Éditorial du numéro 71

Un numéro sous le signe de la souffrance, mais pour ne pas désespérer. Comment ? Pourquoi ? Parce qu’ouvrir les yeux sur elle, la comprendre, la partager, est la force commune de notre humanité.

Le roman de Tristan Garcia, Âmes, tente d’en faire l’histoire en passant par des histoires. Son dispositif est absolument romanesque et chaque récit enchante par son intensité et par la puissance des liens tissés entre nous et les êtres souffrant à travers les âges.

L’aventure des Croquants des campagnes du XVe au XVIIe siècle racontée par l’historien Jean-Marc Moriceau, qui ont vécu la guerre, la peste, la famine, avant de se révolter contre l’impôt qu’ils ressentent comme injuste, entre en résonance avec l’essai d’Alexis Spire consacré aux Résistances à l’impôt à l’époque contemporaine. Sa belle étude sociologique vaut mieux que bien des commentaires entendus ça et là à propos des Gilets jaunes. La fiscalité écologique doit tenir compte des inégalités sociales et territoriales, aujourd’hui comme hier.

Pionnière du photojournalisme, Gerda Taro est morte à 27 ans en couvrant la Guerre d’Espagne aux côtés des antifranquistes. Le roman d’Helena Janeczek, La fille au Leica, lui redonne sa juste place, un peu éclipsée par celui dont elle partagea la vie, Robert Capa.

La littérature a bien des façons de penser les souffrances. Pas en les rédimant ou en les allégeant, mais en donnant d’autres directions à nos fragiles passages sur la terre. Ce que fait Christophe Honoré avec le Sida, dans Les Idoles, à voir au théâtre de l’Odéon à Paris jusqu’au 1er février. Ce que fait Stéphane Bouquet lorsqu’il observe les neiges de fantômes qui tombent sur le monde. Ce que fait André du Bouchet lorsqu’il prête attention au réel augmenté de la peinture.

Comme le dit Yannick Haenel à propos de Pierre Klossowski, dans un texte qui paraîtra, avec d’autres, au fil de la quinzaine, « la littérature est bien une forme de la pensée ».

T. S., 16 janvier 2019

www.en-attendant-nadeau.fr

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.