Ella Balaert, romancière, nouvelliste et dramaturge, publie son septième roman aux Éditions des femmes. Placement libre est une plongée en apnée dans l’intériorité anxieuse d’un personnage traité à la deuxième personne du singulier. Ce « tu », bien qu’il désigne une mère célibataire d’une cinquantaine d’années en proie à l’angoisse du placement libre au théâtre, s’adresse à chacun. Car il s’agit ici de dire, par cette efficace métaphore filée tout au long d’un monologue intérieur déroulé sur quatre jours, l’inquiétude existentielle qui étreint face à « l’infini de tous les possibles » qu’est la condition humaine. Comment trouver sa place lorsqu’elle n’est pas assignée ? Et son interrogation corollaire : comment sortir de la place qui nous est assignée pour choisir la sienne propre ?

Entretien, et extrait en fin d’article.

Ella Balaert D.R. Ella Balaert D.R.
Placement libre est votre septième roman de littérature générale. Comment s’inscrit-il dans votre œuvre, qui est déjà volumineuse, diverse dans la forme (romans adultes et jeunesse, nouvelles, théâtre, critique, billets de blog…) comme dans les intentions, dans votre parcours d’écrivain ? Est-ce qu’il y a une continuité, ou le considérez-vous comme un ovni ?

Non, ce n’est pas du tout un ovni, même si je ne prends souvent conscience de la « place », justement, qu’occupe un livre par rapport au précédent qu’a posteriori. Dans Placement libre, une femme achète des billets pour aller au théâtre deux jours plus tard, mais elle craint tellement de ne pas savoir où se placer dans la salle, qu’elle se demande (et le lecteur avec elle pendant les cent pages du roman) si elle ne ferait pas mieux de revendre ses billets. Parce qu’à travers sa place dans la salle, c’est la question de sa place dans son couple, dans sa famille, dans son travail, bref, dans le Theatrum Mundi où l’on évolue tous, qui est en jeu. Eh bien je me suis aperçue que c’était pour moi une façon de m’interroger de nouveau sur la question baroque d’un monde où nous jouons des rôles, de réfléchir à cette problématique de l’être et du masque sur laquelle j’avais déjà travaillé, notamment dans Pseudo et Mary pirate. Cette question de l’identité et de ses masques revient souvent dans mes textes. Ici, elle part de l’interrogation apparemment anodine : « où se placer dans la salle » pour se transformer, au fil de ses associations, en « où est-elle légitime », et donc en « où existe-t-elle » ? Le personnage porte toutes sortes de masques sociaux qui l’aident à avancer, à évoluer – tout en la faisant souffrir, naturellement.

Pour vous, la métaphore théâtrale ne s’arrête donc pas à la question du placement ? Quels sont ces masques sociaux dont vous parlez ?

Le personnage donne le change en permanence, qu’elle soit dans son cabinet notarial, avec son compagnon ou avec ses amies. Elle joue ses rôles à la perfection : celui de la maîtresse éprise de liberté avec son amant, celui de la mère parfaite dévouée à son fils, celui de la bonne copine… Ces masques sont ce qui la tient debout, ce qui permet aux morceaux de son être de tenir ensemble. Or ces masques se délitent, s’effritent, et derrière, ça menace méchamment de s’écrouler.

On se demande presque s’il y a quelque chose derrière, à part la détresse à laquelle on peut tous s’identifier… car il y a une véritable abstraction dans ce personnage, qui n’a pas de nom ; abstraction renforcée par l’environnement, très concret quant à lui, dans lequel elle évolue (tous les autres personnages ont des prénoms, voire des noms). Le personnage central est presque une pure idée, ce qui est renforcé par l’adresse à la deuxième personne dont vous avez fait le choix. Pourquoi cette forme ?

C’est une vraie question : il n’y a peut-être rien derrière les apparences, c’est tout le vertige baroque. En effet, elle n’a pas de nom et d’une certaine façon, oui, elle s’abstrait, elle a la tentation, fugace, de s’abstraire du monde. Le choix du « tu » se justifie de deux façons : d’une part, c’est un « tu » presque par défaut, qui a lieu parce qu’elle n’arrive pas à dire « je ». À un moment donné, en voyant « Je est un autre » inscrit au pochoir sur un mur de la ville, elle sent combien elle est exclue d’elle-même, combien elle est vidée par le monde extérieur qui prend toute la place en elle, et combien cette invasion la prive de sa marge de manœuvre, de sa liberté. Elle ne pouvait donc pas dire pas « je ». La troisième personne, « elle », ne me semblait pas adaptée non plus, elle introduit trop d’extériorité. Le « tu » occupe un espace, une place, intermédiaire entre le « je » et le « elle » qui m’a paru juste. En même temps, c’est une façon pour moi de m’adresser à ce personnage. Car je suis très en empathie avec elle, et le « tu » me permettait de mettre une distance avec elle.Enfin, le « tu » permet de montrer qu’elle ne s’incarne que dans l’adresse, c’est-à-dire à travers le regard des autres. C’est son chemin du « tu »vers le « je », qui va lui permettre d’exister non plus par le regard d’autrui mais par le sien propre…

