Rwanda, ethnies coloniales et aveuglement français

On trouve dans le club de Mediapart des articles de propagande sur le Rwanda qui exploitent le manque de connaissance de ce pays par les Français. Les Français croient tout savoir quand ils brandissent péremptoirement les "ethnies" Hutu et Tutsi... parfois même ils ne se trompent pas sur les mots.
  • Le pluriel des mots rwandais obéit à d'autres règles que celles du français. Comme tous ceux qui ont adopté cet usage, je les considère comme invariables dans tous mes textes.

Les colons européens ont investi le Rwanda à la fin du 19 ème siècle, gouverné par une dynastie "tutsi". Ils en ont déduit d'emblée, comme l'empreinte initiale des oies de Konrad Lorenz, que les Tutsi étaient des nobles et les Hutu la plèbe.

Les Tutsis n'étaient pas tous des nobles. Les Hutus n'étaient pas tous des vulgaires. Des Tutsi pouvaient devenir Hutu et réciproquement. Il y avait des Tutsi et des Hutu pauvres, et des Tutsi et des Hutu riches. Il y avait des clans dominés par des Tutsi et d'autres dominés par des Hutu. Dans les dix-huit clans du Rwanda, on trouvait des Hutu, des Tutsi et des Twa. Ces clans étaient d'ailleurs la principale référence identitaire des Rwandais avant la colonisation. Mais il y avait aussi des références liées aux troupeaux de vaches, les Tutsi, et celles qui dépendaient des terres, les Hutu. Dans certains clans dominés par un mwami (roi, chef) tutsi, il y avait une sorte de présupposé qu'un Hutu est un inférieur. Un Tutsi de ce clan pouvait dire à un autre Tutsi : je ne suis pas ton Hutu, sous-entendu je ne suis pas ton obligé. Bref c'est tout un monde culturel, avec des nuances selon les clans, qui n'a pas grand-chose à voir avec les cartes d'identité ethniques que les Européens ont générées.

Mais le pire est que lorsque les Rwandais s'expriment en français ou en anglais ils utilisent des termes traduits de leur réalité et affirment "Chez nous il y a des ethnies, les Tutsi et les Hutu et les Twa". Ils ont l'impression de bien parler le français ou l'anglais ainsi, mais trahissent en fait leur histoire. Il n'y a pas de mot spécifique en kinyarwanda pour dire ethnie. On utilise ubwoko, qui signifie espèce ou catégorie et s'applique aux êtres vivants et aux objets, et peut aussi s'appliquer aux clans rwandais précoloniaux. Sur les cartes d'identité, qui étaient rédigées en kinyarwanda et en français, on pouvait lire "Ubwoko Ethnie" suivi des mentions Hutu, Tutsi, Twa, en rayant les mentions inutiles !

Carte d'identité ethnique rwandaise © Administrations belge et rwandaise Carte d'identité ethnique rwandaise © Administrations belge et rwandaise

Selon certains vieux rwandais, les termes Hutu et Tutsi étaient en fait des termes péjoratifs, comme on dirait chez nous un bouseux qui ne voit pas plus loin que le bout de sa terre ou un envahisseur dont les troupeaux piétinent les champs cultivés. Cette animosité corporatiste fut visiblement mal comprise par le colonisateur qui en fit une fausse interprétation. Il y vit même des races différentes !

Je vais vous donner un exemple d'incompréhension entre les Européens et les Rwandais. La première fois que je suis allé au Rwanda j'ai voulu acheter à Kigali un livre en français pour apprendre le kinyarwanda. Entreprise téméraire car je suis fondamentalement nul en langue, mis à part certains langages informatiques. Mon épouse et une de ses amies m'ont conduit chez les Pères blancs qui figurent parmi les premiers colons. Un père blanc, vraiment blanc, m'a apporté un livre vert. Je l'ai feuilleté et je suis tombé sur une expression qui parlait à un jeune marié français : "ma jeune épouse". Je lis la traduction en regard : "Umugore wanjye muto" Eclat de rire de ma femme et de son amie ... et le père blanc devint plus gris que l'ombre d'un confessionnal. Explication : la traduction disait effectivement "ma jeune épouse", mais en signifiant surtout qu'il y avait aussi une vieille épouse ...

Ce livre vert fut écrit pendant la colonisation. Visiblement le colonisateur n'avait pas encore compris cette nuance sémantique. Depuis, le Père blanc avait fini par comprendre, mais n'avait pas modifié le livre. D'où, probablement, sa contrariété à ma lecture.

Ces incompréhensions firent boule de neige, engendrant des délires liés aux conceptions anthropologiques de l'époque.

Ces délires européens aboutirent en effet à la construction anthropologique d'un stéréotype Tutsi parfaitement idéologique. Des Hutu sont morts parce qu'ils ressemblaient à ce stéréotype idéologique Tutsi. Des Tutsi payaient des Hutu pour faire falsifier leurs cartes d'identité. D'où le doute provoqué par la ressemblance avec le stéréotype Tutsi.

