Grand débat: les élèves «décrocheurs»

Le décrochage est uniquement envisagé dans l'éducation nationale comme un mal qu'il faut bien avouer et contre lequel il faut lutter. On évite d'envisager que le décrochage se passe concrètement dans un établissement scolaire, dans la tête du jeune et de ses copains par rapport à cet établissement, et que c'est donc là que se situe vraisemblablement la cause première du décrochage.

Selon M6 dans une émission intitulée le sens de l'effort 3 millions de jeunes seraient en situation de décrochage. On propose ici une méthode militaire qui n'est probablement pas la panacée, ni sans aucun fondement quant au sens de l'effort. Mais d'où vient qu'on ait envie de vaincre l'Everest, si ce n'est par passion de l'alpinisme ?

  • Selon cette émission "3 millions de décrocheurs en France"
    "En France, rappelle la chaîne dans sa présentation de l’émission, « 3 millions de jeunes ne sont ni en études, ni en emploi, ni en formation ».
    Ces jeunes hommes et femmes ne sont pas des délinquants, ce sont des jeunes sortis du système scolaire et professionnel et qui ne font rien de leur journée. Leurs parents sont désespérés car leurs enfants ont tout abandonné et ont perdu toute motivation."

Mon objectif n'est pas de discuter ces chiffres. Qu'ils soient quelque peu exagérés ou en deçà de la vérité, qu'ils ne précisent pas les critères utilisés, peu importe, ils montrent un ordre de grandeur de l'ampleur du problème. Pour ma part, je constate que le problème débute souvent pendant l'âge de la scolarité obligatoire, c'est à dire avant 16 ans.

Ce qui me frappe dans cette souffrance des familles, c'est qu'au collège, à l'école ou au lycée, on met implicitement ou ouvertement en accusation le comportement des jeunes et la mauvaise influence des familles. Les causes seraient le manque d'autorité des parents, de multiples causes exogènes de la société moderne, dont la plus emblématique est le smartphone. Bref les jeunes ne seraient pas adaptés à cause de facteurs étrangers à l'école.

Les jeunes ne sont pas responsables de la société dans laquelle ils naissent. Aujourd'hui un monde sans smartphone, pour reprendre comme exemple le diable emblématique, serait comme un monde sans voiture pour leurs parents. Ils sont nés avec. Nécessairement cela induit d'autres modes relationnels, d'organisation et de pensée, par rapport auxquels le monde de l'éducation nationale apparaît comme inerte, sans émotions, fade, fermé, inintéressant. Mort. Cela provoque une fracture schizophrénique entre les adultes et beaucoup de jeunes, notamment chez ceux qui sont ouverts à d'autres cultures familiales.

Les parents ne sont pas responsables de ce qui se passe au collège. J’entends bien qu'on sollicite leur intérêt pour ce qui s'y vit. Mais concrètement ils ne sont pas là pendant les cours, dans les espaces de récréation, dans les CDI, dans les voyages scolaires. Ils n'ont concrètement aucun vécu contemporain de leur enfant à l'école. De quoi pourraient-ils être responsables ?

Les parents d'élèves en difficulté sont pris en otage par la République et ses lois punitives si l’élève décroche. Les parents ont peur d'être dans l'illégalité. Mais s'ils prennent le parti de l'école,  ils sont gravement perçus comme des traîtres par leurs enfants. Les enfants ne racontent plus rien à leurs parents de ce qui se passe à l'école ... sauf quand une "crise" éclate et que la colère et la souffrance débordent. Souvent cela éclate à cause des devoirs à faire à la maison. Conflit familial assuré. C'est souvent ingérable pour les familles. Et si l'habitude est bien prise au grand plaisir des enseignants, on voit plus tard des études qui déplorent que les cadres ayant réussi leurs diplômes, travaillent trop, emporte même du travail à la maison et ne sont plus disponibles pour leurs enfants. Chaîne d'incohérences induites à travers les générations. Les projets d'abandon du travail à la maison doivent être vraiment poursuivis. Le travail personnel doit être fait à l'école. Les parents n'ont aucune compétence pour suivre ces études à la maison. L'école empiète sur la vie familiale souvent de façon destructrice. C'est une colonisation de la vie familiale. Si des parents veulent jouer au prof, libre à eux de le faire.

Par parenthèse, mais cela entre dans la soumission demandée aux parents, on les transforme en scribes devant écrire 10 fois à chaque rentrée scolaire les mêmes informations d'inscriptions dans divers formulaires redondants, et alors qu'elles sont souvent connues déjà dix fois les années précédentes ! Où est la simplification administrative dans les établissements scolaires et cette république de petits papiers découpés ? Dans la paresse organisationnelle des chefs d'établissements et leur fréquente méconnaissance du fonctionnement des bases de données informatique. Mais les parents continuent docilement à remplir toute cette paperasse pour éviter de faire des vagues qui pourraient être préjudiciables pour leur enfant. Souvent le parent ouvertement critique induit des difficultés pour ses enfants.