Par ailleurs le « tu » suscite, de fait, l’identification. Le « tu » désignant une femme, est-ce plus facile pour les femmes de s’identifier ? Quels sont les retours des lecteurs masculins ?

Les hommes font peut-être moins référence à la question de l’identification, je ne sais pas. Le phénomène d’empathie a sans doute davantage lieu avec les femmes. Même si les hommes parlent tout autant de la difficulté à trouver sa place dans la société. Je trouve aussi qu’avoir une identité stable est beaucoup plus difficile pour une femme. Nous changeons beaucoup, tout le temps, ne serait-ce que dans notre corps et parfois dans notre nom : nous sommes des êtres de métamorphoses. C’est passionnant – et ça explique mon intérêt pour le baroque et les identités changeantes ! –, mais c’est aussi très fragilisant. Et ce n’était pas anodin pour moi, au-delà des questions autobiographiques qui n’ont pas d’intérêt ici, que le personnage soit une femme.

On a l’impression que ces masques sont surtout des identités qui la dispensent de devenir elle-même…

Oui, c’est un personnage qui se cache, et qui à ce moment-là, bascule. C’est un peu comme si elle tombait en panne. Elle se met sur le bas-côté et observe sa vie, avant de la prendre en main et de pouvoir l’incarner, de pouvoir dire « je ». Même si c’est métaphorique, je voulais que ce soit très concret. J’essaie de ne montrer le personnage que dans des situations très quotidiennes, chez elle, dans la rue, au boulot… Je voulais que cette question de la place identitaire de chacun s’incarne réellement, ne soit pas traitée de manière idéelle.

Pour vous, quelle est la question fondamentale : comment trouver sa place, ou comment choisir sa place (c’est-à-dire se défaire de celle qui nous est assignée) ?

C’est tout l’enjeu : choisir sa place et se dégager de la place qui nous est assignée. Car il y a placement, mais il y a surtout libre. Or c’est très inconfortable, cette liberté. C’est pour ça que j’aime cette image du Theatrum Mundi au sein duquel nous serions des pantins. Que se passe-t-ilsi l’on coupe la ficelle ? Est-ce que le pantin s’effondre, ou est-ce qu’il reprend sa liberté ? Le personnage est en plein questionnement par rapport à son couple, son âge, son travail, c’est pourquoi la question de l’identité est si redoutable à ce moment-là de sa vie, mais elle a très envie de couper les ficelles.

Vous parlez d’inquiétude et de colère dans la quatrième de couverture du livre… Il y a un lien entre ces sentiments qui ont présidé à l’écriture du roman et le fait que le personnage central se laisse éjecter de son siège, descend du trottoir, laisse, comme vous le disiez, « le monde l’envahir »… Quel rôle le mépris de soi joue-t-il dans cette incapacité à prendre sa place ?

En effet, elle ne se sent pas légitime, elle a intériorisé ce qu’elle imagine être le regard des autres. Comme lorsqu’elle va sur ce banc public et qu’elle se laisse refouler jusqu’à tomber, ce qui est significatif de la manière dont elle se laisse pousser hors du monde. Ma colère d’auteure va à l’encontre de tout ce qui dans ce monde rend particulièrement difficile, notamment aux personnes démunies , de trouver  leur place. Tout ce qui génère ce mépris de soi dont vous parlez. Le modèle qui prévaut aujourd’hui est celui d’une course à la performance, pas seulement au travail mais aussi dans la sphère privée. Il y a une sorte de « lutte des places », il faut non seulement trouver sa place – ce qui est vieux comme le monde –, mais en outre que cette place soit visible, ostentatoire, spectaculaire, médiatisée. La colère vient de là. Je crois qu’à l’origine du livre il y a ce fait divers, que j’évoque dans le livre, du professeur qui s’était immolé par le feu devant ses élèves. Je trouve cela absolument épouvantable. Mon inquiétude, elle, vient de ce que, face aux difficultés de plus en plus grandes, certains font de mauvais choix en termes de violence, contre soi ou contre l’autre. C’est pour cela, je tenais pour ce livre à une fin positive, je ne voulais pas d’un personnage aigri, qui ressasse… D’ailleurs elle se moque souvent d’elle-même.

