Argentine, La Rioja, 1997: souvenir inédit de la mafia de Carlos Menem

Je suis l'une des rares françaises à avoir vécu à La Rioja, en Argentine, en 1997-1998, dans la Province natale de Carlos Menem, qui était alors président de la République Argentine. Je travaillais comme professeure de langues à l'Université de La Rioja. J'ai été amenée, au début sans le savoir, à travailler pour la mafia locale de Menem. Voici mon témoignage.

France, 15 février 2021

Menem est mort hier. Carlos Menem, sans lequel je n’aurais pas été en Argentine, sans lequel je n’aurais pas enseigné à La Rioja, sans lequel je n’aurais pas connu le père de mes enfants. Mais cela il n’en savait rien et il n’en saura jamais rien, puisqu’il est mort. Je suis soulagée d’apprendre cette nouvelle. 

Je suis arrivée à La Rioja en mars 1997 pour enseigner le français à l’Institut de Langues de l’Université de La Rioja, en Argentine. J’avais vingt-cinq ans. Je rêvais de l’Amérique Latine et en particulier de l’Argentine depuis bien longtemps déjà, pas pour des raisons politiques , mais plutôt pour des raisons poétiques. Le tango de Piazzolla, les noms envoûtants de “Terre de Feu” (Tierra del Fuego), de “Cordillère des Andes” (Cordillera de los Andes), de “Fleuve d’argent” (“Rio de la Plata”), me faisaient espérer une promesse de bonheur. Et puis un poème de Baudelaire, qui appelle “d’une voix argentine” l’enfance de ses voeux :  j’appelais l’enfance perdue, j’avais envie de ce pays à l’envers, dans l’hémisphère sud.

Argentine,  1997

Je suis arrivée à l’aéroport de La Rioja, vêtue comme une jeune étudiante en voyage, le sac à dos sur les deux épaules. M’attendaient deux adultes : l’une, Nora Sciammarella, la quarantaine, élégante, le sourire, et l’autre, un vieil homme petit et maigre, Daniel Bustos. Moi, j’étais juste enivrée de cette nouvelle lumière aride que je découvrais, ainsi que du parfum d’herbes aromatiques qui devaient pousser entre les cactus géants.

J’ai lu la surprise dans leur regard. Ils ne s’attendaient pas à ça. A quoi s’attendaient-ils, je ne le saurai jamais. Je suppose que Nora espérait une jeune fille moins idéaliste, et Bustos une femme plus sexy. 

J’ai mis ma valise dans le coffre de la voiture et j’ai découvert La Rioja à travers la vitre. L’heure de la sieste. Ville américaine étrange, fantomatique, je me demande si elle est en voie de construction ou abandonnée. Chaleur écrasante, personne dans les rues, juste des chiens errants qui cherchent l’ombre. Ils me déposent. Bustos m’accompagne. On est au club de Chimie. “Voici votre hébergement temporaire”, me dit-il en espagnol. “C’est provisoire”. J’ai une simple chambre, au rez-de-chaussée, qui donne directement sur la rue, sans rideau ni volets. Un lit une place, une chaise, une table, c’est tout. Et des cafards partout. La salle de douche et les toilettes sont communes ; le bâtiment appartient au club de chimistes amateurs de la ville. Je suis surprise mais trop émerveillée encore par les odeurs du désert que j’ai respirées à ma sortie de l’avion, et trop ensuquée par la chaleur violente. Je pose mes affaires dans la chambre rudimentaire. Bustos m’invite à m’asseoir dans la salle commune, face à la télé allumée, sur le canapé, à côté de lui. Qui est donc ce vieil homme trop petit et trop maigre? J’aurais préféré que Nora reste.

Il m’invite à m’asseoir à côté de lui, dans le canapé. Il regarde la télé. Je suis perplexe. Mais je suis ouverte à l’altérité : peut-être pense-t-il que regarder la télé est une façon bienveillante de me recevoir? Il n’empêche que je sais pourquoi je suis là et je le lui rappelle : “Merci pour votre accueil. Pouvez-vous me donner des informations sur les cours, les élèves, les horaires, le programme? Quelle est ma mission? Quand est-ce que je commence?”. Il me répond de me détendre. Il pose sa main sur ma cuisse. “Détends-toi”. En Argentine tout le monde se tutoie. Je n’ai rien contre. Mais sa main sur ma cuisse, c’est tellement déplacé. Ce petit homme rabougri et frêle ne me fait pas peur. Je retire sa main de ma cuisse. “Je ne suis pas ici pour cela. Je suis ici pour donner des cours de français à l’Université. Pouvez-vous m’expliquer quel est le programme? Qu'est-ce qui est prévu dans les prochains jours?”. Il ne se met pas en colère. Il a l’air si vieux. Il me répond qu’il y a le temps, que je ne m’inquiète pas, qu’il est un ami du recteur, que le recteur lui-même l’a chargé de m’accueillir. Est-ce ainsi qu’on accueille un professeur universitaire? Fatigué de mes questions, il  finit par me laisser tranquille.

