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Le Club de Mediapart mar. 3 mai 2016 3/5/2016 Dernière édition

«Le diable est mort, vive le diable !»

Le diable est mort.Le corps qui a, des années durant, comme celui du loup de nos enfances, aliéné nos peurs, incarné nos terreurs, figuré nos angoisses, offert une icône à la Cité refusée, non seulement par le monde occidental mais par celui que l'on voit lever, au Proche et au Moyen-Orient, en Afrique, ce corps a gagné son éternité.
© Mohamed Djazairi
© Mohamed Djazairi
Le diable est mort.Le corps qui a, des années durant, comme celui du loup de nos enfances, aliéné nos peurs, incarné nos terreurs, figuré nos angoisses, offert une icône à la Cité refusée, non seulement par le monde occidental mais par celui que l'on voit lever, au Proche et au Moyen-Orient, en Afrique, ce corps a gagné son éternité. Son éternité de diable. Le diable est mort.Ses yeux se sont fermés, offusquant à jamais cette étrange sérénité, cette sidération noire et feu de la beauté du diable.Cette certitude qui divise et épouvante.Cette certitude de la fracture du monde ; de la bonté de la fracture du monde.Le diable est mort il y a quelques heures et des drapeaux américains s’agitent, autour des grilles de la Maison Blanche.Le diable est mort et se réjouissent des hommes.D’où vient pourtant qu’ils nous semblent un peu seuls, ces hommes-là, devant la Maison Blanche ?D’où vient que nous ne nous en sentions pas tout à fait solidaires, d’où vient que nous ne leur soyons pas, qu’ils ne nous soient pas, aussi absolument qu’attendu, sympathiques ?Le diable est mort et nous peinons à nous en réjouir tout à fait avec eux.Nous sentons qu’en eux la raison est nuancée d’erreur.Le diable est mort et nous peinons à nous en réjouir tout à fait.La joie est-elle donc morte en nous ?L’enchantement est-elle une fonction que l’accumulation en nous des échos du phénomène, des échos du monde, des « nouvelles », a rendu moins opérante ?Ce qui advient n’advient-il plus en nous aussi purement qu’au temps où il advenait avec plus de rareté ? La promenade du sujet au monde ne parvient-elle plus à équilibrer son propre écho en le sujet et celui du monde qui est au-delà de la promenade ?Sommes-nous devenus incapables de sentir, au motif que ce que nous sentons est devenu principalement une production du dehors, du lointain ?Ou bien est-ce autre chose, l’ombre d’un doute sur l’importance de la nouvelle ?Le diable est mort, bien.Comme le dirait un personnage de Samuel Beckett : « Nous sommes contents. »Comme le dirait son interlocuteur : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant qu’on est content ? »Car si le diable est mort, le diabolique qu’il incarnait ne l’est point.Car le diable, le terroriste, c’est aussi et surtout l’époque tout entière.Celle où l’on s’immole, fou d’angoisse, sur un parking, sur le forum.Le diable, c’est la Polis mondiale confiée, par abandon du projet républicain, à l’individu courant au profit, au crédit, comme conditions de l’être.Le diable, c’est le temps qui fait de la vie des gens d’ici, de leurs migrations, la variable d’ajustement d’une pensée toute monétariste (pas « économique » : monétaire), d’une pensée absconse, inatteignable au jugement des gens d’ici, sans responsable repérable, puisque l’époque a diffusé la responsabilité de sa souffrance jusqu’au sujet, au trader, au retraité, à l’épargnant, au chef de famille économe. Le diable, c’est le temps qui fait de la vie des gens d’ici le produit de décisions occultes, anonymes, comme « naturelles »,quoique incontestablement « politiques » (la bourse pense en effet le politique), sans représentations repérables et responsabilisables dans l’espace de la quotidienneté citoyenne.Le diable, c’est aussi et peut-être surtout l’étape de civilisation où le diable est mort, ce matin, cette étape terroriste au sens fort puisqu’elle génère l’angoisse pure, celle dont les causes sont inaccessibles à la perception, à la raison, au jugement.Le diable est mort, vive cette mort.Nous sommes contents, certes, mais en nous une voix murmure avec constance :« Le diable est mort, vive le diable ! »

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Дьвол умер
http://www.kulturmultur.com/novosti/2011/5/3/1736

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L'auteur

Emmanuel Tugny

Ecrivain, musicien, chroniqueur. Né en 1968.
Saint-Malo - France

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