Entre ceux qui savent prendre la place des autres (parfois avec leur consentement…) et ceux à qui toutes les places conviennent indifféremment, vous filez la métaphore et explorez toutes les manières que l’on a de se placer dans le monde…

Oui, ma colère va aussi à tous ceux qui violentent le personnage, ceux qui lui piquent sa place sans vergogne alors qu’elle est paralysée par la détresse. Ma colère va aux profiteurs de situation, aux cyniques (au sens moderne du mot, pas au sens ancien de Diogène, celui qui, avec sa lanterne à la main, cherchait un homme dans la foule)…

Vous terminez sur un livre qui va s’écrire… Est-ce que l’écriture est chez vous un moyen de devenir soi-même, et d’accéder à sa propre liberté ? Est-ce que devenir « je », devenir soi-même, c’est devenir auteur ?

Chez elle, oui ! C’est l’aboutissement du travail d’imagination qu’elle expérimente au fil du livre. Je voulais terminer sur une note positive et constructive, je voulais qu’elle trouve un geste créatif, mais créatif d’elle-même. Or l’acte artistique est libératoire. C’est une des fonctions de l’acte créatif que d’ouvrir un espace où déployer son être propre. L’écriture est un acte possible parmi d’autres, même si bien sûr ce choix n’est pas anodin. Les jeux des mots sont essentiels pour elle, c’est la manière dont elle glisse d’un mot à un autre (par exemple, place, placement, plasma) qui circonscrit sa place, son lieu d’être, son identité.

Dans la biographie qui vous présente sur votre site, vous expliquez avoir quitté le monde de l’enseignement car votre écriture vous paraissait sous contrainte.

J’avais du mal à enseigner la norme, à mettre des notes. Je me sens mieux dans les ateliers d’écriture, où je peux vraiment travailler sur le sens des règles, et sur la manière dont on prend en charge sa propre écriture. Et puis j’ai bien aimé changer de place,  professionnellement…

Je ne peux pas m’empêcher de relier cela au sujet du livre…

Oui, il s’agit de se libérer d’une forme d’obéissance liée au rôle qui a été assigné, de tenter de définir et d’adopter sa place propre. En toute liberté, et avec le vertige que cela implique.

Ella Balaert, Placement libre, Éditions des femmes

Octobre 2016 – 96 p. – 13 €

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Extrait

« Ta veste serrée autour de toi, tu marches sur le trottoir. Tu avances d'un pas régulier. Un homme face à toi vient droit sur toi. Une dizaine de mètres vous séparent. Tu le connais bien, cet homme qui marche face à toi. Parfois il porte un parapluie ouvert et se protège de la pluie, dans ce cas tu ne vois pas son visage, à peine le menton, mais de toute façon parapluie ou non, tu ne croises jamais son regard. Ses yeux, parfois. Mais pas son regard. Tu ignores son nom, son âge, son métier, s'il est marié ou non tu ne sais rien de tout ça, c’est peut-être la première fois que tu le vois mais tu connais bien sa manière de foncer sur toi, parfois il est jeune et parfois ses cheveux sont blancs, il avance en ligne droite. Il ou elle. Parfois c'est une femme. Ça ne change rien, ce n’est pas une question de  galanterie. Plus que quelques pas, tu pourrais hésiter, tu n'y penses même pas. Tu pourrais  modifier le destin. Et si ? Et si pour une fois ? Ça te traverse, à peine une pensée mais une petite hésitation du pied gauche au moment de le reposer.

L’homme avance sans ralentir ni dévier. Le trottoir est étroit. C'est toi au dernier moment qui t'écartes, toi qui descends du trottoir, qui poses le pied dans le caniveau, c’est toi, c'est toujours toi. Qui t'effaces, comme le mot est juste. On pourrait croire que c'est naturel. On aurait raison : c'est devenu naturel. C'est toujours toi qui le laisses passer. Ou la laisses passer. S'il pleut, c'est toujours toi qui hausses très haut ton parapluie en te hissant sur la pointe des pieds si l'homme est plus grand que toi, ou qui l’inclines sur la droite, pour qu'il occupe moins d’espace. Et alors c'est toujours toi qui te fais tremper. Aujourd'huipar chance, il ne pleut pas. »

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