La vie, le droit et la liberté d’expression

Voici un texte que j'ai écrit il y a un mois, envoyé à certains journaux comme courrier des lecteurs, non publié à ce jour. J'y raconte mon bouleversement pour l'assassinat de Samuel Paty et mon incompréhension du traitement médiatique. J'attends vos commentaires, le débat.

"J’ai eu mal que ce professeur soit assassiné. J’ai eu mal de constater que les professeurs sont en danger dans notre pays. Que mettre de la lumière, aider à constituer des esprits critiques soit un risque. Mais le pays se divise. Et cela tend à banaliser le crime. Certains disent vouloir tuer tous les musulmans. Une collégienne de la classe de ma fille aurait dit que son père avait dit ça. Dans un couloir, pas devant toute la classe. J'ai mal que les musulmans soient montrés du doigt. 

Dans « tué pour avoir montré des caricatures », moi je retiens d’abord le mot tué. Je suis étonnée qu’on ne parle pas plus de droit mais surtout de liberté.
Il n’y a jamais de bonnes raisons de tuer, non ?
On dirait que le débat, la raison passe avant la vie. Un deuil c’est de la tristesse pas de la polémique. Samuel Paty, Simone Laigneau, et Vincent Loques y ont-ils eu droit ? Je trouve qu’on parle de la France avant de parler d’eux.
Avant de s’attaquer à la liberté d’expression, à la République ce fanatisé a piétiné la vie. Au nom de ses idées, celles qu’il s’est laissé mettre dans la tête, il a commis un crime. Il n’accorde plus aucune importance à la vie d’un être humain ni à la sienne.
Dans notre pays une collégienne, Mila, est menacée de mort parce qu’elle a déclaré haïr l’islam et dans son collège un bon nombre la critique à cause de ses propos, sans critiquer d’abord ceux qui la menace. Je crois donc qu’il faut d’abord rappeler, expliqué même si ça parait basique ce qu’est l’état de droit : quand on se sent insulté dans notre pays on peut l’exprimer, saisir la justice. Après ça, alors, on peut débattre sur la liberté d’expression, la laïcité. Il me semble qu’aborder et affirmer ces principes en premier est une façon de mettre nos idéaux avant tout, avant la vie. Est-ce que ça ne sert pas ceux qu’on veut combattre ?

Je ne défends pas modèles anglo-saxons qui cherchent peut être le consensus mais qui me paraissent dangereux à long terme. Je ne remets pas en question nos valeurs, notre modèle dont je suis fière, mais en second plan car ce sont des notions moins évidentes à comprendre, demandant beaucoup de pédagogie et qui sont vues comme des notions pour intellectuels par bien des personnes. La France doit rester droite dans ses bottes mais la façon dont elle le fait, avec les représentants qu’elle a, ça ne fonctionne pas.

Les polémiques, les débats qui tombent bas qui en découlent doivent réjouir les commanditaires car elles divisent la société, la façon dont elles sont présentées brouillent leur compréhension. Alors que face à la barbarie, à la violence nous devrions être unis, le message pourrait être clair. Les terroristes ont déclarés la guerre à la modernité, au savoir, à l’Occident, et sont prêt à assassiner dans leur désir de toute puissance. Nous n’acceptons pas cette destruction. Le terrorisme tue d’abord des Musulmans et ce que représente la France est leur ennemi juré. Beaucoup de peuples, d’individus aspirent à la liberté quel que soit leur culture, leur religion.

Est-ce que tout le monde est bien d’accord qu’on ne tue pas pour des idées, des intérêts ? Est-ce que certains hauts placés ne tuent pas de façon indirecte, invisible?
La directrice d’école qui s’est suicidée ne remettait pas en cause les aberrations d’un système ?
Mais ceux qui nous gouvernent accordent ils plus d’importance eux aussi à leur pouvoir par exemple qu'à la valeur d’une vie ?
La France a un modèle fort mais en étant fracturée de partout, ce n’est pas une loi toute propre sur la laïcité qui suffira à repartir sur une bonne pente. C’est la cohérence globale qu’il faudrait.

Je pense que si des jeunes ne ressentent rien aujourd’hui quand les professeurs les interrogent après ce drame national c’est parce que tout est devenu polémique. Si tu questionnes la liberté d’expression, tu défends des criminels au vu de certains discours. Tout se brouille. On intellectualise en passant à côté de la simplicité, de l’essentiel.
Les personnes qui expliquent que la caricature est adressée envers une croyance et non envers des personnes sont sans doute sincères mais on est parfois sur une limite subtile pour la plupart des gens. Ce n'est pas de mon point de vue un argument très éclairant d’emblée. On n'a pas le droit de tuer, sous aucun prétexte et c'est tout. Et après on peut parler de la liberté d'expression. C'est autre chose.

