Le déni de nos stratèges de l'IRIS

Un historien des idées et professeur de science politique à l’université Rennes 1, Bernard Bruneteau, répond aux questions de Pascal Boniface, directeur de l'IRIS. Les questions sont très orientées vers l'expression du déni français de sa complicité dans le génocide des Tutsi.

On pourra lire l'article de l'IRIS du 20 juin 2019 sous ce lien : « Génocides – Usages et mésusages d’un concept » – 4 questions à Bernard Bruneteau 1. Soulignons qu'il s'agit d'un éditorial du directeur de l'IRIS qu'il a publié sur trois sites : le site de l'IRIS, son blog, et dans ce club de Médiapart. C'est dire à quel point il veut faire partager le point de vue exprimé dans les réponses.

Après 23 ministres socialistes, François Hollande, puis Jean Glavany, c'est au tour des "intelligents" de l'IRIS d'étaler leur embourbement. Cela a toutes les apparences d'une salve bien préméditée qui rappelle un agacement exprimé par Pierre Péan qui en avait plein le dos des critiques qu'il avait subies à cause de son livre sur le Rwanda et avait suggéré de façon sibylline que les responsables devraient se charger eux-mêmes de leur défense. Il faudrait que je retrouve les références de ce désarroi que j'ai lu.

Ce qui est écrit dans cet interview au sujet du génocide des Tutsi est tout simplement inacceptable. Certes, les révisionnistes de la complicité française dans le génocide des Tutsi ont appris que la loi punit depuis janvier 2017 la minimisation des génocides et donc du génocide des Tutsi. Ils reconnaissent donc pleinement ce génocide. Mais maintenant c'est à la pratique mémorielle du Rwanda qu'ils s'en prennent.  Un précurseur intéressé, Hubert Védrine, déclara en 2001 à propos du gouvernement rwandais, qu'il ne s'inclinerait pas devant un mémorial du génocide pour ne pas céder à son instrumentalisation. Je l'avais entendu de mes propres oreilles à la radio. Que lit-on dans l'interview de l'IRIS ?

  • "Une instrumentalisation peut très bien concerner un génocide aussi incontestable et consacré que celui des Tutsi du Rwanda. Ici on a vu une politique mémorielle, salutaire au départ dans son objectif de reconstruction nationale (faire justice, réconcilier, éduquer), évoluer au fil des années d’une présidence Kagame se proclamant représentante et dépositaire des victimes. Le résultat est l’imposition d’un grand récit culpabilisateur et intimidant à travers lequel il s’agit de stigmatiser le colonisateur occidental, de diaboliser le régime post indépendance, d’incarner le camp du Bien et d’accuser la France (de « complicité »). Et cela afin de tétaniser la communauté internationale en la rendant aveugle ou complaisante à l’égard d’un régime à l’évolution de plus en plus autoritaire."

Ce qui est dit au sujet du "populicide" vendéen (région d'un territoire français devenu département) est aussi inacceptable. Rappelons que c'est le révolutionnaire Gracchus Babeuf qui inventa le terme populicide à l'époque, vers 1795, comme Raphael Lemkin inventa celui de génocide après la Shoah en 1944. Mais il est intéressant de constater ainsi une sorte de complexe républicain français, très freudien, qui semble indiquer que l'entreprise du populicide vendéen par les glorieux révolutionnaires français, et sa négation, serait peut être une des causes, un talweg mental, culturel et mémoriel, de la dérive, puis de sa négation, de la complicité française dans le génocide des Tutsi. Soulignons que ces révolutionnaires français se sont s’entre-tués, ce qui déboucha sur la prise du pouvoir, très peu républicaine, de Napoléon Bonaparte qui se nomma Empereur. Tout ce qu'on minimise ou masque agit sur nos inconscients. Que laisse dire l'IRIS ?

