Rwanda : Hubert Védrine fait une présentation sourde des événements

Dans une vidéo sur TV5 Monde, Hubert Védrine est interviewé sur la note de la DSGE, publiée par Médiapart et Radio France, qui attribue l'attentat aux responsables du Hutu Power.

Hubert Védrine s'enferre et s'enferme de plus en plus. Il ne voudra jamais reconnaître les faits qu'il persiste à dire faux. Il dénonce la présentation de l'histoire de l'attentat et du génocide qui introduit son interview. Il se plaint du traitement médiatique qui aurait ostracisé Péan (et pour cause !) et marginalisé les officiers et de nombreux "démentis".

Nous avons souvent eu l'impression inverse dans le traitement médiatique les premières années et donc on peut en déduire que pour lui ses propos et ceux de ses porte-paroles, réels ou opportuns, comme Péan ou Rever qu'il invoque, ne devraient implicitement subir aucune critique. Il dénigre les travaux de la DGSE, au profit des informations de la hiérarchie militaire impliquée, voire tout simplement des siennes.

Au passage il se contredit puisqu'il essaie d'imposer que tout aurait commencé en 1990, mais deux ou trois phrases plus loin il rappelle incidemment que les Tutsi ont été chassés en 1962. Visiblement pour lui l'exil des Tutsi (et les massacres de masses de Tutsi sur la période 1962 à 1993 dont il ne parle pas), sont des données secondaires de l'histoire du génocide. "Qu'est ce que vous racontez ? le déclenchement c'est l'attaque en 90."

Le pompon tombe lorsqu'il décrit "A quel moment la France se comporte en ami de ce gouvernement dont on  tord le bras, on fait tomber le gouvernement, y'a un gouvernement intérimaire qui est considéré comme un peu moins pire que celui d'avant..."

Est-ce  un aveu ou une maladresse ? "on fait tomber le gouvernement !"; le "on" est bien le même que celui de proposition précédente. Ensuite décrire le gouvernement intérimaire comme "moins pire qu'avant " alors qu'on a assassiné sa première ministre, hutu dite modérée, parce qu'elle représentait un obstacle au génocide et alors que plusieurs ministres de ce gouvernement "intérimaire" "moins pire qu'avant", dont le premier ministre, seront condamnés pour génocide par le TPIR. Décidément Hubert Védrine a une lecture très personnelle des faits ! Hubert Védrine prend ses désirs pour des réalités avec un beau parler pour présenter les choses et enfumer l'interlocuteur. Comme disait le chanteur et homme politique Yves Duteil (maire de la commune du Précy-sur-Marne de 1989 à 2014) :

Ça n'est pas ce qu'on fait qui compte,
C'est l'Histoire, c'est l'Histoire
La façon dont on l'raconte
Pour se faire valoir.
L'important, dans la bataille,
C'est l'Histoire, c'est l'Histoire
Qu'on découpe ou qu'on détaille
Selon l'auditoire.

Hubert Védrine prétend entre autres que la France aurait eu le beau rôle d'imposer les accords d'Arusha.

La crise de l'intelligence - 1995 © Michel Crozier La crise de l'intelligence - 1995 © Michel Crozier

Mais alors pourquoi la France était-elle faiblement représentée à Arusha ? Pourquoi la France a-t-elle violé le premier de ses cinq accords (embargo sur les armes, "départ de toutes les troupes étrangères dès la mise en place du groupe d'observateurs militaires neutres" - juillet 1992). Pourquoi les soldats de l’opération française Amaryllis ont-ils refusé de sauver à l'école technique le principal  négociateur gouvernemental rwandais de ces accords, Boniface Ngulinzira, qui fut massacré quelques heures après ? Pourquoi a-t-elle hébergé à l'ambassade de France, sous la houlette de l’ambassadeur de France présent, la constitution du gouvernement dit "intérimaire", c'est à dire du gouvernement génocidaire ?

Hubert Védrine refuse de prendre en compte les faits qui le gênent aujourd'hui comme il l'a refusé hier. Dans sa panique actuelle mal dissimulée il arrive même à les déformer. Il a soutenu, comme si c'était la sienne, jusqu’au bout la politique "débile" de Mitterrand (terme qu'il affectionne à l'adresse de ses opposants), politique qui est allée droit dans le mur en renforçant de fait les auteurs du génocide des Tutsi.

Un an après le génocide, en 1995, un sociologue français, Michel Crozier, publia un livre qui ne dit pas un mot du Rwanda. Mais il est titré La Crise de l'intelligence. Essai sur l’impuissance des élites à se réformer. J'avais acheté et lu ce livre à l'époque, et je l'avais trouvé particulièrement pertinent, basé sur des exemples simples, mais révélateurs.

Hubert Védrine illustre très bien ce mal français et jusqu'où peut conduire ses errements. Nous n'en sommes sans doute pas encore sortis. Il a contribué par sa fonction au pire accident géopolitique que la France ait conduit et à son enjolivement médiatique. Il se campe droit dans ses béquilles argumentaires tordues.

L'interview se poursuit par celui du lieutenant-colonel Guillaume Ancel (en bas de page) qui lui répond ensuite de façon limpide. Lire aussi son article à ce sujet.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.