France-Rwanda : débat public entre un chef d'état-major et un lieutenant-colonel

Le débat s'est tenu à Science Po le 20 mars 2019. Ce débat est exceptionnel, puisque pour la première fois était exposé devant les citoyens un désaccord de fond sur une action de l'armée entre deux officiers.

Ce débat avait pour thème l'opération Turquoise. Il oppose deux officiers qui en 1994 étaient l'un le chef d’état-major des armées, l'amiral Jacques Lanxade, et l'autre un jeune capitaine saint-cyrien ayant participé à l'opération Turquoise et devenu ensuite lieutenant-colonel, Guillaume Ancel.

A propos de la présentation du débat par les modérateurs

Quelques mot sont nécessaires sur la présentation de ce débat par Jacques Semelin et Laurent Larcher. D'abord, globalement cette présentation est d'une grande qualité, notamment, avis personnel, celle de Laurent Larcher que j'ai trouvée remarquable.

Certes, on peut trouver quelques petites erreurs factuelles ou manque de précision qui ont de l'importance :

  • Par exemple  Jacques Semelin parle d'accord militaire entre la France et le Rwanda pour former les militaires rwandais. Il s'agit précisément d'accord de coopération, certes militaire, mais pour la formation de la gendarmerie rwandaise, signé en 1975. Il ne justifie en aucun cas l'intervention de l'armée française à partir d'octobre 1990. Des coopérants gendarmes sont déjà sur place à cet effet avant octobre 1990. 
  • Autre exemple Laurent Larcher dit que le 22 juin 1994, les forces armées rwandaises tiennent encore le sud-ouest du Rwanda. Non, ils tiennent encore toute la moitié ouest du pays, dont la capitale Kigali qui est au centre du Rwanda. Cela n'a pas tout à fait la même signification en terme stratégique.

Deux autres points à souligner :

  • Les deux modérateurs, et d'ailleurs aussi Frédéric Mion, le directeur de Science po au tout début, ont clairement insisté sur le fait qu'il s'agit du génocide des Tutsi, et non pas comme l'a fort pertinemment précisé Jacques Semelin un "génocide rwandais" dont l'expression "n'a pas de sens". On sent une profonde évolution dans la "strate pensante" française pour tenir à ce point à cette précision indispensable et souvent malmenée dans les médias dans ce relativisme induit par l'expression contestée.
  • Laurent Larcher a fort justement informé les étudiants que ceux qui approchent le génocide des Tutsi n'en sortent pas indemnes, et peuvent voir leur intelligence affectée, j'aurai plutôt dit leur lucidité. Mais je tiens aussi à souligner, j'en fais partie, que ceux qui sont proches des rescapés ont un autre fil conducteur pour lire les événements : les faits qui arrivent en regard des souffrances directe des victimes, voire pour certain d'entre eux, les événements qui les ont directement touchés. Cette lecture peut renvoyer les observateurs plus périphériques à plus d'exigence dans la hiérarchie des faits à prendre en compte et à plus de lucidité.

Je constate qu'il y a une sorte de concurrence en terme de pouvoir, de droit de parler sur les événements, entre ceux qui ont vécu les choses ou sont proches de ceux qui les ont vécues et qui seraient disqualifiés d'emblée par cette suspicion de partialité, et ceux qui voudraient que l'objectivité soit forcément située en dehors du théâtre sensible, à l'abri de son risque de pollution intellectuelle !

Il me semble que c'est précisément cette absence de reconnaissance du vécu, des faits concrets, qui a piégé les stratèges français dans leurs décisions désastreuses.  Ce télégramme de l'ambassadeur, avant que Jean Carbonare ne s'exprime au micro de Bruno Masure fin janvier 1993, illustre bien cette duplicité française fréquente qui disqualifie les témoignages de terrain, qui risquent "d'ajouter de l'horreur à l'horreur" (limitons cette horreur seconde si on révèle l'horreur des faits !). Ce télégramme suggère l'organisation d'un entretien à l'Elysée avec Jean Carbonare, ce que JC souhaite d'ailleurs, visiblement pour calmer un témoin qui risque de poser problème dans les médias par la documentation sur les massacres de masse des Bagogwe qu'il a constituée, faits qu'il ne conteste pas ! ... Mais clairement Jean Carbonare ne sera pas écouté, comme les événements l'ont montré ensuite.

