Éditorial du numéro 54

En cette période au climat social agité, ce numéro 54 invite à réfléchir à la nature des conflits.

Avec le livre de François Cusset, qui explore les nouvelles formes que prend la violence aujourd’hui, on comprendra que, dans notre monde technologisé, les frontières entre la violence physique et la violence morale s’estompent. Dans un entretien avec Gabriel Perez, Jean-Claude Milner revient sur l’idéal révolutionnaire et ce qu’il en reste. Si le nom de Révolution n’a plus d’écho, c’est toute la politique, en tant qu’elle est tournée vers l’avenir et vers l’inconnu, qui disparaît avec lui. On pourra mettre en regard ce que le philosophe dit de la citoyenneté et l’élargissement de cette notion dans l’empire romain, sur lequel insiste le gros et passionnant volume qui paraît chez Belin : Rome, cité universelle.

La littérature traite de la guerre par le témoignage ou le symbole : dans Le fer et le feu, Brian Van Reet, enrôlé volontaire dans la guerre d’Irak en 2004, s’appuie sur son expérience et sur ce qu’il a vu pour composer un roman où la voix est donnée aux deux côtés des combattants. Plus loin de nous, en 1940, c’est la même foi qui anime Jean Hélion, peintre déjà reconnu vivant aux États-Unis, lorsqu’il s’engage volontairement dans l’armée française. Son témoignage, publié en 1943 en anglais, est traduit intégralement pour la première fois ; il donne mémoire à « l’une des calamités les moins connues de la guerre » : l’emprisonnement et l’exploitation des soldats désarmés, et la honte silencieuse qui les accompagna.

Le corps ne se trouve pas éprouvé qu’à l’occasion des guerres. Il l’est aussi par les autres désastres de la vie, vieillissement, maladies… El Clínico, nom de l’hôpital madrilène où l’auteur, Kiko Herrero, vient d’être admis, évoque les corps malades en faisant référence à d’autres images : cour des miracles, carnaval, fête des morts… Jacques Roubaud, dont la vie a été menacée par plusieurs opérations, propose une tentative d’autobiographie trouée où l’écriture elle-même est un exercice du corps. Tout cela a l’air sinistre mais ne manque pas non plus de beaucoup d’humour ; ce qui inverse à la perspective et rappelle un des desseins de la littérature : faire voir les choses dans plusieurs sens.

T. S., 25 avril 2018

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