Est-ce que les choses ont tellement Changé?

A l'approche du cœur du vingtième siècle la France était encore un empire. Les français vivaient dans un environnement imbibé d'épopées colonialistes.

 

Je n'ai pas été l’un deux, mais j'ai connu un grand nombre de clients de ce centre d’intérêt du quartier qu'était le bistrot d'André Th... Grâce à leurs récits je peux faire une synthèse, à peine caricaturale d’instants survenus "Chez André" quand la connerie y atteignait le sublime.

Le penchant pour la philosophie des piliers de bistrots est connu. Ceux de ce bistro là s'y adonnaient volontiers. La plupart du temps on y bouffait du curé et les habitués ne connaissaient pas grand-chose aux religions. C'est pourtant le plus souvent sur elles qu’à défaut de disserter ils jacassaient. Il serait exagéré de dire que le débat puisait dans la somme théologique, et outrancier de prétendre que les controverses portaient sur des divisions métaphysiques. Aussi peu doués pour la dialectique que nuls en religions, mais pour faire comme si… les picoleurs-penseurs déversaient, le plus souvent sur l'islam, un flot de lieux communs qui ne peuvent s'épanouir pleinement que dans les troquets.

A l'approche du cœur du vingtième siècle la France était encore un empire. Les français vivaient dans un environnement imbibé d'épopées colonialistes. Au mieux cela avait produit des paternalistes condescendants à l'égard des "pauvres indigènes" infantiles ; au pire fabriqué des racistes primaires, arrogants, le plus souvent plus stupides que méchants. Les philosophes de "chez André" étaient assez représentatifs des français d'alors. Au surplus ils étaient souvent fortement avinés. Cela n’excuse rien mais explique beaucoup.

Un Romain dénommé Pline, astucieusement dit l'ancien pour le distinguer de son fils adoptif Pline le jeune, a proclamé :

 "in vino Veritas". Soit, à un litre d'asti près : Dans le vin est la vérité.

Je ne suis jamais allé jusqu'à faire régurgiter quiconque pour le vérifier, mais je l'ai constaté ; encore hésitante et discrète chez un jeune lourdaud sobre, la connerie manque rarement de se révéler manifeste dès que, dans tous les sens du terme, le balourd prend de la bouteille.

Ainsi pour démontrer la supériorité de notre civilisation sur celle musulmane, le philosophe adulte, repu de la marchandise de chez Th...., osait tout. Positions et mimes à l'appui, il comparait le confort d'un chanceux assis sur la lunette d'une tinette " bien de chez nous", aux difficultés rencontrées par un malheureux contraint de s’accroupir au dessus d'une cuvette à la turque, donc sans le moindre appui fessier pour déféquer. Ce qui, il est vrai, requiert un équilibre qui n'est pas le meilleur atout des dopés au jus de raisin fermenté.  

Ainsi, les reproches pleuvaient sur le cafetier qui, par "calcul mesquin", avait sacrifié le confort de sa clientèle à l'intérêt de son portefeuille, en équipant les seuls chiottes publics du bistrot d'une cuvette à la turque.

 Le Vin ranime-t-il le patriotisme ? Le philosophe de chez Th... reprochait au cafetier d'avoir favorisé le commerce arabe au détriment du français.

Faut-il croire que les spiritueux rendent les buveurs spirituels, que l'apéro est la source du jeu de mot pour poivrots, et que le pinard est la muse du soiffard ? C'est en pouffant que le patriote décochait :

− Le matos bougnoule (Arabe. Il assimilait turc et arabes) est moins cher que le français. C'est pour ça que l'Dédé y chipote sur le confort des p'tits potes. Hihihi… !

 

A quoi, droit dans son éternelle cotte à bretelles en toile de Nîmes, casquette à visière cassée vissée sur la tête, les pieds dans de fidèles sabots en bois, et fort de son statut de gargotier averti, Dédé répliquait :

− Sacré tocard. Ou ton cortex de la tête (…) est trop attigé pour gamberger, ou t'es trop bourré pour te rappeler ce que j'ai déjà dit un milliard de fois (il prononçait "mïard"). Mais je suis bon mec. J't'en remets une giclée :

− C'est pour l'hygiène que pour les chiottes publiques le règlement interdit les tinettes où qu'on pose le fion. Tu imprimes machin, ou tu préfères que Gutenberg en personne t'explique comment faire ? Coures vite rue des Margottes, la mère Rof... fait jacter les tables, avec du bol tu peux tomber sur lui.