A propos du débat

(Les transcriptions sont de David Servenay dans Le Monde)

On peut se demander si ceux qui ne connaissent pas bien le sujet perçoivent à quel point l'Amiral Lanxade est vague, parfois très imprécis sur les faits, voire "à côté" des faits, voire même manifestement en contradiction avec les faits. Quand Guillaume Ancel parle de déni, c'est flagrant. Pour ceux qui connaissent plus ou moins le sujet on touche du doigt ce déni.

L'attitude de l'amiral Lanxade pendant ce débat n'est pas glorieuse : « Habyarimana [Le président rwandais] est tué dans l’attentat contre son avion, on sait qu’il va y avoir une guerre civile. […] Petit à petit, on prend conscience que la guerre civile est accompagnée d’un génocide. ». Ce marin, égaré virtuellement dans les mille collines rwandaises, continue de décrire le génocide comme une sirène qui aurait de façon imprévisible attiré la France dans une fosse marine. Gouverner c'est prévoir Monsieur le chef d’état major... et pour prévoir, vous ne manquiez pas d'informations, ne serait-ce que celles du général Varret et de l'ambassadeur qui dès 1990 ont entendu exprimer clairement une intention de génocide par les plus hautes autorités de l’État rwandais. "[Les Tutsi] sont très peu nombreux, nous allons les liquider et cela ira très vite" 1. Cette attitude "d'esquive" n'est pas à la hauteur d'un chef qui assumerait.

C'est la fuite, même face à Guillaume Ancel qui fut l'un de ses subordonnés : « Ces décideurs français, à commencer par le président François Mitterrand, son secrétaire général Hubert Védrine, son chef d’état-major des armées, l’amiral Jacques Lanxade, dit Guillaume Ancel, ont pris des décisions qui font qu’aujourd’hui nous sommes dans une situation inacceptable. Du fait de leurs décisions et de leur discours, la France peut être accusée de complicité de génocide. ».

Le général Jean Varret 1, le sous-officier du GIGN Thierry Prungnaud 2, le lieutenant-colonel Guillaume Ancel 3, eux, n'ont pas fui.

Le sujet choisi, l'opération Turquoise, limite la façon d'aborder la question de la France au Rwanda. On ne peut pas parler de tout à la fois, mais je dois faire remarquer au lecteur que l'engagement français à partir de 1990 est une période très importante dans l'appréciation de cette implication française. On ne peut pas comprendre l'opération Turquoise sans prendre en compte la genèse de cette période. Cette période antérieure a été abordée par les uns et les autres de façon plus ou moins incidente ou directe.

Dans ce débat, nous devons surtout saluer le très grand courage de ce lieutenant-colonel qui a réussi à travers son long combat, d'abord timide voire étouffé, puis de façon de plus en plus engagée, jusqu'à ce débat, à initier une première en France : obliger un chef d'état-major à s'expliquer devant des Français. Beaucoup reste à faire concernant la reconnaissance de l'implication de la France dans le génocide des Tutsi, mais une page de l'armée française vient d'être tournée.

 

 

Je tiens à signaler aux lecteurs de Médiapart, que les pages sur la mission d'information parlementaire sur le Rwanda du site de l'Assemblée nationale étaient au moment où je publiais cet article inaccessibles. J'ai donc mis un lien vers la version PDF du rapport mis en ligne par la commission d'enquête citoyenne. Cet incident technique a été vite résolu. Le site est à nouveau disponible.

 

 

 

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