Ces dérives européennes au Rwanda sont issues des mêmes philosophies anthropologiques du début du vingtième siècle qui ont semé la mort sur notre continent européen et secrété un génocide contre les juifs. Ma sœur a fait une thèse de médecine sur la médecine nazie, qu'elle introduisit avec ce contexte des intellectuels européens, européens et pas seulement allemands, ayant généré l'idéologie nazie. C'est aussi dans les années trente que ce "racisme" fut structuré au niveau administratif au Rwanda par le colonisateur belge, structuration qui a perduré jusqu'en 1994.

Après cette structuration coloniale des années trente, les idées que Levi Strauss a développées dans ses théories des sociétés sont devenues à la mode, et au Rwanda les "races" sont devenues des "ethnies". Dans la période 1990-1994, période d'incubation puis de réalisation de la solution finale contre les Tutsi, pendant laquelle l'armée française fut constamment présente au Rwanda, dans les faits, malgré tout ce qu'on raconte dans des propagandes, les cartes d'identité étaient toujours ethniques. Le factuel prime sur les velléités politiques d'abandon de ces cartes qui furent parfois exprimées1.

Le général français Jean Varret fut chef de la mission militaire de coopération au ministère français de la coopération pendant cette période. Son audition par les députés français est tout à fait remarquable quant à l'aboutissement de cette dérive qu'il essaya de combattre au sein de l’état-major français. On trouve cette audition sur le site de l'assemblée nationale (c'est moi qui souligne en gras) :

  •  « …Le Général Jean Varret a souligné que l’ambassadeur souhaitait une redéfinition de la coopération militaire, notamment à l’égard de la gendarmerie rwandaise, qui se comportait en véritable armée, et la transformation de la garde présidentielle en garde républicaine, mais il a jugé que l’objectif souhaité par l’ambassadeur, d’en faire une gendarmerie à la française, n’avait pas été atteint. Il a rappelé qu’à la suite de divers attentats, la gendarmerie rwandaise avait demandé, avec l’appui de l’ambassadeur, une formation d’officier de police judiciaire (OPJ), afin de pouvoir mener efficacement des enquêtes intérieures. Il a précisé qu’il n’avait envoyé que deux gendarmes car il s’était vite rendu compte que ces enquêtes consistaient à pourchasser les Tutsis, ceux que le Colonel Rwagafilita appelait “ la cinquième colonne ”. Cette action de formation a donc échoué. M. Bernard Cazeneuve s’est demandé s’il fallait comprendre que le souhait du Gouvernement rwandais de former des officiers de police judiciaire était en fait motivé par le désir de ficher les Tutsis. Le Général Jean Varret a confirmé que c’était effectivement son sentiment et qu’il avait tout fait pour freiner cette coopération avec la gendarmerie rwandaise, qui est demeurée superficielle. »

Dans son livre, Général, j'en ai pris pour mon grade, il raconte qu'il démissionna de l'armée française, en 1993 avant le génocide des Tutsi, parce que l’état-major avait désavoué ses mises en gardes sur la stratégie menée au Rwanda.

Revenons aux cartes d'identité ethniques. Elles furent systématiquement contrôlées aux barrages routiers nombreux dans la période 1990-1994 pour traquer les Tutsi. L'effet pervers de ces cartes d'identité ethniques fut de toute évidence intégré à la stratégie française. Non seulement des Rwandais contrôlèrent ces cartes d'identités ethniques, mais aussi des militaires français. Par exemple, Yvonne Mutimura-Galinier raconte en 1998 dans Libération  avoir subi un contrôle ethnique par les Français en 1993 :

  • "Qui est l'ennemi? «En février 1993, lorsque le FPR (Front patriotique rwandais) a réattaqué, les contrôles ont été renforcés. Sur les barrages, près de Kigali, il y avait le drapeau français et le drapeau rwandais. Les militaires français contrôlaient les papiers, regardaient l'ethnie, l'origine de chaque personne. Un jour, à peu près à 15 km de Kigali, j'étais avec ma soeur et ma belle-soeur. On est arrivé à un barrage de Français. Ils nous ont arrêtées: «Montrez vos papiers.» On leur a dit: «Mais pourquoi vous nous contrôlez? Ça ne vous regarde pas, c'est pas une histoire de Français, c'est une histoire de Rwandais.» Ils nous ont répondu: «Mesdemoiselles, on est désolés, mais on doit vous contrôler pour voir qui est l'ennemi.» On leur a demandé: «Quand vous voyez nos cartes, comment vous voyez qui est l'ennemi?» Ils ont dit: «On sait très bien que les Tutsis sont les ennemis"»"

