau de déconcentration, de décentralisation et d'aménagement du territoire, mais à l'évidence, ce n'est pas en superposant de la déréglementation sur de la réglementation qu'on fera diminuer le chômage, c'est comme une forme de paresse intellectuelle. Il est extraordinaire, par exemple, que la question des réformes, comme celle des aides personnelles et du logement social, par exemple, ne surgisse jamais qu'une fois par an, le plus souvent en automne, à quinze jours de l'examen du budget et du vote de la loi de finances, pour donner lieu à un grand concours d'additions et de soustractions. Ou alors, à chaud, comme aujourd'hui sous l'impulsion des gilets jaunes. Vous qui aimez tant les chefs d'entreprises et le management, vous devriez le savoir, qu'on ne prend jamais de bonnes décisions "à chaud", n'est-ce pas ?
- Vous savez, en ce qui me concerne, j'ai personnellement connu le n°1 du Medef et je suis même allé à Davos, deux fois. Alors...
- Alors ?
- J'ai fait des études scientifiques, des mathématiques à haut niveau, et même de l'économétrie, alors...
- Alors ?
- Alors, eh bien, tout le monde le dit. Tous les économistes sérieux s'accordent à penser qu'il n'y a pas d'autre solution que de libérer... libérer la croissance, les énergies individuelles, et d'en finir avec un système dans lequel certains peuvent ne pas travailler.
- Ah, pourquoi ?
- Pourquoi quoi ?
- Pourquoi le gars qui ne trouve pas de travail, parce qu'il n'a pas le permis de conduire et qu'il n'y a aucun boulot dans sa région, devrait travailler ?
- Parce qu'il n'est pas normal qu'il gagne presque autant, à ne rien faire, que celui qui a trouvé un boulot.
- C'est de l'économie, ça, ou de la morale ?
- Les deux se rejoignent, renseignez-vous, tout le monde le dit... Le  niveau des revenus de transfert est trop élevé par rapport à celui du travail.
- Et c'est de la théorie économique, ça : tout le monde le dit ? D'ailleurs, est-ce le niveau des aides, qui est trop élevé, ou le niveau des salaires qui est trop bas ? Une petite louche de redistribution dans l'entreprise, ça n'aiderait pas ?
- Vous plaisantez ? Vous êtes une drôle de raisonneuse, vous, je le vois bien. Mais comme vous êtes charmante, tout de même, je passe pour cette fois et je vous explique. On peut établir des corrélations tout à fait significatives, je vous assure, entre le niveau des aides sociales, dans un pays donné, et le taux de chômage.
- Ah ? Et une corrélation, à votre avis, ça définit un rapport de cause à effet ?
- Non, bien sûr, mais c'est un faisceau de présomptions, comme pour la justice. On voit bien que les États-Unis, où le niveau d'aides est moins élevé et où les énergies individuelles s'expriment beaucoup mieux, ont un taux de croissance qui est reparti bien plus vite que chez nous.
- Je croyais que les États-Unis, après la crise de 2008, avaient réalisé un ajustement budgétaire beaucoup moins drastique que le nôtre, alors que nous-même, après avoir été protégés par notre niveau d'aides, justement - qui a joué le rôle d'amortisseur - nous nous sommes ensuite escrimés à peser sur le coût du travail, avec la circonstance aggravante que toute l'Europe, ou presque, faisait la même chose, et que patatras sur les exportations...
- Oui, mais non, la macroéconomie, ça va bien comme ça. Il faut en revenir aux fondamentaux, c'est pourtant simple à comprendre : comme la fonction de demande de travail (de la part des entrepreneurs) est une fonction décroissante du salaire, et que l'offre de travail (de la part du salarié) est une fonction croissante, il en résulte qu'il existe un salaire d'équilibre à ne pas dépasser.
- ...
- Vous voyez bien, et que toute intervention réglementaire ou législative déplace la courbe et fausse le jeu de la concurrence.
- Vous croyez vraiment que l'accès de Carlos Ghosn à la tête de Renault-Nissan ne dépendait que de la fixation de son niveau de rémunération ?
