De la menace à l'espoir, il n'y a qu'un sourire ?

par CAPITAINE publié sur le site web de EPISTAIME le 24 OCTOBRE 2019

Depuis cet automne 2019, des manifestations pour contester les décisions prises par des gouvernements de parts et d'autres du globe, mobilisent les citoyens et citoyennes avec des revendications différentes mais des symboles similaires.

En France, le 17 novembre 2018 avait lieu le premier acte des Gilets Jaunes qui se soulevaient contre la hausse du prix du carburant. Depuis c'est Hong Kong, Equateur, Bolivie, Catalogne, Liban, Chili, Algérie, Haïti... mais pas pour les mêmes raisons. Le Chili s'emporte contre la hausse du prix du ticket de métro (3 millions de passager par jour) et s'ensuit une contestation des inégalités et des conditions socio-économiques ; la crise sociale en Equateur avec la mobilisation des indigènes contre la suppression des subventions au carburant ; l'appel à la grève générale en Bolivie dû à la suspicion de fraude électorale durant l’élection présidentielle ; le Liban qui s'oppose dans la rue à une taxe sur une application de messagerie et qui s'étend à une accusation de corruption des politiques ; la condamnations des leaders indépendantistes catalans qui déclenche des affrontements entre séparatistes et les forces de l'ordre (1) ; les manifestations à Haïti pour lutter contre la pauvreté et les soupçons de corruption du Président (2).

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est MEME-status-online-worlds-rebellion.jpg.

9gag : Program "shitstorm" has began

Toutes ces contestations ont un point commun, c'est que les contestataires ont le visage masqué ou grimé et ne sont pas reconnaissables.

Jusqu'ici le masque de Guy Fawkes (3) de V pour Vendetta (4) était le plus populaire (5) notamment utilisé en 2011 en Espagne avec Le mouvement des Indignés mais aussi par Les Anonymous (6). Mais une nouvelle figure est apparue depuis peu, c'est celle du Joker, inspirée du film éponyme actuellement en salle et réalisé par Todd Phillips avec Joaquin Phoenix dans le rôle titre.

Le Joker, était avant le film de cette année une figure controversée qui pouvait être perçue comme un fou adopté par la communauté des Incels et qui pousserait à la violence, comme pouvait le signifier le FBI récemment, qui avait reçu des "menaces crédibles" (7) de la part de certains individus au USA. Le Joker devient maintenant, pour certains, un symbole des opprimés, un homme rejeté par le monde et dont on ne peut que comprendre sa colère. mais qui répondra à un système socialement violent, par la violence physique (8).

La vraie sympathie du Joker ne se porte pas vers le personnage d'Arthur, mais vers la colère qu'il représente ...

Sam Adams, journaliste à Slate.com

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est Une-manifestante-à-Beyrouth-au-Liban-avec-un-maquillage-du-Joker-le-19-octobre-2019-PATRICK-BAZ-AFP-1024x704.jpg.

Manifestante à Beyrouth (Liban), avec un maquillage du Joker, le 19 octobre 2019. PATRICK BAZ / AFP

Pauvreté, handicap, agression, telles sont les déclencheurs du Joker aujourd'hui. Arthur Fleck est un personnage broyé dans la machine infernale de la société qui justifie les actes des riches et laisse mourir les pauvres. Mais le film, n'est pas un appel à la violence et à la rébellion pour certain, mais une sonnette d'alarme (9). Le Joker est le reflet d'un monde au bord du gouffre et d'une société en train d'imploser. En ce moment, au Liban, on peut voir apparaître ses traits un peu partout. Mais pourquoi ? Pour le professeur de sociologie Sari Hanafi à l'American University of Beirut : "L’objectif premier est de cacher son visage lorsque l’on insulte des politiques comme Hassan Nasrallah (leader du Hezbollah). Alors, pourquoi le Joker? C’est simplement la manière qu’ont les Libanais de manifester, toujours de façon artistique. C’est toujours fait de manière créative.” (10).

Pour Robin Andraca à Libération, il s'agit de la "vengeance masquée" et à lui de donner la parole pour son article à Mathilde Larrère, historienne des révolutions : "Comme les révolutions sont faites par les classes populaires, elles utilisent des éléments de leur culture. Ce sont des mouvements plus ou moins nouveaux, qui ne sont pas encadrés par un mouvement politique ancien, et qui développent donc leur propre culture interne. Sous la Révolution française, c’était la même chose avec les chansons populaires qu’on chantait le soir.". Et de finir son article avec les propos de William Blanc, historien, auteur de Super-héros, une histoire politique, édition Libertalia, en 2018 : "C’est un film qui parle de problèmes sociaux très actuels ; quand il n’y a plus de débouchés politiques aux revendications, ça explose. Le Joker, c’est un peu ça. En 1992, c’est le scénariste américain Alan Moore qui a donné cette dimension sociale au Joker dans la bande dessinée The Killing Joke. C’est le même Alan Moore qui a écrit V pour Vendetta. On est donc dans cette espèce de continuum : le corps agressé, déformé, de gens opprimés et qui prennent un masque avec un sourire pour se venger." (12).

