J'ai une grande estime pour Benoît Hamon. Son honnêté, sa sincérité, sa générosité, sa fidélité à l'idéal socialiste m'ont conduit à voter pour lui lors de la primaire de janvier dernier, à me réjouir de sa victoire et à participer à mon échelle à sa campagne. Son humilité et sa lucidité (qui le conduisent à rappeler chaque jour qu'il ne croit ni aux hommes providentiels, ni à la monarchie républicaine dans laquelle notre démocratie se débat encore), sa croyance dans la délibération citoyenne comme outil permettant à la démocratie de s'exprimer au quotidien, représentent un progrès rafraîchissant pour notre système politique.

Comme beaucoup, j'ai regretté et je regrette encore qu'une union Mélenchon-Hamon ait été rendue impossible par les deux parties concernées: mais il est trop tard. L'enjeu est désormais de remporter l'élection à venir. Force est de constater, aujourd'hui, que seul Mélenchon est en mesure de faire gagner les forces de la gauche le 23 avril et le 7 mai.

Peu importent, à moins d'une semaine du vote, les causes de cette situation: parmi elles, on relèvera la trop courte durée d'une campagne entravée par l'organisation tardive d'une primaire taillée sur mesure pour un canard boiteux en fin de règne; un appareil socialiste plus soucieux de torpiller Benoît Hamon que d'oeuvrer à la possible victoire d'un candidat trop épris de justice sociale au goût de certains éléphants; le caractère autoréalisateur, au moins dans une certaine mesure, des "sondages d'opinion" qui exercent une influence non négligeable sur la campagne...

Certains commentateurs s'amusent de la "percée" de Mélenchon ou de la "dégringolade" de Hamon. Ils commentent, comme des turfistes, le déroulement de la course de petits chevaux qui s'achèvera bientôt et essaient de deviner qui sera le grand gagnant.

La situation n'a pourtant rien d'un jeu ou d'un aimable divertissement. Si une victoire de Le Pen et de ses méprisables acolytes semble peu probable, la droite de Fillon et son projet de démantèlement de notre modèle social ou encore l'individualisme cynique d'un Macron, qui prône une conception néolibérale et technocratique de l'exercice du pouvoir politique, peuvent gagner.

Alors que la générosité et la solidarité devraient être au coeur de toute société, ces candidats font le choix d'accepter les inégalités et la pauvreté au nom du "réalisme", du "sérieux budgétaire" ou, pire, de l'inégalité naturelle entre des êtres dont certains sont plus "méritants" que d'autres.

Une société peut se représenter comme un groupe de marcheurs. Parfois, un membre du groupe trébuche et chute. Face à celui qui chute, les candidats en question sont indifférents ou se contentent de le plaindre (parfois sincèrement) tout en rappelant doctement que des chutes, "il y en a toujours eu", que la vie est injuste et qu'on ne peut pas prendre le temps de venir en aide à tout le monde, sinon on retarderait tout le groupe. Ils ne comprennent pas que le groupe n'existe plus s'il accepte collectivement de se détourner ainsi d'un membre qui rencontre une difficulté.

Certains ont fini par accepter que, dans le cinquième pays le plus riche du monde, beaucoup vivent dans la "précarité". La "précarité", c'est quand l'existence tient à un fil d'argent: une décision de l'employeur et on perd son emploi; un caprice de la voiture et on ne peut plus aller travailler car la réparation est trop chère, et il n'y a pas de transports en commun pour faire les 50 km qui séparent le domicile du lieu de travail; c'est un pépin de santé qui n'est pas couvert par la Sécurité sociale et qui oblige à s'endetter, parfois auprès d'organismes de crédit prédateurs. On aimerait voir ces gens expliquer à la jeune femme SDF qu'ils pourraient croiser dans le métro que sa situation est bien malheureuse, mais que les exigences de la "rigueur budgétaire" empêchent de lui venir en aide - ou bien qu'elle est responsable de sa situation et qu'elle pourrait faire des efforts pour s'en sortir.