  • "Le cas de l’invention d’un « génocide vendéen » qui aurait été perpétré en 1793-1794 est éclairant à cet égard. Alors que la thèse polémique a été déconstruite par les historiens spécialistes de la période, on voit depuis une trentaine d’années une mobilisation multiforme, complaisamment relayée par certains médias, se déployer avec des objectifs politiques explicites (relégitimation régionale) et implicites (délégitimation de la République, de l’héritage de la Révolution française, voire de celui des Lumières) en tordant les faits dans une démarche historique régressive et éminemment condamnable dans ses méthodes.

Pour évaluer la partialité de ces propos, prenez le temps de regarder ces vidéos où les historiens Stephane Courtois et Reynald Secher expliquent le génocide des Vendéens :

Les autorités françaises des années 90 n'étaient pas en reste pour assimiler la totalité des Tutsi à la noblesse royale de la dynastie Tutsi et, poursuivant le parallèle qui se voulait démonstration, les Hutu étaient assimilés aux sans-culottes en lutte contre cette noblesse.  Pourtant la majorité des éleveurs Tutsi  étaient autant paysans que la majorité des agriculteurs Hutu. Avant la colonisation, qui a figé les fonctionnements de la société rwandaise, un Tutsi pouvait devenir Hutu et réciproquement.

Reconnaître cette complicité française au Rwanda ferait sans doute tomber une barrière dans la reconnaissance d'un génocide républicain commis deux siècles plus tôt contre les Vendéens. C'est tout un pan de la rigidité laïque française, et de sa mémoire reconstruite et instrumentalisée, qui en prendrait un sérieux coup. C'est bien un problème français. C'est bien un aspect français qui rappelle les syndromes soviétiques de la fausse histoire et qui a trompé beaucoup d'autres peuples.

On assiste dans cet interview de l'IRIS à une critique de l'exercice de la mémoire rwandaise du génocide des Tutsi. De quel droit des Français liés aux autorités françaises, juges et parties, se permettent-elles cette critique ? Ont-ils partagé la souffrance des Tutsi pour parler si légèrement de la mémoire de leur génocide 25 ans après ? Regardez notre "utilisation" mémorielle de la chute du nazisme 75 ans après, en paraphrasant la critique de l'IRIS contre la mémoire rwandaise.

Tout doit être respecté sans déni. Personne n'oserait dire en France qu'on combat le terrorisme en instrumentalisant les "petits" massacres de masse qu'ils ont commis en France, "petits" en regard des énormes massacres de Tutsi rwandais. Il ne s'agit pas de comparer ce qui n'est pas comparable, mais de ramener les choses à plus de pertinence. Rappelons que chaque jour du génocide ce sont 50 fois le Bataclan, ou 3 fois le World Trade Center, qui furent accomplis au Rwanda contre les Tutsi, pendant 100 jours. Nos souffrances occidentales sont sans commune mesure avec ce qu'ont vécu les Tutsi.

En réalité c'est le déni français qui tente de façon inconséquente de se rattraper aux branches. "L'aveuglement", le terme est faible, évoqué par Nicolas Sarkozy à Kigali en 2010 essaye de perdurer. L'IRIS sort du bois sous cet angle. Cet "Institut de relations internationales et stratégiques" français est un repère, comme un repaire, de ceux qui ont commis des erreurs stratégiques gravissimes au Rwanda. Il s'agit comme toujours de tenter de justifier la politique française en essayant de montrer que le président Rwandais est plus criminel, plus retord, plus pervers que les génocidaires soutenus par la France, qu'il a chassés du pouvoir rwandais en infligeant à la France un échec stratégique.

Pour l'anecdote j'habite rue des Iris .... Mais il s'agit d'une rue qui célèbre la beauté des fleurs et non pas d'un club à l'intelligence pervertie.

 

  • 1 Interview à l’occasion de la parution de son ouvrage « Génocides – Usages et mésusages d’un concept » chez CNRS éditions.

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