Les jours suivants, je découvre l’Université de La Rioja, et par la même occasion la situation de l’enseignement du français à La Rioja. L’institut de langues vient d’ouvrir, dirigé par Nora. Il n’y a pas encore d’élèves inscrits, ni de programme, ni de livres. Heureusement que j’ai mis dans ma valise quelques manuels qui me serviront à faire des photocopies. Je suis chargée d’élaborer un programme, un emploi du temps, et de faire de la publicité pour recruter des élèves, via la radio et la télévision.

Quelques jours plus tard, le recteur de l’Université de La Rioja me reçoit. J’attends un moment dans son secrétariat, dans lequel se trouvent trois employées. L’une est à son poste de travail, les deux autres boivent du maté en arrière. Elles me proposent d’ailleurs une infusion de maté. J’accepte. Je découvre. Joie de la nouveauté, joie de la première fois. Les portes du bureau du Recteur s’ouvrent. Très grande pièce, faite pour impressionner, immense bureau, et au-dessus du bureau, sur le mur du fond, un gigantesque portrait de Carlos Menem, alors président de la République en Argentine. Le style caricatural me donne envie de rire mais je me retiens et  m’avance prudemment et silencieusement car le Recteur est au téléphone. Il accroche mon regard et raccroche le combiné, l’air satisfait, en se vantant :

-”C’était Carlos.

- Carlos?

- Carlos Menem ! ”

Si c’est censé m’impressionner, c’est raté, mais au moins je comprends que le Recteur n’est devenu recteur que parce que c’est un ami de Menem, ou un ami d’ami, ou le cousin d’un ami… Il n’a jamais enseigné et n’a aucune compétence pour me parler de ma présence ici. Il évoque sa grandeur et sa quasi-omnipotence, fait une allusion rapide à Daniel Bustos, très proche lui aussi de Menem. Et c’est tout.

Pourquoi parlent-ils tous ou presque tous de Carlos Menem? Parce que Carlos Menem est né dans cette province. La Province de La Rioja. Il vient très exactement d’un village perdu à une heure de route de La Rioja, à Anillaco. Il a été gouverneur de la Province de La Rioja pendant de nombreuses années. Depuis qu’il est président, la route de montagne qui relie La Rioja à Anillaco a été refaite et il a fait construire une piste d’atterrissage privée à Anillaco. Sa nomination en tant que président a permis à son réseau d’occuper des postes prestigieux, comme ceux de l’Université par exemple, en faisant fi des compétences, et on a vu le nombre d’emplois dans l’administration se multiplier par trois : deux tiers d’emplois fictifs. C’est pour cette raison qu’au secrétariat du recteur, comme dans tous les autres bureaux publics de La Rioja où je me rendrai pendant un an, que ce soit à l’université, à la banque, au ministère, à la poste ou aux Telecom, une seule personne sur trois travaille. Les autres viennent boire quelques matés pour faire office de présence, puis rentrent chez elles.

Peu de temps après mon arrivée, je déménage du club de chimistes. Présent à cette occasion, Daniel Bustos m’affirme que l’Université m’offre  une chambre à titre gracieux à la Résidence Universitaire en attendant que je trouve un appartement à louer. Je me fais des amis parmi les étudiants et parmi les professeures de français de la ville. Je discute beaucoup avec les chauffeurs de taxi qui m’emmènent à l’Université. Les bus ne fonctionnent pas assez bien, tout le monde se déplace en “remiss” (style “uber”). Je me renseigne. J’apprends que comme beaucoup de migrants européens, la famille Menem n’est pas d’origine amérindienne. Ils étaient syriens, musulmans,  convertis au catholicisme en Argentine. 

De temps à autre, le week-end, mes parents m’appellent à la résidence pour prendre de mes nouvelles. Je ne suis pas sûre de vouloir rester dans ce pays. Le choc culturel est trop grand.

Un dimanche matin, le recteur vient me rendre une petite visite à la résidence. Il m’attend dans le hall, il prend un café. Je suis surprise : si il a besoin de me parler, pourquoi ne me convoque-t-il pas dans son bureau à l’Université? Il feint de se soucier de ma nouvelle vie, puis me propose de me faire visiter les environs en voiture, de m’emmener découvrir la montagne, le barrage, le lac au-dessus de La Rioja. Il porte une alliance. Je lui réponds que je me ferais un plaisir de rencontrer son épouse et d’y aller avec eux. Il m’affirme que sa femme ne s’intéresse pas à ce genre de sorties. Tiens donc. Le recteur revient deux ou trois fois, toujours le dimanche matin. Je repousse ses propositions à chaque fois mais ce n’est pas suffisant. La toute dernière fois qu’il vient, il me demande si je maîtrise l’anglais. Il m’offre sur un plateau un voyage à Londres avec lui. Il souhaite m’emmener en me faisant passer pour son interprète officielle, espagnol-anglais. Je ne suis pas venue à La Rioja pour cela, et ce n’entre même pas dans mes compétences. De quoi est capable cet homme? Jusqu’où ira-t-il? Je ne sais pas si le sentiment qui me submerge le plus est la peur ou l’indignation.  Je choisis l’indignation. Je dis non. Malgré sa bedaine, il croit me séduire en tentant un regard de velours. Il me regarde dans les yeux et me dit qu’il connaît les femmes.

