Rwanda : A propos de "Pravda" "réinventée" selon Jacques Myard

Le Maire de Maisons-Laffitte, Jacques Myard, a écrit une lettre à la médiatrice de France-Info et un article sur le site internet "Entreprendre" pour dénoncer ce qu'il qualifie de "révisionnisme historique" du chef de l'état et de son homologue rwandais, trop partagé sur les ondes à son goût.

Cet article de Jacques Myard1, reflet de la lettre à la médiatrice de France Info, est un tissu de fausses informations. Une des rares choses vraies : il était effectivement membre de la mission d'information parlementaire sur le Rwanda, en 1998. Mais l'auteur ne se souvient même pas que le rapport de cette mission d'information parlementaire a analysé comme étant une manipulation l'affaire des missiles à laquelle il s'accroche. Il a signé ce rapport. L'a-t-il lu ?
En particulier les pages 238 à 246 du rapport des députés français :
http://www.assemblee-nationale.fr/dossiers/rwanda/telechar/r1271.pdf

Conclusion des députés avant d'analyser l'absence d'enquête sur l'attentat à la date de décembre 1998 :

  • "— puisque les informations concordantes dont ont disposé à la fois les parlementaires de la Mission et certains universitaires - bien qu’elles aient été véhiculées par des canaux différents - apparaissent comme étant d’une fiabilité très relative et comme elles ne parviennent pas à désigner l’arme de l’attentat, la question se pose de savoir la raison d’une telle confusion. L’intervention des FAR en exil dans cette tentative de désinformation ne les désigne-t-elle pas comme possibles protagonistes d’une tentative de dissimulation ? A moins que sincères, les FAR en exil aient elles-mêmes été manipulées mais, dans ce cas, par qui ?"

Mais pour Jacques Myard, cela signifie que le FPR est auteur de l'attentat avec les missiles dont les N° furent communiqués dans une "tentative de manipulation" ou par des personnes "manipulées" selon nos députés. Si le sujet n'était pas si grave nous pourrions en faire des gorges chaudes devant ses arguments d'une telle incohérence.

Le rapport de la mission parlementaire française rappelle qu'il restait quelques dizaines de coopérants français au moment de l'attentat, et publie en annexe la lettre témoignage d'un de ces officiers qui était sur les lieux du crash dans les minutes qui suivirent2... alors que les casques bleus de l'ONU furent interdits d'accès au lieu du crash.

Comment donc qualifier ce qu'écrit l'auteur :

  • "A noter qu'au 6 avril 1994 la France n'avait plus de coopérants militaires avec le régime Habyarimana. Elle avait retiré tous ses coopérants. Il y avait sur place des casques bleus qui n'ont pas bougé."

Il dit qu'il a lu le rapport Duclert3.

  • "Le rapport Duclert, que j'ai lu, est en réalité un rapport commandé à dessein sur la période post 6 avril 1994."

Il ne l'a certainement pas lu, ou c'est plus grave, puisque le rapport Duclert relève, en introduction dans les archives consultées, des faits qui remontent  aux relations diplomatiques lancées par le général de Gaulle, donc bien avant l'attentat du 6 avril 1994.
Il suffit de lire le sommaire du rapport pour se rendre compte que l'auteur de l'article est très fantaisiste puisque la période de l'après attentat commence à la page 310 du rapport :

Première partie : S’engager au Rwanda
Chapitre 1. Intervenir au Rwanda (1990) ...................................... 36
Chapitre 2. La France face à la succession
des crises rwandaises (1991-1992) ..................................................127
Chapitre 3. Vers le désengagement (janvier-décembre 1993)...............214
Deuxième partie - La France face au génocide
Chapitre 4. La France, la guerre et le génocide (avril-juin 1994) ......310
Chapitre 5. L’opération Turquoise (22 juin -21 août 1994) .............447
Chapitre 6. L’après Turquoise .........................................................613
Troisième partie : Gouverner l’État dans la crise rwandaise.
Chapitre 7. Dérives des institutions, impensé du génocide
et liberté républicaine .................................................................... 662
Conclusion et Recommandations (français/anglais) ............................966

Je ne vais pas décortiquer toutes les fausses informations de cette article. Par exemple Habyarimana revenait non pas d'Arusha mais de Dars es Salam au moment de l'attentat. Le reste est à l'avenant.

