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Citoyen actif pour le respect des citoyens de tous les pays par les responsables français, notamment comme webmestre et rédacteur du site de la commission d 'enquête citoyenne sur l'implication de la France dans le génocide des Tutsi.
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Billet de blog 27 sept. 2021

Rwanda, à propos de "cerveau du génocide"

La réputation de Bagosora d'être le "cerveau du génocide" est-elle suffisamment fondée ?

Emmanuel_Cattier
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En fin d'après-midi, le 25 septembre, la rumeur de la mort du funeste Théoneste Bagosora est arrivée jusque chez moi, mais rien dans les médias. Dans la soirée l'information devinée à partir du blog Facebook de son fils par plusieurs Rwandais, fut recoupée par des médias. C'est par RFI que je l'ai constaté[1].

Théoneste Bagosora avait été condamné à la prison à vie en première instance par le TPIR[2], mais sa peine fut réduite de façon incompréhensible à 35 ans en appel à La Haye. Cela scandalisa les rescapés du génocide et le gouvernement rwandais. Quel mauvais ange avait bien pu inspirer une telle clémence pour celui qu'on appelait le "cerveau du génocide" ? Je me suis laissé lire, mais je ne retrouve plus la référence, que des considérations de jurisprudence de grands influenceurs internationaux, USA et Israël en particulier, auraient poussé le juge Théodor Meron[3] à éviter des précédents trop délicats dans la justice internationale. Théodor aurait ainsi fait, de fait, une fleur à Théoneste pour des motifs extérieurs au Rwanda.

Mais Bagosora est mort privé de liberté. Il a donc bien, de fait, été condamné à vie. La mort a rectifié la décision du magistrat d'appel.

Qui est le véritable cerveau du génocide ?

La réputation de Théoneste Bagosora d'être le "cerveau du génocide" est à mon avis simplificatrice. Il était le plus exposé, le plus visible. Il a certainement été le coordinateur opérationnel du génocide, mais il avait un mentor qui l'avait formé et dont il a signalé au général Dallaire son retour sur la scène rwandaise dès le soir de l'attentat du 6 avril 1994, signal du déclenchement du génocide[4]. Cet homme était un colonel rwandais, chef d'état-major adjoint du général-président Habyarimana. Il avait été mis à la retraite. Des responsables français disent que cette mise à l'écart s'était faite à leur demande  parce que, parait-il, ils le jugeaient incompétent, mais la France pouvait très bien aussi le mettre ainsi "en réserve" de la République Hutu. On dit aussi que le Président Habyarimana redoutait ce proche de son épouse qui avait joué un rôle suspect dans une obscure histoire de succession inaboutie. Désignons-le le colonel CEM. Il est  actuellement en France, aux dernières nouvelles dans le nord de la France et il est poursuivi par une plainte du CPCR et d'autres associations. La justice française le laisse quasiment tranquille depuis plus de 20 ans. Voici ce que dit de lui le site internet Trial international :

  • "Le 6 janvier 2000, plusieurs ONG, dont la FIDH, ont porté plainte contre le [colonel CEM] auprès du Parquet de la Cour d’appel de Strasbourg. Toutefois, le procureur a refusé d’enquêter, estimant que les preuves à l’encontre du [colonel CEM] étaient insuffisantes.
    Une nouvelle plainte a été déposée à la fin de l’année 2000. Cette fois-ci, le procureur a décidé d’ouvrir une information judiciaire contre l’ancien colonel. L’enquête a pourtant été extrêmement longue, et les autorités françaises n’ont finalement arrêté le
    [colonel CEM] qu’après que le Rwanda a émis un mandat d’arrêt international à son encontre en mai 2013.  Le mandat d’arrêt, délivré par le Parquet de Kigali, accuse le [colonel CEM] de génocide et de crimes contre l’humanité.Le 12 septembre 2013, la Cour d’appel de Douai a rejeté la demande d’extradition de l’accusé et a ordonné qu’il soit relâché. La décision de la Cour est fondée sur une jurisprudence de la Cour de cassation en vertu de laquelle l’extradition des criminels rwandais au Rwanda est contraire au principe français de non-rétroactivité de la loi pénale. En effet, la loi portant répression pénale des crimes contre l’humanité et de génocide n’a été introduite dans le système légal rwandais que le 19 juin 1994, couvrant ainsi rétroactivement les actes commis entre avril et juin 1994."[5]

Ils sont gentil de dire que "l'enquête a pourtant été extrêmement longue". Il est plus vraisemblable qu'on a attendu longtemps pour ne rien faire, vu l'ensemble des affaires rwandaises qui trainent depuis plus de 20 ans dans les paperasses de notre justice, alors qu'ils n'ont aucune gêne pour aller au Rwanda pour enquêter, quand ils y vont. Demandez par exemple au Juge Brigitte Raynaud ou au juge antiterroriste Marc Trévidic[6].