Partager vraiment les immenses richesses que nous produisons, refuser l'indifférence face au malheur qui frappe l'autre: là est le sens du combat que nous devons livrer collectivement. Lors de cette élection, deux candidats l'incarnent: Hamon et Mélenchon.

Aujourd'hui, Hamon est tiré vers le bas par les renégats du PS qui n'ont de gauche que la carte d'adhérent qui leur donne bonne conscience, et n'a plus aucune chance de l'emporter. De son côté, Mélenchon, homme érudit dont la campagne a été un vrai exercice d'éducation populaire reste enfermé dans sa posture absurde et injustifiable à propos de la guerre en Syrie; nombre de ses soutiens sont par ailleurs immatures politiquement, sectaires et persuadés que leur candidat est le prophète qu'il n'est pas.

Le choix n'est pas facile: s'il l'était, aucun débat ne serait nécessaire.

On nous dit que voter Mélenchon serait prendre un risque énorme, impensable; on ne prendra même pas la peine de discuter les propos outranciers de ceux qui voient en Mélenchon une menace "totalitaire". Il demeure qu'élire Mélenchon serait forcément s'exposer à un risque, celui de la nouveauté.

Elire Macron ou Fillon, en revanche, c'est s'assurer d'une chose: la poursuite de politiques économiques et sociales néolibérales qui, si elles ne sont pas facilement "visibles", n'en génèrent pas moins une violence diffuse et insupportable. Ces politiques détruisent des vies. Elles en détruisent tous les jours, silencieusement, discrètement, en faisant basculer dans la pauvreté des familles entières dont le seul tort est d'avoir été du mauvais côté de la barrière qui sépare les chanceux des malchanceux, les gagnants des perdants du rapport de forces économique.

Mieux vaut donner sa chance à Mélenchon et prendre le "risque" de changer de cap que se résigner collectivement à cette violence quotidienne, omniprésente et silencieuse que consacrerait une victoire de Macron ou Fillon, dont les politiques ne feront que poursuivre le long travail de sape néolibéral qui détruit peu à peu notre tissu social.

L'élection de Mélenchon ne sera pas le grand soir que certains illuminés espèrent, mais une chance pour que, demain, l'action d'une nouvelle coalition parlementaire de gauche  permette d'alléger un peu le fardeau qui pèse tous les jours sur les épaules de tant de gens dans ce pays. Avancer vers une sécurité sociale universelle; améliorer notre système fiscal et social pour le rendre encore plus redistributif et équitable; accélérer la transition écologique; sortir du nucléaire pour mettre fin à cette menace incommensurable qui pèse sur nous tous et que nous préférons oublier tant elle est terrifiante; assurer un accueil digne des migrants qui viennent chercher refuge sur notre territoire; donner aux services publics les moyens nécessaires à l'exercice de leurs missions qui sont plus importantes que jamais...

Une victoire le 7 mai permettrait peut-être d'améliorer bientôt concrètement le quotidien de millions de gens aujourd'hui dominés par des forces économiques véritablement inhumaines. Elle nous permettrait peut-être de faire collectivement quelques pas de plus sur le long chemin qui nous mène vers une société moins inégalitaire et plus juste.

Je donnerai donc mon vote à Jean-Luc Mélenchon parce que nous avons aujourd'hui une chance de mettre fin aux politiques néolibérales et austéritaires qui font tant de mal depuis des années. Cette chance, cette petite possibilité, il ne faut pas la laisser passer. 

(NB. Dans une démocratie idéale, la question ne se poserait pas: nous choisirions notre gouvernement par des élections législatives à la proportionnelle, et chacun voterait pour le parti le plus proche de ses convictions. Ce n'est pas le cas aujourd'hui, et la situation actuelle montre une fois de plus les effets délétères du présidentialisme et du scrutin majoritaire à deux tours.)

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