... Ce Joker-là est un hybride bien plus ambigu. Quelque part entre Taxi Driver, Orange Mécanique et la révolte des Gilets jaunes.

Mathilde Serrell dans La Théorie sur France Culture

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est Un-tag-représentant-le-Joker-dans-les-rues-de-Beyrouth-au-Liban-le-19-octobre-2019-ANWAR-AMRO-AFP-1024x704.jpg.

 Tag représentant le Joker dans les rues de Beyrouth, au Liban, le 19 octobre 2019. ANWAR AMRO / AFP

Comme à Hong Kong où le masque a été aperçu. Cependant la représentation du Joker en tant que symbole de la contestation est à relativiser selon Rosa Brostra, correspondante à Libération : "La majorité a des masques noirs, de style chirurgical, et certains désormais ont des masques de Joker. Mais c’est une minorité." Depuis une loi visant à interdire le port d'un masque lors des manifestations sert à contrer la contestation (11). Se servant d'ailleurs de la France pour appuyer l'hypothèse que cette loi n'entrave en rien les principes de liberté individuelle. " Une loi “antimasque”, comme il en existe dans de nombreux pays libres comme la France, n’entrave en rien la liberté d’expression des citoyens ." , Nicholas Chan Hiu-fung, délégué de Hong Kong à la chambre consultative du Parlement chinois.

Le gouvernement Français qui actuellement fait face à de nouvelles critiques sur les libertés individuelles, avec justement le futur lancement de son application de reconnaissance faciale, baptisée Alicem. En lien avec l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS), dont le but est d'utiliser la reconnaissance faciale afin de : "simplifier les démarches administratives en ligne et créer une identité numérique hautement sécurisée." (13). Pour la CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) il y a là un danger au niveau du consentement des utilisateurs car l'obligation de la reconnaissance faciale sera obligatoire pour utiliser les services de l'état. Mais les citoyens ont le droit de refuser cette reconnaissance faciale, grâce aux dispositions du RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données).

Arthur Messaud, juriste pour l'association La Quadrature du net, redoute que l'utilisation de la reconnaissance faciale s'étende au-delà d'internet. "On peut imaginer que la police en vienne à utiliser cette technologie pour identifier des manifestants dans la rue". Quant à elle, l'ANTS réfute toute mise en place d’une "société de surveillance".

La liberté un est principe et la restriction à la liberté une exception.

François Sureau, avocat au Conseil d'Etat

 

François Sureau, avocat au Conseil d'Etat, lors de son passage sur France Culture (17) © franceculture

Le citoyen contestataire devra t-il agir masqué pour rester en sécurité ?

En France, il n’existe aucun texte juridique obligeant un policier à porter des signes distinctifs, comme le déclarait Libération en 2016 (14). L’Unsa police (Union nationale des syndicats autonomes) a confirmé à CheckNews que les policiers étaient masqués afin de ne pas les reconnaître pour éviter toutes représailles (15). En 2017, Le Parisien dévoilait une note interne de la police concernant la commande de 80 000 cagoules : "réservées à des missions balisées : opérations en lien avec la radicalisation, le terrorisme, le grand banditisme, escorte de détenus sensibles, assistance à des services spécialisés… " (16). Les policiers chargés du maintien de l’ordre sont tous dotés de cagoules antifeu en cas de jets de cocktails molotov et sont protégés par des tours de cou pour ne pas respirer les gaz lacrymogènes.

Les questions qu'on se pose alors c'est :
- Avec la reconnaissance faciale, le citoyen et la citoyenne peuvent-ils signifier leurs contestations sous une forme de manifestations sans que leurs noms n'apparaissent dans une liste à deux colonnes "pour et contre le gouvernement" ?
- Et vont ils subir les conséquences d'une politique défavorable à leurs égards ?

Tout en sachant que : "Est puni de l'amende prévue pour les contraventions de la 5e classe le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d'une manifestation sur la voie publique, de dissimuler volontairement son visage afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l'ordre public." dans l'article R645-14 du Code Pénal . Si le citoyen ou la citoyenne se sent opprimé, a t-il encore une possibilité de le manifester ? Dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 , il est inscrit ceci : "Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression." Puis dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793 : "Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs." Mais depuis l'insurrection est légiférée par l'article 412-3 du Code Pénal : "Constitue un mouvement insurrectionnel toute violence collective de nature à mettre en péril les institutions de la République ou à porter atteinte à l'intégrité du territoire national."

