Hollande annonce la baisse de la complicité française dans le génocide des Tutsi

François Hollande a ouvert les archives de la France au Rwanda. Après la baisse de la courbe du chômage, il annonce la baisse de la courbe de la complicité française dans le génocide des Tutsi. Le problème c'est encore le factuel !

A la suite de la polémique ouverte par d'anciens ministres de François Mitterrand1, dans un courrier au secrétaire national du PS, François Hollande nous informe qu'il a ouvert les archives de la France au Rwanda et qu'il n'y a pas vu de complicité de la France dans le génocide des Tutsi.

  • « quand j’étais président de la République, j’ai ouvert les archives. Donc, il faut aller encore plus loin pour bien démontrer que la France n’a pas de responsabilité dans le génocide au Rwanda »

Comme nous disposons déjà d'une partie de ces archives2, nous pouvons vous confirmer qu'aucune ne révèle de décision ouverte de devenir complice des génocidaires. Il est probable que celles qui demeurent cachées ne nous surprendront pas sur ce point. Il est évident que si on se contente de les lire sans les confronter au réel de l'histoire vécue par les Rwandais, Hollande aura raison. Le seul problème c'est ce réel vécu par les Rwandais et l'articulation des décisions françaises avec ce réel. Comme pour la courbe du chômage, Hollande se plante encore en oubliant le réel.

Je me répète, mais cela me rappelle le livre de Michel Crozier, la faillite de l'intelligence, paru précisément un an après le génocide des Tutsi3. Les managers français manquent du sens du réel. Hollande sur ce plan nous donne une fâcheuse leçon d'imbécilité.

Les archives connues montrent que les décisions françaises étaient en harmonie avec les souhaits de ceux qui préparaient le génocide des Tutsi. Elles montrent aussi que la France combattait un ennemi qu'elle appelait "tutsi" ou "forces tutsies" ou une variante : "forces ougando-tutsies". Il suffit de lire certaines notes de l'Elysée ou de compte-rendu de conseils restreints de défense pour en avoir le cœur net. On ne dispose d'aucune déclaration française qui auraient condamné faiblement ou fortement les massacres de masse des Tutsi dans la période entre 1990 à 1994. Ces massacres étaient même considérés comme des rumeurs par l'ambassadeur de France de l'époque.

Dans le récent documentaire de Jean-Christophe Klotz4, devant une question précise, le général Quesnot a cette phrase embarrassée, qui se voulait ironique, mais qui résume bien le problème : "on est intelligent 25 ans après" (propos cités de mémoire). En réalité 25 ans plus tôt on a réduit au silence ou ignoré tous ceux qui donnaient des signes d'alerte et on a poursuivi une politique imbécile5.

Si vous voulez donner raison à François Hollande, n’approfondissez surtout pas le sujet.

Que peuvent cacher les archives cachées ? Par exemple le degré de connaissance par la France de la préparation de l'attentat contre le président Habyarimana, voire son degré d'implication ou de refus d'implication dans l'attentat, et pour quels motifs. Quelles décisions en ont découlé ? Ce serait fort intéressant à connaître. Les archives dont nous disposons montrent que le gouvernement génocidaire issu de ce coup d'état fut constitué à l'ambassade de France sous la houlette de l'ambassadeur de France. Des témoignages montrent aussi que les pièces à conviction de l'attentat "déclencheur du génocide" furent prélevées sur le site du crash de l'avion par un officier français et se trouvent donc probablement en France. Elles n'ont jamais été présentées aux justices française et internationale6. Ces archives cachées donneraient peut-être un autre relief à ces faits déjà stupéfiants. Elles éclaireraient sans doute aussi les poursuites de livraisons d'armes aux génocidaires pendant le génocide et même après alors qu'ils étaient repliés au Zaïre.

Donc qu'Hollande annonce la baisse de la complicité française dans le génocide des Tutsi ... croyez-moi cela ne change pas grand chose aux faits, ni aux faisceaux d'indices dont nous disposons. Ce n'est qu'un coup de communication de plus. Et Bourdin se contente de relever son désaccord avec la tête de liste du PS aux européennes, mais évite le sujet de fond.

 

  1. François Hollande interviewé par Jean-Claude Bourdin. Voir aussi mon article précédent : France-Rwanda : ENFIN ! Le débat éclate au parti socialiste
  2. Voir le site http://francegenocidetutsi.org/
  3. CROZIER Michel, La faillite de l'intelligence,  Interéditions, 1995 (Michel Crozier ne traite pas du Rwanda mais du fonctionnement intellectuel de l'élite française, livre contemporain du génocide )
  4. Retour à Kigali à voir sur Télérama en bas de page
  5. VARRET Jean, Général, j’en ai pris pour mon grade, Editions Sydney Laurent, Paris, 2018
  6. Voir notamment les propos du rapporteur spécial de la Commission des droits de l'homme (Mr Degni-Ségui) devant le Sénat de Belgique :
    "M. Degni-Segui s'associe à cette déclaration : « Concernant l'attaque de l'avion présidentiel, c'est finalement le noeud gordien de la chose. Dès que j'ai pris mes fonctions, je me suis rendu à Genève. J'ai eu en audience l'ambassadeur de France parce que mon mandat spécifiait bien que je devais faire la lumière sur ce sujet. J'ai demandé si la France pouvait mettre à ma disposition la boîte noire de l'avion présidentiel. Il m'a dit : « J'ai compris, je vais m'en référer à mon gouvernement. » Par la suite, il m'a indiqué que le gouvernement n'avait pas cette boîte noire. Je me suis alors rendu à Kigali, où j'ai rencontré l'état-major militaire. Je leur ai demandé : « Est-ce que je peux avoir la boîte noire ? » Il y avait là quatre militaires, le chef d'état-major et d'autres. Vous savez ce qu'ils m'ont répondu ­ Le chef d'état-major m'a dit : « la boîte noire se trouve chez les militaires. » Je lui ai dit : « Mais vous-mêmes, vous êtes des militaires. » Et finalement, il m'a dit : « On ne l'a pas, il faut voir avec la France. » J'ai donc été renvoyé de l'un à l'autre, et finalement, il y a eu un certain capitaine Baril qui a prétendu avoir la boîte ­ vous avez dû suivre cela dans les journaux ­ et j'ai demandé aux Nations unies de mettre à ma disposition une commission d'enquête avec un expert en balistique, en vue de faire les recherches. En effet, entre-temps, on a dit que l'OACI ne pouvait pas faire l'enquête, parce que l'avion n'était pas un avion civil, mais un avion militaire. Et il fallait donc une commission d'enquête. Je l'ai demandée aux Nations unies, et l'on m'a répondu qu'il n'y avait pas de budget pour cela. Le gouvernement rwandais m'avait demandé également de tout tenter pour faire la lumière à ce sujet. Et dans l'un de mes rapports, je rappelle justement, je tire la sonnette d'alarme, pour dire de faire vite avant qu'il ne soit trop tard. Je crains même qu'il ne soit trop tard maintenant. Si bien que, jusqu'ici, je n'ai pas accompli l'une de mes missions avant que l'on me dise de partir » (534b).

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