La commission présidentielle sur les archives de la France au Rwanda

La commission présidée par Vincent Duclert, initiée par le Président de la République en avril 2019, a annoncé sa composition. Quelques réflexions.

Les spécialistes du Rwanda, et des rescapés Tutsi, dénoncent la composition de cette commission1, notamment son caractère trop "amateur" en ce qui concerne le génocide des Tutsi et l'implication française dans ce génocide.

Il nous faut rappeler qu'il s'agit d'une commission de l’État français, au service du Président de la République et du gouvernement, et non pas d'une commission de la communauté scientifique internationale. On remarque d'ailleurs que quelques uns de ses membres furent très proches d'acteurs français de cette histoire, voire proches de membres des services secrets français. Sa nature est donc "tarée" franco-française au sens physique du terme. Cette commission ne cherche d'ailleurs à explorer que le contenu des archives françaises, en espérant qu'elle nous livrera vraiment ce contenu, "en toute transparence" comme son président l'affirme, sans aucune auto-censure ou censure ou fake news françaises savamment distillées à ses membres. Ses membres, notamment ceux qui sont issus ou proches du ministère de la défense, seront sans doute sur la sellette en cas de contestation.

Rappel historique des commissions gouvernementales liées au génocide des Tutsi

Cette commission Duclert rappelle un peu celle que Michel Barnier appelait de ses vœux en juillet 2004 (AFP 28 juillet 2004). Mais cette commission devait être un travail historique commun avec le Rwanda, juste avant que le Rwanda annonce en août 2004 (AFP 2 août 2004) son intention de créer sa propre commission, qui deviendra de fait la commission Mucyo. Ces intentions exprimées suivirent une rencontre entre les ministres français et rwandais des affaires étrangères en Afrique du sud en juillet 2004.

Éléments de la polémique franco-française

2004 était l'année de la dixième commémoration du génocide des Tutsi, qui avait vu la sortie de livres très accusatoires contre la France et notre commission d'enquête citoyenne en mars 2004.

Curieusement, équipé d'un anti-monte-lait inefficace,  le "journaliste d'initiative" Pierre Péan déversa son lait brûlé en novembre 2005 sous la forme d'un brûlot particulièrement raciste contre les Tutsi et diffamatoire contre l’association Survie et des journalistes, le tout au nom de la liberté d'expression brandie chez Fayard, dans la collection des "Mille et une nuits", sous l'appellation inversable de Noires fureurs et blancs menteurs, et toujours bien en vue dans les mauvaises librairies. Les vœux de Michel Barnier tournèrent dans la cuisine française comme du lait périmé en une ordonnance Bruguière de novembre 2006, annoncée un an plus tôt pour l'essentiel de ses arguments par Péan avec son brûlot, absurde dans son contenu et malsaine dans sa construction2. En effet son caractère manipulatoire fut révélé d'une part avec les dénonciations de manipulations de leurs témoignages et/ou de leur situation personnelle par les trois principaux témoins qui la fondèrent et d'autre part avec l'expertise balistique ordonnées par les juges successeurs antiterroristes Trévidic et Poux désignant le camp militaire hutu comme lieu de tir des missiles de l'attentat contre le président rwandais. Enfin son seul élément factuel était une reprise, déjà dénoncée comme une "manipulation" à leur encontre en 1998 par les députés français dans le rapport de la mission parlementaire sur le Rwanda, d'une histoire de traçage de livraison de missile et de photo de missile, non tiré selon les spécialistes militaires.

Cet attentat du 6 avril 1994 fut le déclencheur du génocide des Tutsi, du massacre des responsables encartés hutu 3 soupçonnés de vouloir s'opposer au génocide, et de la reprise de la guerre civile arrêtée non sans soubresauts par les signatures des cinq accords d'Arusha de juillet 1992 à août 1993. Dès les accusations de Bruguière de 2006, le Rwanda avait de son côté accéléré le travail de sa "commission Mucyo" dont le rapport, daté de 2007, fut publié en août 2008 et aussi organisé la commission Mutsinzi pour rassembler les éléments d’enquête sur l'attentat, dont le rapport de spécialistes de l'académie militaire britannique livré en annexe avaient déjà abouti aux mêmes conclusions que l'expertise balistique française.

Qu'attendre de la commission Duclert ?

La commission Duclert restera -t-elle indépendante de ces errances françaises ? Si des Français avaient été mêlés à cet attentat comme l'évoque Hubert Védrine 4 parmi d'autres hypothèses dans Politis en juillet 2009, les archives de cette affaire éventuelle seront-elles communiquées à la commission ?

Il faudra donc lire les conclusions de cette commission en tenant compte de ses limites imposées et en vérifiant sa transparence. Les faiblesses de cette commission deviendront notablement une force si par bonheur elle arrivait à des conclusions pertinentes et cohérentes avec les nombreuses archives, françaises, rwandaises et internationales, dont nous disposons déjà, et dont 9 215 documents sont à ce jour déjà en ligne grâce au travail titanesque de Jacques Morel.

Deux ans, ce sera une gageure, pour ces membres néophytes, mais sans doute intelligents et ayant des compétences dans des domaines voisins (dont l'une des deux spécialistes de la Shoah s'est désistée au dernier moment). Ils devront se familiariser non seulement avec la découverte des archives, dont la communauté scientifique internationale connaît déjà une partie grâce à des fuites beaucoup plus généreuses que l’ouverture des archives françaises mensongèrement promises dans le passé, mais aussi avec les réalités rwandaises exprimées dans une langue qu'ils ne connaissent pas, même si les documents officiels de L’État rwandais sont écrits en Français. Il vont devoir faire preuve d'humilité ! Mais en seulement deux ans, on peut douter qu'ils arrivent au bout de leur feuille de route s'ils ne s'y consacrent pas à plein temps.

Il appartiendra ensuite à la "communauté" de spécialistes internationaux de décortiquer et d'intégrer ce travail. Nous ne pouvons pas imaginer que nous n'apprendrons rien d'important.

Emmanuel Cattier, 18 octobre 2019

 

1-Rwanda : la liste des membres de la Commission d'enquête sur les archives françaises dévoilée, TV5 Monde - 17 octobre 2019. Cette liste avait été annoncée dans le Journal La Croix quelques jours avant. Seule la présence d'Annette Wieviorka diffère par son désistement final. Annette Wieviorka  est "directrice de recherche émérite au CNRS, spécialiste de la Shoah, vice-présidente du Conseil supérieur des archives et membre du Conseil d’administration de la Fondation pour la mémoire de la Shoah".

2- Cette ordonnance fut analysée comme un "objet négationniste" par deux juristes professeurs de droit à l'université, Rafaëlle Maison et Géraud Geouffre de La Pradelle dans un article de la revue universitaire Cité

3-Les cartes d'identité rwandaises étaient encore "ethniques" en 1994. Voir mon article précédent Rwanda, ethnies coloniales et aveuglement français

4- Hubert Védrine dans Politis juillet 2009 : "Il est possible que des mercenaires français, ou autres, aient été mêlés à cet attentat (on a parlé de Belges ou d’Israéliens), mais je n’en sais rien, et l’on ne peut donc pas ­sur­interpréter cela."

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.