Le citoyen peut néanmoins manifester de manière collective, même si ce droit n'est pas inscrit dans la constitution mais dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et l’article 11 de la Convention européenne des droits de l’homme. Il faut en déposer la demande en préfecture trois jours minimum avant la date voulu pour la manifestation. Cette dernière peut être interdite sous prétexte de causer un trouble à l'ordre public, même si paradoxalement celle-ci est faite pour ça (18). Les manifestations comme le Sit-In ou de résistance passive ne sont pas considérées comme pacifistes, mais comme des manifestations en mouvements comme les autres.

Si la reconnaissance faciale est utilisée suites à des manifestations du citoyen ou de la citoyenne et que l'état assigne à résidence l'individu pour ne plus qu'il ou elle ne participe aux manifestations et à des fins de contrôles administratifs, c'est donc que l'état choisit ses manifestants. Et cela signifie la fin de l'état de droit et l'entrée dans un état totalitaire.

Dans le livre Le guide du scénariste de Christopher Vogler (19), on y apprend qu'il y a des archétypes : Héros, Mentor, Gardien du seuil, Messager, etc. Et que ceux-ci peuvent porter un "masque" c'est à dire une "fonction" telle que "l'Ombre" qui est décrite ainsi : "Souvent refuge des monstres de notre monde intérieur dont nous ne voulons pas admettre l'existence." . Ce "masque" peut être porté par le "Mentor" et en assumer la fonction. Il faut donc savoir remettre en cause les paroles de "celui qui guide".

Pour finir, il faut savoir qu'une certaine liberté d’interprétation existe concernant le décret sur les moyens de dissimuler son visage. Arborer un maquillage au grand sourire est-il une dissimulation ou un symbole ? Mais ça, c'est "la rue" qui y répondra.

I didn’t know if I even really existed. But I do, and people are starting to notice.

Arthur Fleck / Joker


 

Sources :

(1) : https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/67784/reader/reader.html#!preferred/1/package/67784/pub/96634/page/5
(2) : https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/un-monde-d-avance/haiti-s-enfonce-dans-la-crise_3649093.html
(3) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Fawkes
(4) : https://fr.wikipedia.org/wiki/V_pour_Vendetta_(film)
(5) : https://www.francetvinfo.fr/monde/chine/hong-kong/en-images-liban-chili-hong-kong-quand-le-masque-du-joker-surgit-dans-les-manifestations_3670223.html
(6) : https://www.francetvinfo.fr/economie/crise/le-masque-de-fawkes_93751.html
(7) : https://www.marianne.net/culture/sociopathe-anarchiste-heros-incel-voire-pousse-au-crime-de-quoi-joker-est-il-le-nom
(8) : http://www.slate.fr/story/182589/cinema-joker-todd-phillips-violence-mimetique-imitation-crimes-fiction
(9) : https://www.franceculture.fr/emissions/la-theorie/la-transition-culturelle-du-mercredi-09-octobre-2019
(10) : https://www.huffingtonpost.fr/entry/au-liban-le-joker-est-devenu-une-figure-des-manifestations_fr_5dade3e1e4b08cfcc3204b11
(11) : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/04/a-hongkong-une-loi-d-urgence-pour-interdire-le-port-du-masque_6014192_3210.html
(12) : https://www.liberation.fr/checknews/2019/10/22/le-joker-nouvelle-figure-de-la-contestation-urbaine-a-travers-le-monde_1758873
(13) : https://www.francetvinfo.fr/sciences/high-tech/l-article-a-lire-pour-comprendre-alicem-l-application-d-identite-numerique-par-reconnaissance-faciale-qui-fait-polemique_3660027.html
(14) : https://www.liberation.fr/france/2016/03/30/des-policiers-masques-en-toute-legalite_1442953
(15) : https://www.liberation.fr/checknews/2019/03/04/les-policiers-ont-ils-le-droit-de-masquer-leur-visage-au-cours-des-manifs_1712896
(16) : http://www.leparisien.fr/faits-divers/police-le-port-de-la-cagoule-toujours-autorise-mais-a-titre-exceptionnel-03-04-2017-6818964.php
(17) : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/avons-nous-renonce-a-la-liberte
(18) : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/05/05/ce-que-les-manifestants-peuvent-et-ne-peuvent-pas-faire_4914350_4355770.html
(19) : https://www.dixit.fr/boutique-detail-livre-le-guide-du-scenariste-par-christopher-vogler-78-2-0.html

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.