- Oui, en quelque sorte, et de son mérite. Comme les plus qualifiés sont très mobiles, il faut les payer plus, si l'on veut attirer les meilleurs.
- Et il n'y avait que lui au monde, pour être le meilleur ? Et cela n'a pas dépendu de ses relations, de son entregent, voire de son cynisme ?
- On ne peut pas tout modéliser, mais comme vous le savez, c'est toutes choses égales par ailleurs.
- Et l'existence des paradis fiscaux ne crée pas un biais ? au moins aussi important que celui de la réglementation ?
- Non, non : s'il n'y avait pas d'impôts et de réglementation, on n'aurait pas besoin de paradis fiscaux. Le monde serait libre...
- Sauf qu'on ne peut pas ne pas avoir d'impôts du tout, ni aucune réglementation, alors est-ce vraiment logique ?
- Encore une fois, c'est toutes choses égales par ailleurs : c'est théorique.
- Ah bon, alors, si c'est théorique. Et l'urgence écologique, ça ne crée pas un fait nouveau, au regard du travail et du bien-être de la société ? Quand on y réfléchit, aucun des grands penseurs de la théorie économique n'a raisonné dans le passé : ils ont tous observé leur époque. Il serait tout de même renversant qu'ils puissent encore avoir raison, même au plan théorique, alors que nous vivons une révolution technologique sans précédent et une accélération de l'histoire qu'aucun ne pouvaient penser, non?
- En quoi la transition énergétique changerait-elle quelque chose ?
- Le fait qu'on ait plus consommé la planète depuis 1945 qu'au cours des milliards d'années précédentes. Alors, il convient peut-être de se demander s'il est nécessaire de travailler tant que ça. Et l'on voit mal comment ça pourrait changer, sans une régulation quelconque...
- Non, mais de tout temps, l'Homme a consommé, le progrès technique l'a sauvé. Et quant aux bouleversements de la planète, ce n'est pas nouveau. Avant nous, il y a eu des glaciations, des soulèvements tertiaires ou je ne sais quoi, de la sédimentation et même des dinosaures.
- De tout temps l'Homme ? Vous avez peut-être fait beaucoup de mathématiques, mais certainement pas assez d'histoire. C'est ce que disent les climatosceptiques, d'ailleurs, non ?
- Pas du tout, je n'ai pas dit que ça n'existait pas, j'ai dit qu'il n'est pas prouvé que l'Homme en soit la cause. Et ensuite, que de toutes les façons, il est trop tard.
- Alors bravo ! Vous êtes un néo-climatosceptique, dans ce cas. Vous croyez vraiment à un monde dérégulé où seule la concurrence et la maximisation du profit finiraient par bénéficier à tous ?
- Non, ne me faites pas tout de même pas dire ce que je n'ai pas dit.
- Excusez-moi.
-...
- Donc, vous voyez bien, que ce n'est pas réaliste...
-...
- Plutôt une collection de sophismes, à mon avis.
- Soph... Pff, à cause de vous, j'ai renversé mon café.
-...
-...
- Ne bougez pas, je vais vous chercher un mouchoir.

(Et gratuitement, encore...)

 

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(1) Steve Keen, L'imposture économique, Les éditions de l'Atelier, décembre 2014
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chat-sourire
À part ça, hier le 12 janvier était l'anniversaire de mon premier billet sur Médiapart ! Merci à toutes celles et ceux qui m'ont lue, et parfois écrit, pour l'aide psychologique qu'ils m'ont apportée. Comme ma productivité marginale avait chuté (du fait de mon âge, qui n'arrête pas d'avancer) le nouveau monde avait décidé de me placardiser et j'ai connu une grande période de doute, au cours de cette année-là. J'en ai profité pour devenir billetto-addict, mais bon... cela m'a grandement aidée à en sortir (pas du placard, mais de la morosité :-)

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/120118/en-rire-de-peur-detre-obligee-den-pleurer

AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

Bisous à Saladin, si jamais il me lit sur Internet.

 

 

 

 

 

 

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