France au Rwanda : le négationnisme français

Il manque le dernier pas et on recule au dernier moment...

Je constate que le négationnisme français de la complicité des autorités de la France dans le génocide des Tutsi est toujours extrêmement virulent. Ce négationnisme a déjà opéré à l'époque dans le déni de l'intention de génocide des alliés de la France. Il opère aujourd'hui dans le déni des faits. Il agit au sein de toutes les institutions françaises : l'armée, la justice, la diplomatie, le parlement, l'université, l'éducation nationale, etc.

Face à ce déni les voix qui s'y opposent sont encore trop faibles, mais elles progressent au sein de ces institutions (le débat à Science po de la semaine dernière le montre). Elles semblent même être en état de faire basculer les choses, mais il manque encore quelques gestes qui balisent les faits. Les projets de mise à l'écart d'une commission française des premiers historiens français qui se sont penchés sur ces questions (Stéphane Audouin Rouzeau et Hélène Dumas) présentent au contraire une régression éthique grave sur ce point. Si en prime on retrouvait, par hasard, l'historien de l'armée Bernard Lugan dans cette commission, on saura à quoi s'en tenir ! L'histoire de la France n'appartient pas à l’État français, mais aux Français.

Emmanuel Macron a pris un grand risque politique en proposant le poste de secrétaire générale de la Francophonie à Louise Mushikiwabo. Mais, même  si cela déplaît aux ennemis français du Rwanda d'après 1994, cela ne met en rien en cause ce que les autorités françaises ont fait à partir de 1990 au Rwanda. Cela casse une logique diplomatique malsaine, c'est déjà un pas.  Mais cela ressemble, en restant en l'état, à une annonce de barrage d'un bridgeur égaré dans un poker menteur français. Emmanuel Macron ne semble vouloir prendre aucun risque dans le nœud de vipères sur lequel repose l’État français ... il traite le sujet avec des pincettes.

Il faudrait braver Folcoche et prendre les vipères au poing. Reconnaissons quand même que ce n'est pas simple. Tout simplement parce que les vipères sont vivaces et bien à l'aise et en bonne santé dans la culture française de l'impunité judiciaire des élites, impunité dont ces élites savent très bien identifier les conséquences chez les mineurs délinquants, mais pas chez eux bien sûr ! Nos élites sont grotesques, et en l’occurrence malfaisantes, et nous ne trouvons rien à leur opposer ! Quels gilets faudrait-t-il que nous trouvions ? C'est le règne de l'injustice en faveur de complices de criminels contre l'humanité. N'oublions pas que le génocide est un terrorisme poussé à l'extrême. Les mots ne sont pas exagérés.

On aurait aimé autant de circonspection dans l'implication française au Rwanda en amont du génocide pour s'opposer au projet génocidaire contre lequel nous n'avons rien fait d'autre que de faire semblant de soutenir des accords de paix sans jamais dénoncer les massacres de masse de Tutsi qui se déroulaient parfois sous les yeux ou à proximité des forces françaises entre 1990 et 1994.

Au lieu de cela nous avons entraîné, et parfois dirigé, une armée qui concrétisera son projet génocidaire connu dès 1990 (Audition de notre ambassadeur par les députés français) et nous l'avons équipée de A à Z, nous avons entraîné et formé une gendarmerie qui concrétisera son projet génocidaire connu de nos autorités dès 1990 également ("Ils [les Tutsi] sont très peu nombreux, nous allons les liquider et cela ira très vite", nous avons envoyé une équipe française de gendarmerie, formée d'officiers de police judiciaire, dont le général Varret expliquera à nos députés que les autorités rwandaises attendaient d'elle qu'elle "poursuive" et "fiche les Tutsi". Elle a informatisé le fichier central rwandais des personnes à rechercher et à surveiller. Nous avons envoyé par ailleurs un magistrat, "pour de bonnes causes" bien sûr, au cœur du ministère rwandais de la justice sous les ordres d'un ministre, soi-disant modéré et d'un gouvernent d'union nationale, qui sera refusé par la commission de recours de l'Ofpra pour sa compromission avec les génocidaires. Pour couronner le tout, nous avons poursuivi les livraisons d'armes à cette armée, au Zaïre où elle est passée avec la bénédiction de nos autorités sous chapitre VII de la charte de l'ONU, après le génocide qu'elle venait de commettre.

Ces quelques exemples montrent que notre politique et notre stratégie furent catastrophiques et inconséquentes. Au mieux on peut dire que l'enfer fut pavé de bonnes intentions, "des idiots utiles" aux génocidaires, mais le pire n'est pas exclu à priori. Aujourd'hui il faut aller au-delà de ce qu'a fait Nicolas Sarkozy au Rwanda en février 2010, car les faits sont beaucoup plus graves qu'il ne l'a reconnu.

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