Lorsque j'ai appris que  le [colonel CEM] était au foyer  de jeunes travailleurs de la rue Mâcon à Strasbourg, je suis allé rencontrer son directeur. Ce directeur m'a stupéfait en me disant qu'il avait été plus de trente ans au service du ministère des affaires étrangères, dont trois ans au Rwanda. Que faisait-il comme directeur d'un foyer de Jeunes travailleurs ? Il s'est vanté d'avoir dans son foyer plusieurs anciens généraux de l'URSS et des ministres africains.  Ceci explique sans doute cela. Il me confirma que ce colonel était bien dans le foyer, qu'il savait très bien qui il était, qu'il était devenu "inoffensif ", ajoutant "c'est une loque" selon ses propres mot, et "qu'il était surveillé par les services spéciaux", qu'il n'aurait pas son statut de réfugié, (ce n'est pourtant pas lui le magistrat de cette cour de justice de recours pour les demandes d'asile). Visiblement les "services spéciaux", c'était lui, et on devine des liens étroits entre l'exécutif et la cour du droit d'asile à travers ses propos, malgré les grandes et nobles déclarations d’indépendance de la Justice.

Deux Rwandaises, dont une qui habitait aussi ce foyer, ont constaté que le [colonel CEM] était constamment entouré au foyer de huit Rwandais, également résidents, qui avaient le physique de garde du corps. La résidente rwandaise s'était sentie menacée par un de ces sbires et avait reçu des menaces anonymes à travers la porte de sa chambre en pleine nuit. Elle avait très peur et je l'ai dit au directeur du foyer. J'ai eu l'occasion de voir l'un d'eux il était particulièrement musclé et trapu. Tout à fait une allure de militaire. Il semble donc que "les services spéciaux" avaient bien organisé sa présence "inoffensive". A chaque fois que je recevais des Rwandais à Strasbourg, leur réaction était la même : inquiétude, voire panique, "il va tous vous tuer" m'a même dit une femme d'un ancien ministre. Le personnel du foyer n'était pas dupe. Il m'a en effet été rapporté par une de ces Rwandaises qu'au restaurant du foyer un cuisinier avait traité le [colonel CEM] de génocidaire.

Au Rwanda, en 2001, j'ai raconté cela à un député rwandais, un "Hutu modéré" de la période précédent le génocide, qui était très proche de la première ministre, Agathe Uwilingiyimana, assassinée au matin du 7 avril 1994, Il s'est exclamé, ce qui est étonnant de la part d'un Rwandais cultivé, avec conviction et sans retenue : "c'est le cerveau du génocide !".

L’Ambassadeur de France a rapporté aux députés français en 1998 que le [colonel CEM] s'était réjoui en 1990 de l'attaque du FPR d'octobre car ils allaient pouvoir massacrer les Tutsi :

  • "Le [colonel CEM], Chef d’état major adjoint de l’armée rwandaise, s’était réjoui de l’attaque du FPR, qui servirait de justification aux massacres des Tutsis. Le génocide constituait une hantise quotidienne pour les Tutsis. Dès le début du mois d’octobre 1990, plusieurs milliers de personnes ont été emprisonnées à Kigali, la plupart en raison de leur appartenance à la minorité tutsie ou parce qu’elles avaient des sympathies ou des communautés d’intérêts avec les Tutsis"[7]

L'intention du [Colonel CEM] était donc claire pour les autorités françaises et rejoignait celle du chef d’état-major de la gendarmerie rwandaise, telle que l'a rapportée le général français Jean Varret à nos députés en 1998, puis dans un live en 2018 :

  • "Au cours d'une de mes missions sur place, je participe à une réunion demandée par le [colonel CEM], chef d'état-major des armées rwandaises à 100 % hutu. Cette réunion est présidée par le colonel Rwagafilita, chef d'état-major de la gendarmerie. Ses collaborateurs et lui-même me demandent des armes lourdes : mitrailleuses, mortiers... Je leur réplique que la gendarmerie a pour mission le maintien de l'ordre à l'intérieur du pays et que ce type d'armement est réservé à l'armée. Le colonel met fin à la discussion et me demande un tête à tête. Il m'exprime alors clairement le pourquoi de ces demandes, à mes yeux inacceptables :
    - Nous sommes entre militaires et je vais vous parler plus clairement qu'en termes diplomatiques. La gendarmerie a besoin de ces armes car elle va participer à la résolution de notre problème avec les Tutsis : ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider et cela ira très vite."[8]