Pourquoi la liberté d’expression est complexe ?
La loi Pleven de 1972 amende la loi de 1881 en créant les délits d’injure, de diffamation et de provocation à la haine, à la violence ou à la discrimination.
(https://www.institutmontaigne.org/blog/le-blaspheme-en-france-et-en-europe-droit-ou-delit)
Les personnes qui le souhaitent ont donc la possibilité en France de se saisir de cette loi. Peut-être qu'il arrive parfois que certains professeurs n’aient pas toujours la délicatesse de montrer des caricatures en respectant les enfants... Peut-être que certains se sentent injuriés parce qu'ils ont une susceptibilité mal placée... Tout est possible et discutable. On est en train de créer un tabou. C’est parfois dans les tribunaux qu’on s’ouvre à la pensée de l’autre comme en témoigne Mr Val sur le rire partagé avec son adversaire. https://www.lcp.fr/programmes/laicite-30-ans-de-fracture-a-gauche-39990 (41ème minute). Je ne serais pas choquée personnellement qu’il y ait un avertissement sous certains dessins tout comme il y en a pour des contenus à caractère violent ou vulgaire vidéos. C’est toujours de la représentation, je ne vois pas la différence.

Même si je suis pour ce droit fondamental, qu'est le droit au blasphème dans notre pays, je pense qu’il est bon de rappeler qu’il peut aussi y avoir des limites comme dans toute chose. La justice est là pour ça.
Samuel Paty n’est pas mort pour avoir montré des caricatures il a été assassiné par une personne qui pense être un héros en tuant, (et ensuite en s’attaquant à des symboles). Cet enseignant a fait son travail, pas plus héroïque que beaucoup de citoyens mais il a rencontré des criminels.

Les technocrates qui nous gouvernent ne cherchent-ils pas à assoir leur pouvoir toujours plus en divisant ? En récupérant tout? Comment expliquer des paroles aussi graves que celles sur les rayons halal de notre ministre de l’intérieur? J’ai honte d’être dans un pays avec un tel gouvernement. Si notre président avait le sens des responsabilités, il n’aurait pas nommé cet homme accusé de viol.

La haine et le besoin de toute puissance de ceux qui passent à l’acte sont des graines en eux. Elles se développent si les conditions météos, le terreau le permettent. Je ne cherche pas à leur trouver des excuses. A la limite je trouve des excuses à ceux qui ont des passages déviants : trafics, violence… Mais parmi eux il y en a une minorité qui fait des mauvaises rencontres et parmi eux une minorité bascule. La météo ça représente le climat social, politique, éducatif, écologique sur lequel on peut agir. Et si ce climat s’améliore il y aura moins de dégâts car il y aura moins de personnes fanatiques et il y aura une société solide pour les remarquer. Ce n’est pas un état policier qui va tout changer.

Islamo gauchiste je n’aime pas ce terme. Si cela veut dire qu’il y a une certaine complaisance avec certaines personnes, avec certains discours, il faut l’expliquer simplement sans mettre des étiquettes.
Je ne suis pas d’accord avec cette branche de la gauche qui parle beaucoup trop d’islamophobie, il me semble que ceux qui ont cette attitude font de la récupération politique pour s’attirer des sympathisants mais de là à déclarer qu’ils sont responsables de la violence, des crimes… ! Tous ceux qui simplifient sont responsables en partie de la division que ça crée dans la société.

Je pense que beaucoup de personnes y compris beaucoup de musulmans sont d’accord sur le fait que le Coran n’est pas parfait, que beaucoup d’imams de notre pays ne sont pas formés comme il faudrait, que l’islamophobie est souvent utilisée pour se victimiser. Mais on ne peut pas nier que les discriminations et bien d’autres problèmes existent. Un des éclairages les plus intéressants pour moi dans cette médiatisation en grande partie confuse a été l’émission de C Politique du 25 octobre avec un historien Pascal Ory, une imame Kahina Bahloul et les personnes que j’ai pu écouter à la radio comme Fethi Benslama, Marc Trévidic, des professeurs. Il y a quand même des personnes qui font autre chose que de la récupération pour leur parti ou eux mêmes.

J'espère avoir apporté un point de vue intéressant, construit en partie dans ma vie d'élève. Mille pensées aux bons enseignants que j'ai eus, à tous les enseignants courageux et à toutes les personnes qui espèrent un monde meilleur, moins absurde et moins violent.

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