Le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et avril 1994

L'anonyme Fatimad vient de publier sur son blog Mediapart un article qu'il intitule "Le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et l'opération Amaryllis". J'ai mis un recommandé sur cet article, malgré mes objections que j'expose ici.

Même si je ne partage pas certains aspects de cette analyse, il est rare d'avoir des articles de cette qualité sur l'implication de la France dans le génocide des Tutsi.

Je relève cependant plusieurs faits qui ne sont pas évoqués dans l'article et qui ont pourtant une réelle importance. Par exemple dès mars 1991, les accords de cessez-le-feu entre le régime Habyarimana et le FPR prévoyaient explicitement le départ de "toutes les troupes étrangères" dès le mise en place du GOMN, un groupe d'observateurs militaires. La France ne respecta jamais cet accord, et Habyarimana n'exigea jamais de la France qu'elle le respecte. Cet accord fut renouvelé en juillet 1992 et constitue le premier accord d'Arusha. La France ne le respecta pas plus. C'était clairement un encouragement à ne pas prendre au sérieux ces accords. On peut donc dire que la France a saboté concrètement le premier accord d'Arusha. La vision sur le soutien de la France aux accords d'Arusha est donc très contestable dans cet article. Ce fut en réalité l'expression d'un double langage.

D'autre part un élément essentiel du dispositif français présent au "Fichier central" de la gendarmerie rwandaise est clairement passé sous silence. Le fichier PRAS des personnes à rechercher et à surveiller fut informatisé par des gendarmes français, qui ne semblent pas vouloir que l'on mesure la gravité des ordres qu'ils ont exécutés. Plusieurs documents d'archives très explicites sur ce sujet sont disponibles sur internet et je sais qu'ils ne sont pas contestés devant des juges par les principaux acteurs de cette mission hautement contestable par son implication dans la chasse aux Tutsi, telle que le général Varret l'a évoquée devant les députés français.

C'est particulièrement grave, mais les magistrats préfèrent condamner le rappel de ces faits en lien avec leur responsable opérationnel par une condamnation en diffamation. Je l'ai vécu, je sais de quoi je parle. De toute façon la plupart des magistrats français sont très souvent incompétents sur la question du génocide des Tutsi. Ils n'y comprennent rien et ils connaissent si peu les faits que j'ai entendu un juge prononcer avec obstination le nom du président rwandais comme il dirait madame, preuve qu'il n'a jamais entendu parler du Rwanda et qu'il n'a fait que le lire dans un antisèche.

Enfin le grand silence de cet article concerne l'attentat du 6 avril 1994 qui a lancé le signal du génocide et où le rôle de la France reste à éclaircir. En effet, on ne peut pas exclure que la France ait joué un rôle dans cet attentat, compte tenu des nombreux éléments connus. Le fait notoire que l'épicentre de la désinformation sur cet attentat est "trempoliné" entre quelques Francophones patentés visiblement proches des mondes de Mitterrand et de l'armée française ne font que renforcer ces indices.

Ces francophones n'ont pas peur d'être grotesques en prétendant que ceux qu'ils détractent à longueur de plumes mentent. Ce sont les adeptes de la secte du gourou statutaire Péan, récemment décédé, et en train de se faire remplacer par un astucieux qui a des milliers de preuves volatiles, qui se font systématiquement dégommées par la progression des connaissance des archives au fur et à mesure qu'elles sortent. Mais ce gourou peut en cacher un autre. Dans toute secte l'essentiel est "secret". Et le "secret" se trouve dans le froufrou politique de la mémoire des mondes incohérents de Mitterrand.

Aussi on peut se demander si la qualité de cet article n'est pas destinée à reconnaître des faits importants, certes, et bien exposés, mais secondaires, pour mieux masquer le cœur du problème de la complicité française dans le génocide des Tutsi. On cherche à "cacher la fumée quand la maison brûle"... c'est ainsi qu'un Rwandais m'a joliment illustré l'attitude institutionnelle française face à son implication dans le génocide des Tutsi.

Et donc quand l'auteur introduit : "Les détracteurs de la politique menée par l’Etat français durant les années pré-génocidaires accusent celui-ci de s’être rendu complice du génocide des Tutsis à deux égards. Par consentement, tout d’abord. L’Etat français aurait fermé les yeux sur la préparation de l’extermination, en toute connaissance de cause. Ensuite, en aidant à cette préparation, au travers d’un soutien inconditionnel à ce qu’ils désignent comme le régime génocidaire de Juvénal Habyarimana. L’une et l’autre de ces affirmations nous paraissent contraires aux faits.", il se montre incohérent avec ce qu'il écrit ensuite et surtout avec les faits dont il ne parle pas.

Quand il écrit : Comment, enfin, parler de « régime génocidaire » ? pour le contester à propos du régime habyarimana, il n'est pas cohérent avec la traque des Tutsi évoquée par le général Varret dans cette période 1990-1994, traque parfaitement claire quand on écoute les témoignages des rescapés. Encore faut-il les respecter et ne pas donner du crédit à ceux qui les traitent de menteurs... c'est un peu trop facile !

Enfin l'auteur devient léger en écrivant "Qu’une telle planification n’ait jamais pu être judiciairement prouvée constitue un premier élément, même s’il est vrai que cela ne saurait constituer une preuve historique". Le TPIR fut conçu de telle sorte que ses travaux furent limités dans ses statuts aux seuls faits de l'année 1994. Donc la période 1990-1993 fut exclue des préoccupations du TPIR. Et puis il oublie de dire que la justice française à condamné définitivement Pascal Simbikangwa pour génocide "en exécution d'un plan concerté tendant à la destruction totale du groupe ethnique tutsi [...]. Donc, quoi qu'on pense de la compétence de la justice française dans le génocide des Tutsi, l'auteur ne pouvait écrire en toute rigueur que cette planification du génocide n'a jamais été prouvée judiciairement.

Extrait des motivations de la condamnation définitive de Pascal Simbikangwa pour sa responsabilité dans le génocide des Tutsi © Justice Française Extrait des motivations de la condamnation définitive de Pascal Simbikangwa pour sa responsabilité dans le génocide des Tutsi © Justice Française

 

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