Il apparait donc que ce projet de génocide des Tutsi fut élaboré par un collectif, dont on sait qu'il était très proche de l'ex première Dame du Rwanda, également résidente en France, appelé l'Akazu[9], et dont il semble que le [Colonel CEM] était particulièrement remarquable, sans doute était-il le plus âgé et parce qu'il trainait une sérieuse réputation de tueur parmi les Rwandais. Il apparait aussi que les députés français n'ont pas mis en perspective en 1998 ces intentions déclarées de génocide des Tutsi exprimées au plus haut de la hiérarchie militaire rwandaise devant des responsables français en 1990.

La définition de l'ennemi, publiée par l'armée en 1992, confirme le projet génocidaire :" L'ennemi principal est le Tutsi de l'intérieur ou de l'extérieur ..." suivent une dizaine de pages précisant les caractéristiques de ces Tutsi. Aucun Tutsi ne pouvait échapper à cette définition[10]. Trois semaines après une mission de la gendarmerie française livrait au fichier central de la gendarmerie rwandaise l'informatisation du fichier prioritaire des personnes à rechercher et à surveiller[11]. Six mois après cette déclaration de l'ennemi, l'armée rwandaise était indirectement commandée par des officiers français selon les témoignages reçus par nos députés.

  • "D’après les documents recueillis par la Mission, l’objectif du détachement était d’encadrer indirectement une armée d’environ 20 000 hommes et de la commander indirectement."
  • "Comment la France a-t-elle pu en février-mars 1993 en arriver à ce point d’engagement qui conduit certain militaire français à considérer qu’à travers la mission d’assistance opérationnelle qu’il mène, il dirige et commande indirectement une armée, en l’occurrence celle d’un État étranger ?"[12]

Ces militaires français, et leurs responsables stratèges, ont-ils contesté cette déclaration de l'ennemi ? Je vous laisse deviner la réponse.

_____________________

[1]Théoneste Bagosora, considéré comme le «cerveau» du génocide au Rwanda, est mort - RFI - 25 septembre 2021 Lien

[2] Tribunal Pénal International pour le Rwanda Lien

[3] Le juge Theodor Meron Présida les cours d'Appel des tribunaux internationaux à la Haye. Lien - Voir aussi Jeune Afrique le 18 janvier 2019 : Justice internationale : le juge controversé qui a libéré plusieurs génocidaires rwandais tire sa révérence Lien

[4] DALLAIRE Roméo (Lieutenant-général), J'ai serré la main du diable. La faillite de l'humanité au Rwanda, Libre expression, 2003, 685 p. - Le général Dallaire connamdait la MINUAR, Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda, crée par la résolution 872 du Conseil de Sécurité des Nations unies présente au Rwanda d'octobre 1993 à mars 1996 Lien

[5] Trial International Lien

[6] La magistrate Brigitte Raynaud, qui avait instruit le dossier des Rwandais qui avaient porté plainte contre l'opération Turquoise, m'a montré, en 2019 en marge d'un colloque sur le Rwanda, la copie de la carte postale qu'elle avait envoyée aux autorités françaises qui l'avaient mise en garde, car la France ne pouvait pas garantir sa sécurité au Rwanda. Elle avait en effet clairement subit des pressions régaliennes pour ne pas aller enquêter au Rwanda. Elle a tenu bon, y compris dans les procédures judiciaires qui ont suivi pour lui mettre des bâtons dans les roues. La carte postale représentait un gorille des volcans rwandais. Au dos elle avait écrit quelque chose comme : vous voyez je suis sous bonne garde ! (je n'ai pas noté le texte exact). On peut donc penser que d'autres magistrats ont subi les mêmes pressions.

[7] Audition de Georges Martres, ambassadeur de France au Rwanda par les députés français. Lien

[8] VARRET Jean, Général, j’en ai pris pour mon grade, Editions Sydney Laurent, Paris, 2018 Lien - Rapport des députés de la mission d'information parlementaire version PDF page 292 Lien

[9] Akazu : "petite maison" qui désignait l'entourage de Madame Kanziga-Habyarimana

[10] La "définition de l'ennemi" "ENI" document essentiel de la préparation du génocide des Tutsi. Lien

[11]  Rwanda : les circonspections françaises oublieuses et inconséquentes Lien

[12] Rapport des députés de la mission d'information parlementaire version PDF pages 165 et 355 Lien

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