Le milieu scolaire se repose passivement sur cette prise en otage légale des parents, notamment dans les réunions dédiées à leur enfant. On les culpabilise plus ou moins insidieusement, quand ce n'est pas ouvertement. Si les parents donnent l'impression de s'affranchir de cette coercition, et donc à mon sens de faire preuve de dignité face à la prise d'otage républicaine, c'est la preuve que le comportement mauvais de leur enfant est de leur faute. Cette prise en otage des parents est catastrophique dans ses conséquences familiales, notamment pour l'autorité des familles sur l'enfant. L'enfant en difficulté sent bien que ses parents n'ont aucune valeur pour la République scolaire au-delà des blablas.

Pour caricaturer (forcer le trait) ce qui me semble le nœud du problème, je dirai que l'école française agit et réagit comme si des enfants qui parlent une langue devait commencer par apprendre la langue des enseignants à la maison avant d'arriver à l'école.

A mon sens c'est l'inverse qui devrait être fait.  Un enseignant qui part enseigner dans un pays étranger commence par étudier la langue de ses élèves.

Mais l'enseignant est enfermé dans la rigidité de l'organisation nationale. On pense tout en fonction des meilleurs diplômes pour tous, alors qu'on sait bien que ces meilleurs diplômes sont réservés à quelques uns, et que cela ne peut pas être un  échec de ne pas les obtenir. Toute l'éducation est construite sur des buts à atteindre pour l'élève, découpés en programmes annuels obligatoires, comme autant de crans de tension d'un arc. L'élève serait une flèche sur l'arc idéal de l'enseignement, alors qu'on devrait le considérer comme la terre du potier, dont il devrait deviner ce qu'il peut devenir selon le façonnage et sa nature. Le smartphone, la basket, "les marques", les idoles stupides, font partie de cette terre  du potier. L'enseignant est un potier qui doit faire avec la terre qu'il a, éventuellement la nettoyer avec l'élève sans l'humilier. Si cette terre manque de liant, il doit l'y apporter.

Pour l'enseignant ces parents odieux, qui leurs donnent des élèves odieux, préfèrent que leurs impôts servent à dépenser 40 milliard par an dans la force de frappe atomique française, pour "l'excellence" de "l'excellence" des élites françaises et de leur joujoux et rêves dangereux, plutôt qu'à les payer honorablement ! C'est un vrai problème, un trou noir de la société française et de son économie.

Tant que le monde enseignant sera déboussolé par l'évolution de la société, que nous construisons tous, tant qu'il sentira que son travail est injustement perçu, malgré tout ce que j'en dit, qu'il n'a pas de valeur économique, il continuera de mettre ses propres limites (peut être entretenues par des paresses intellectuelles, par des fermetures affectives et culturelles), comme une exigence de comportement pour les élèves plutôt que pour lui.

Les élèves continueront de décrocher. Je connais des cas où les élèves ayant décroché, aucun professeur ne s'est inquiété auprès de la famille de ce qui se passait, sans doute trop contents d'être débarrassés d'un perturbateur.

Au niveau des établissements scolaires on aime bien faire valoir les taux de réussite à tel ou tel examen. Le ministère de l'éducation nationale devrait avoir les moyens de rendre obligatoire la publication pour chaque établissement, ventilés par classes et par professeurs, du nombre d'élèves ayant réussi tel ou tel examen, du nombre d'élèves refusés dans une classe supérieure de l'établissement et orientés vers un autre établissement, du nombre d'élève ayant quitté volontairement l'établissement pour un autre établissement, du nombre d'élèves renvoyés, du nombre d'élèves ayant décroché.

Au niveau de l'éducation nationale la scolarité obligatoire ne devrait pas être coercitive pour les parents, sauf s'il était avéré bien sûr que des parents refusent d'envoyer leur enfant à l'école. Mais des parents dont l'enfant refuse d'aller à l'école devraient être respectés. Car s'il refuse c'est la preuve qu'on lui demande d'y aller et c'est peut être à cause d'éléments à prendre en compte au collège ou au lycée.

Ainsi il y aurait certainement plus d'humilité de la part des chefs d'établissements, plus de responsabilisation pour les enseignants, moins de conflits larvés ou ouverts dans les familles, à cause de l'école, qui cassent des vies. La France souffre de son école.

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