Mon épouse a été témoin d'un contrôle français  en avril 1991 : un barrage routier renforcé à Ruhengeri par deux véhicules militaires équipés de canons et pilotés par des Français. Un militaire français sort un Rwandais d'un véhicule après contrôle de sa carte d'identité, le remet à un militaire rwandais qui le remet à son tour à un groupe de miliciens qui le frappent avec des machettes et des gourdins cloutés, sous les yeux des Français. Elle dit que dans le caniveau il y avait déjà des corps. J'ai eu du mal à croire ce témoignage la première fois que je l'ai entendu en 1998, mais j'ai constaté sa constance et la force émotionnelle du ressenti de mon épouse qui reste perceptible 28 ans plus tard. De plus en 2005 nous avons découvert des notes de l'Elysée qui renforçaient son témoignage concernant le contexte stratégique de cette ville pour le chef d'état-major Français.  Ce témoignage entre aussi en résonance avec ce que dit le rapport parlementaire français à propos des conclusions du Colonel Canovas et sa proposition de défense civile, datée de fin avril 1991, qui s'appuie précisément sur le comportement de miliciens à Ruhengeri :

  • "Dans la zone de Ruhengeri, il note “ la hargne ” et “ le zèle ” des populations lors des opérations de ratissage et de contrôle routier, mais aussi le découragement et la peur de tous ceux qui se sont enfuis de chez eux pour se regrouper dans des lieux plus urbanisés. Il propose, pour remédier à l’insécurité de ces populations, vivant au sud du Parc des Volcans, “ la mise en place de petits éléments en civil, déguisés en paysans, dans les zones sensibles, de manière à neutraliser les rebelles généralement isolés ”."
    (pages 156 et 157 de la version PDF du rapport des députés français)

J'ai encore entendu récemment un coopérant de la gendarmerie française prétendre devant des juges face à ce témoignage : "mais les Interahamwe furent créés en 1992 !". Les interahamwe, oui, mais pas les miliciens, comme l'a répondu mon épouse : "il n'y a pas de diplôme de milicien". L'histoire du Rwanda depuis 1959 est marquée par ces milices hutu. En fait avec l'apparition du multipartisme, on a du différencier les miliciens selon les partis. Les interahamwe dépendaient du MRND, ceux de la CDR étaient les Impuzamugambi, ceux du MDR les Inkuba, et les Abakombozi étaient les miliciens du PSD. Ce ne fut pas une création de milices, mais une classification selon les nouvelles "Ubwoko" politiques !

Malgré tout cela, il y a encore des zozos qui prétendent que les autorités françaises n'ont rien à se reprocher au Rwanda. Ils osent prétendre que puisque 80 % des Rwandais avaient une carte d'identité Hutu, ils avaient la majorité politique ! Des politiques comme Hubert Védrine et ses 23 ministres socialistes (on en trouve aussi pas mal dans la droite française, qui comme Alain Juppé, "referaient la même chose" !), des journalistes comme Pierre Péan, qui vient de mourir, et Charles Onana qui n'a pas vu de listes dans les procès du TPIR et prétendait détenir "trois mille preuves" de la culpabilité du FPR dans l'attentat du 6 avril 1994 (c'était avant l'enquête balistique ordonnée par les juges anti-terroriste français Trévidic et Poux qui détermine que les tirs de missiles qui ont tué le Président Habyarimana partaient de son principal camp militaire), des réputés journalistes d'investigation ou historiens comme Judi Rever (canadienne) ou Bernard Lugan, des militaires français ayant opéré au Rwanda, sur place ou depuis Paris, et d'autres  adoptent de fait ces thèses ethniques absurdes pour célébrer une France éternellement sans tache et nous accuser de mentir et de faire de la propagande pour les autorités rwandaises.

Aujourd'hui les Rwandais se reconnaissent comme Rwandais. Depuis plusieurs siècles, ils ont toujours partagé les mêmes religions, ancestrales ou importées, ont toujours vécu "mélangés" dans les collines, se sont mariés entre Hutu et Tutsi, et ont toujours parlé la même langue, le kinyarwanda. Il n'y a donc jamais eu d'ethnies au Rwanda autre que l'ethnie rwandaise,  mis à part les catégories administratives coloniales absurdes de Hutu et de Tutsi qui ont accouché du génocide des Tutsi.

Les seules "ubwoko" qu'on pourrait trouver aujourd'hui au Rwanda, les anciennes ayant péri dans la fausseté de leur introjection culturelle, sont l'une qui va vers les parasols jaunes et l'autre qui va vers les parasols rouges. Ces parasols se trouvent à tous les carrefours, même à la campagne. Parfois on en trouve plusieurs regroupés et on croit avoir affaire à une terrasse de café comme en Europe. Les Rwandais des parasols jaunes et les Rwandais des parasols rouges ont même le choix de parler uniquement à leur couleur ou aux deux. Seuls ceux qui sont allés au Rwanda ces dernières années peuvent comprendre de quoi je parle. Donc, si nécessaire, interrogez dans votre entourage quelqu'un qui serait allé au Rwanda récemment pour comprendre ce que je veux dire ... mais n'en profitez pas pour construire un nouveau roman ethniste !

1Pour approfondir le sujet des cartes d'identité utilisées pour le génocide des Tutsi lire l'étude :
Le papier conjure-t-il la menace? Cartes d’identité, incertitude documentaire et génocide au Rwanda Florent Piton Cessma, Université Paris Diderot

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