L'entretien de la théorie du "double génocide" est clairement du négationnisme. La mission d'information parlementaire n'a d’ailleurs pas écrit un seul mot sur cette théorie imaginaire, le rapport Duclert aborde très peu ce qu'il appelle la "thèse du double-génocide" (pages 31, 645 et 724). Comme le rapport de la mission parlementaire de 1998, le rapport Duclert  de 2021 montre clairement qu'il n'y a eu qu'un seul génocide au Rwanda, celui des Tutsi. Vincent Duclert le confirme très clairement dans les médias et Emmanuel Macron l'a solennellement rappelé à Kigali. Jacques Myard reprend sa rengaine du double génocide, confond le Burundi et le Rwanda, et oublie de dire que les derniers massacres de Tutsi eurent lieu dans la zone contrôlée par l'opération Turquoise alors qu'ils étaient déjà arrêtés dans la zone contrôlée par le FPR :

  • "Les massacres réciproques constituent malheureusement une très longue histoire du Rwanda. La France en intervenant avec l’opération Turquoise a permis l’arrêt de ces massacres. C’est tout à son Honneur."

On a donc affaire à la manifestation d'une résistance mensongère et peu rigoureuse sur les faits qui permettent de conclure que "La France porte une lourde responsabilité" (Rapport Muse des avocats américains du Rwanda) "Des responsabilités lourdes et accablantes" (rapport Duclert) dans le génocide des Tutsi au Rwanda. Monsieur Myard devrait se soucier un peu plus de son honneur avant d'accuser de négationnisme ceux qui essayent de cerner la vérité dans les archives, et d'une manière générale avant d'écrire sur le Rwanda, pays qu'il semble ne pas connaitre du tout. Cela ne le rend pas légitime pour défendre une idéologie biaisée sur la question qu'il partage avec quelques autres responsables français, dont les deux emblèmes sont, non pas la faucille et le marteau, peut-être le sabre et le goupillon dont il faudrait identifier l'église laïque, mais très certainement un "amoureux de la géopolitique" et un traqueur de "blancs menteurs" qui se regardaient un peu trop dans le miroir.

Quand on médite sur la gravité des faits qui ont amené la France à porter des responsabilités "lourdes et accablantes" dans le génocide des Tutsi, et l'inanité des négations d'hommes politiques divers, dont l'auteur de cet article incohérent, flanqués parfois de hauts-fonctionnaires calculateurs et éthérés, on se demande pourquoi les électeurs français exigent si peu de rigueur, voire de probité, vis-à-vis de ceux à qui ils donnent le droit de porter l'écharpe tricolore. On peut aussi se demander pourquoi un site internet spécialisé dans l'économie, se laisse embobiner à ce point pour publier de telles sornettes sur un fait politique grave, sans envisager, mais peut-être cela m'a t-il échappé, de publier un autre son de cloche4.

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1- Jacques Myard : « Emmanuel Macron et Paul Kagamé réinventent la Pravda et le révisionnisme soviétique » 

  - Rwanda : Jacques Myard met en cause France Info

2- Annexes 6-Attentat page 241

3- Accéder au Rapport Duclert.

Ce rapport fut annoncé sur le site de l'Elysée en avril 2019 en précisant une recherche sur la période 1990-1994 :

Le Président de la République a annoncé :

"La mise en place d’une commission d’historiens et de chercheurs chargée de mener un travail de fond centré sur l’étude de toutes les archives françaises concernant le Rwanda entre 1990 et 1994. Cette commission, qui rassemblera huit chercheurs et historiens, sous l’égide du professeur Vincent Duclert, aura pour mission de consulter l’ensemble des fonds d’archives français relatifs au génocide, sur la période 1990 – 1994 afin d’analyser le rôle et l’engagement de la France durant cette période et de contribuer à une meilleure compréhension et connaissance du génocide des Tutsi. Ce travail aura notamment vocation à aider à constituer la matière historique nécessaire à l’enseignement de ce génocide en France. Cette commission devra remettre son rapport dans un délai de deux ans, avec une note intermédiaire au bout d’un an."

4- Pour information cet article devait d'abord être un commentaire en pied de l'article que je dénonce sur le site "d'Entreprendre". Mais il m'a été impossible de valider mon commentaire malgré ma réponse, qui je crois était exacte bien que je n'ai jamais passé le certificat d'études, à la question de vérification que je n'étais pas un robot : 5 x 3 = ?. C'est sans doute que le site "Entreprendre" attendait une autre réponse !

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