Pourquoi sommes-nous drogués au soja, et comment en sortir

Alors que l'Amazonie brûlait, je me suis demandé pourquoi les éleveurs ne boycottaient pas d'eux-mêmes le soja.

Dans le même temps ma grand-mère m'expliquait comment elle faisait du beurre et du lait ribot, meilleur que celui qu'on trouve maintenant, précisait-elle vigoureusement. C'est que, dans sa jeunesse... les vaches mangeaient surtout de l'herbe ! D'un tout autre goût que le UHT qu'on achète, sans doute, ce lait devait surtout être riche en Oméga 3 ! J'apprends en effet, au détour d'un site helvète (les ruminants suisses ne mangent pas de soja), que plus une vache mange d'herbe, plus le rapport entre Oméga 3 et Oméga 6 de son lait est intéressant.

C'est peut-être que les Suisses, en attendant que les glaciers fondent, vivent dans un pays de cocagne. Ils produisent d'autres protéagineux, comme le lupin. La France, qui importe beaucoup de tourteaux de soja, ne consacre qu'un peu plus d'un million d'hectares à ses protéagineux, contre huit et demi pour le maïs et le blé réunis.

Nous pourrions faire pousser du lupin un peu partout, puisque cette plante se plaît aussi bien en Russie qu'en Australie. On pourrait aussi développer le lin et la féverole, qui, piégeant le carbone et l'azote de l'air, nous éviteraient de répandre dans le sol des engrais azotés… mauvais pour l'atmosphère.

Interrogé par Reporterre, l'agronome Marc Dufumier propose de prendre les 1,4 million d’hectares nécessaires pour atteindre l'indépendance en protéagineux pour une moitié au maïs dédié à l'ensilage et pour l'autre moitié sur les céréales consacrées à l'exportation.

 

Une protéine végétale bien commode

En gros, le soja, riche en protéine, permet de faire grossir rapidement et à moindre coût les animaux. Il favorise également la production d'œufs et de lait riche en protéine, que la grande distribution achète à un meilleur prix que le lait déclassé.

Or nos animaux d'élevage trouvent essentiellement des protéines dans les végétaux, bien que les farines animales soient largement utilisées (farines de poissons et de mollusques pour les volailles et mammifères, toutes sortes de farines animales pour les poissons). La France ne produit que 40 % des oléo-protéagineux qu'elle consomme… Et seulement 20 % du soja importé est garantie non OGM d'après France Agrimer.

On peut donc dire que la France, qui prête des canadairs à la Bolivie pour éteindre les incendies, a une part de responsabilité dans la déforestation de l'Amazonie. En l'absence de planification agricole intelligente, c'est aux producteurs et aux consommateurs d'agir. Ce dernier peut, s'il rechigne à supprimer les protéines animales, acheter des produits animaux bio ou des produits labellisés Bleu-Blanc-Coeur, garantis sans OGM (<0,9%). Le label Rouge en revanche n’exclut pas le soja brésilien dans la chaîne de fabrication.

 

 

Parmi les solutions, un soja bio et français

Pour reconquérir notre souveraineté en protéines et lutter en même temps contre la déforestation importée, il faudra renouer avec nos vieilles protéines végétales (luzerne, fèves, féverole, trèfle…) et pourquoi pas développer massivement les cultures de soja. Elles sont déjà en expansion. En 2016, les surfaces allouées aux protéagineux ont progressé de 3 % et le soja en est largement responsable (+28 % en 2014, +12 % en 2016).

Le Mangeur de fèves © Annibale Carracci Le Mangeur de fèves © Annibale Carracci

 

Le plan protéines végétales prévu pour 2020-2026 tarde à sortir. A notre avis, l'utilisation du soja par les éleveurs devrait baisser pour plusieurs raisons. D'abord, le lait des vaches qui consomment beaucoup de soja a une teneur en acide palmitique trop forte. Ensuite, le colza a des qualités que n'a pas le soja : le lait des vaches qui mangent du colza et du maïs est plus riche en Oméga 3 que celui des vaches qui mangent du soja et du maïs. Enfin, sur le plan climatique, une politique de substitution des importations risque d'être trop mesurée face au défi. Greenpeace estime que le modèle alimentaire actuel doit aussi être revu, afin que les protéines végétales y retrouvent une place de choix. L'ONG considère qu'il faudra réduire notre consommation de viande d’au moins 80 % d’ici 2050, donc manger plus de légumineuses. Quant au WWF, il affirme qu'un européen "consomme" en moyenne 61kg de soja par an, dont 57kg sous forme de produits animaux (laitage, œuf, viande).

Heureusement la baisse de la consommation de viande a déjà commencé. L'industrie entend suivre la tendance. Les imitations de viande à base de soja se multiplient. Malgré les progrès gustatifs à grands renforts d'arômes, l'effet du soja sur la fertilité semble le condamner à un succès limité en Occident.

Comme alternative, on devrait bientôt pouvoir acheter des protéines de colza, puisque le groupe Avril (principal producteur d'oléagineux et de protéagineux en France) prévoit d'ouvrir une usine d'ici 2022 près de Dieppe, en Seine-Maritime.

Actuellement introuvables, les concentrés protéiques de luzerne pourraient arriver sur les étals. Ce produit composé à 50 % de protéines et largement utilisé pour nourrir les animaux (y compris domestiques), est déjà reconnu en tant que complément alimentaire pour l'humain. Peu coûteux, il a fait l'objet d'études cliniques sur l'alimentation infantile au Pérou et au Congo. Il pourrait être ajouté aux sauces, laits végétaux, soupes, porridges, riz, tortillas...

Bonne nouvelle également pour les végans, des chercheurs de l'université de Wageningen aux Pays-Bas ont mis au point le tempeh de lupin comprenant de la vitamine B12 naturelle grâce à la fermentation, à l'instar du tempeh indonésien traditionnel, à base de soja fermenté.

En attendant que l'on ferme les abattoirs, des ressources plus simples peuvent être mobilisées, sans passer par l'industrie. Producteurs et consommateurs pourraient se tourner, ensemble, vers les lentilles, les fèves, les pois... Le mieux serait qu'on apprenne à faire tremper nos graines la nuit, puis à les cuisiner le lendemain. Basta les conserves, les surgelés et les exhausteurs de goût ! Et on ferait d'une pierre trois coups !

 

 

SOURCES :

Reportage France 5 : https://www.youtube.com/watch? v=w2yHEiQReiI&fbclid=IwAR2RhSUWl5dtOYAAVdAgnerGNnDubuoGIWZnDqt4_jnuxLM6s636wjFKms

https://www.researchgate.net/publication/325424049_Enhancing_vitamin_B_12_in_lupin_tempeh_by_in_situ_fortification

https://reporterre.net/Amazonie-la-dependance-francaise-au-soja-n-est-pas-une-fatalite

https://www.mediapart.fr/journal/international/290819/la-france-aime-trop-le-soja-bresilien

https://www.agrihebdo.ch/produire https://www.ouest-france.fr/economie/agriculture/le-lupin-le-nouvel-or-jaune-de-l-agriculture5903274

http://www.bretagne.synagri.com/ca1/PJ.nsf/TECHPJPARCLEF/22149/$File/Le%20tourteau %20de%20colza%20pr%C3%A9f%C3%A9rable%20au%20soja_0032_418%5B2%5D.pdf?

http://extraits-foliaires-en-nutrition.org/wp-content/uploads/2014/02/Dossier-Technique-CPL.pdf

https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/09637486.2017.13866

 

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