- “Vous les femmes, vous savez vous faire désirer! Vous commencez par dire non, mais vous finissez toujours par dire oui.” 

Il pose sa main sur mon bras. Il fait très chaud à La Rioja, comme toujours, je suis donc bras nus. Le contact de sa main sur ma peau me révulse. Je retire mon bras de son étreinte et lui rétorque : 

-“Je ne sais pas comment sont les femmes dans ce pays, mais moi, quand je dis non, c’est non.” 

Le recteur n’est jamais revenu me rendre visite. Peu de temps après avoir emménagé en colocation avec une étudiante dans un appartement, je reçois néanmoins deux courriers qui émanent du bureau du recteur et qui me stupéfient. L’un me demande de régler une facture de téléphone exorbitante qui correspondrait à ma consommation de téléphone à la résidence universitaire. Pourtant les seuls appels que je passais étaient pour appeler un “remiss”.  L’autre enveloppe  contient une demande de règlement de toutes les nuits que j’ai passées à la résidence, au prix d’un hôtel de luxe. Pourtant, Daniel Bustos m’a bien dit que j’étais “invitée” à la résidence à titre gracieux en attendant que je me loge. Ce que j’ai fait. 

A ce stade de mon voyage, je suis prise entre le coeur et la raison. Mon coeur me dit de rester, car je suis tombée amoureuse d’un étudiant de mon âge. La raison me dit de fuir ce pays malsain. Je suis envahie par la peur. Pourquoi veulent-ils me piéger? Mes amis argentins rient de mon désespoir. C’est comme ça que ça se passe ici. Tout le temps. Particulièrement à La Rioja, puisqu’à La Rioja c’est la mafia du président qui a le pouvoir. Si ils peuvent me soutirer de l’argent, ils le feront. Un argent que je n’ai pas, que je ne dois même pas. Mon amoureux me dit que la facture de téléphone est une fausse facture. Je n’y crois qu’à moitié. Pour me convaincre, il m’emmène aux Telecom. Après plusieurs heures de queue, j’arrive devant un guichet. Je tends ma facture. L’employé se met à rire à gorge déployée : 

-“On t’a fait une farce! Cette facture n’est pas une facture de Telecom. C’est n’importe quoi. Le coût de la consommation téléphonique à la minute a été multiplié par dix ! ” .  

Aidée par mon amoureux, je réponds au recteur par une lettre incendiaire qui met les points sur les i. Je lui rappelle que je peux rentrer en France à tout moment et abandonner l’institut de langues qui est en pleine expansion depuis mon arrivée. 

Nora n’a l’air au courant de rien mais me regarde souvent avec compassion. Un jour, elle m’invite à dîner chez elle. Je découvre que son mari est l’architecte officiel de la future Nouvelle Université de La Rioja, dont le chantier vient de commencer. Dans la salle à manger, sur les buffets, trônent des photos de Carlos Menem. Menem et moi, Menem et mon mari, Menem et les enfants. Menem a embauché personnellement le mari de Nora. Et Nora, qui s’ennuyait à mourir dans cette ville désolée et aride, a eu l’idée d’ouvrir un institut de langues pour passer le temps. Elle n’a jamais fait cela auparavant. Mais on lui a donné les fonds nécessaires pour le faire : c’est l’épouse de l’architecte officiel du président, on ne lui  refuse rien. Nora me dira à l’occasion de ce dîner : “Ta place n’est pas ici. Tu devrais rentrer chez toi. Tu serais mieux en France.” Pourtant c’est pour elle  que j’ai été embauchée en contrat local, pour son institut de langues naissant, après avoir envoyé ma candidature spontanée dans toutes les universités d’Argentine. La seule qui avait suffisamment d’argent pour me recruter était celle de La Rioja. Je le comprends maintenant.

L’une de mes amies, une vieille professeure de français à la retraite, est mariée avec un cousin de Carlos Menem. Le jour de la fête de la Province de La Rioja, elle m’invite à entrer avec elle dans la Maison du Gouvernement Provincial (Casa de Gobierno) et me présente à Carlos Menem en personne. Il est petit, élégant, avec un sourire de flambeur. “ Bienvenida a Argentina!”, me dit-il. Et il me serre la main. Mon amie fait une photo de nous, pour que j’aie un souvenir, comme une touriste. C’est une drôle de sensation. C’est plaisant et inquiétant en même temps. Réel et surréel. Comme la vie en Argentine.

Je ne suis restée qu’un an et demi à La Rioja. J’ai fini par donner ma démission, et je suis rentrée en France. Mon amoureux m’a suivie en Europe. Heureusement. L’année suivante l’Argentine a implosé avec la grande crise économique qui a débouché sur le cacerolazo. Carlos Menem, après ses années de présidence, a été accusé de corruption, détournement de fonds, entrave à la justice, trafic d’armes… mais il n’a jamais été incarcéré, ayant toujours bénéficié d’une totale immunité. Il a même été enterré avec les honneurs militaires. Je n’en reviens toujours pas.

Ephémère, à Paris, le 15 février 2021

 

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