 Puis évoquant Germaine, son épouse née B....Th... enchainait :

− Esgourde bien Duchnock à la crème. Celui  qui t'cause est le jockey préféré de Maimaine, sa petite reine d'un dixième et demi de tonne à peine qui l'attend impatiemment au paddock. Alors, imagine-toi que j'ai autre chose à foutre que des états d’âme de tes miches aux chiottes. Écoute-moi bien, sac à vin, la prochaine fois que tu t’en mettras jusqu’à la glotte, avant de déconner secoue fort ton dernier neurone, ça peut le remettre en Marche. Et pis je le répète, celui qui n'est pas content de mes chiottes, il peut toujours aller se vider ailleurs. Tiens dans l'champ "à Pout..." - un terrain vague de la rue des papillons, proche de chez lui mais qui n'appartenait pas à Pout ! Là-bas aussi on trouve des étrons, y compris de clebs, mais eux ils font gaffe où ils mettent leurs arpions et n' font pas chier le monde quand ils marchent dans leur merde. Vas-y, vas-y… Tu pourras y torcher ton derche antiturc avec des plantes bien d'chez nous. S’en est plein.

Et il énonçait :

− L'herbe maquille le fion en vert et c'est presque aussi indélébile que l'encre de Chine; mais qu'est-ce que ça peut te foutre! tu l'vois pas...

Et après un clin d'œil entendu et coquin, il ajoutait :

− Le vert étant la couleur de l'espoir, tes miches pourront rêver de moi. Pas vrai ma tante ?  Mais un conseil, fais gaffe à l'armoise. C’est une sournoise. Elle ne tache pas mais elle dépose, en douce comme des petites gousses qui s’emmêlent dans les loilpés (les poils), la fausse-jetonne. Et, manque de bol pour toi, les morpions n’aiment pas l'armoise. Alors ne compte pas sur les tiens pour t'en débarrasser, il va falloir que tu retires les gousses une par une toi même. Et d'après ce qu'i se dit, accroupi au dessus d’une glace et jambes écartées, c'est aussi long que douloureux pour s'en débarrasser.

Et il poursuivait :

− Avec le chardon attention fiston, il est pourri de piquants qui agressent férocement le fion et les roustons. J' te vois venir, tu vas me dire que férocement c'est un exagéré ! Peut-être, mais moi je répète seulement ce que j’ai entendu dire. Parce ce que, j'vais dire, Maimaine et moi on essuie nos derches avec du papier de soie. Car nous on pense qu'il faut être vraiment con pour risquer de s'écorcher les roustons, en se torchant l'oignon avec du chardon, histoire de boycotter ma cuvette.  

Enfin, joli bouquet, il terminait par ce feu d'artifesses :

− Quant à l'ortie, y’en a qui disent qu'elle décongestionne les hémorroïdes, mais que pendant 10 ou 15 minutes, des fois même un quart d'heure, ce n'est pas la fête dans le quartier de l'anus ni la joie aux alentours des noix. Feue ma grand-mère Th.... une qui a tout découvert sans avoir besoin d'un grand manitou pour lui bourrer le mou, te dirait que l'on n'a rien sans rien, et pour éviter d'avoir un joufflu avec deux trucs rouges qui pendouillent en dessous, ça vaut tout de même le coup de risquer un mal de couilles.

André Th.... maniait l’ironie et le langage faubourien avec maestria.

Il n’avait peut-être que son certificat d'études primaires et ne consacrait sans doute pas plus de temps à la lecture et à l'écriture que ses sœurs analphabètes, dont la gentille Germaine qui a épousé un oncle de ma mère ; mais il y avait de la graine de poète en ce Dédé là. "

 

Qu'il s'agisse de la piquette, à la tireuse de chez Divaret, l’épicier du bd Barbusse, qu'il consommait à la maison ou des bas crus de Bercy qu'il éclusait chez Th...., pour l'abonné de comptoir, le vin c'était "Le sang du Christ". Était-ce pour s'attirer la bienveillance de son père (pas le sien, celui de Jésus), faut-il croire que chez le buveur la foi éteinte renait lorsque le foie jubile ? Toujours est-il que ce qu'un Chablis oint sifflé à l’insu du curé les jours de catéchisme n'avait pas fait, le picrate versé par la main de Th....l'impie, le réalisait. Chez le baptisé en lange resté insensible à la religion depuis,  la foi imposée et ensevelie sous l'oubli se réveillait, et c'est en ardent bigot, en digne arrière-petit-fils d'une l'église dont la France fut autrefois la fille aînée, que le re-pieu probablement repentant, proclamait :

− Ouais ! C'est ça Dédé. Fous-toi de moi avec ta loi, ton hygiène, ta Maimaine au paddock, pis tout ça. Moi c'que j'sais c'est que chez nous on a les miches chrétiennes de père en fils. Alors crois-moi, mon cul chrétien même en rêve elle n'est pas près de l'reluquer avec son œil de turc ta cuvette de souk. Moi baisser mon froc devant un œil d'Arbi ! T'es pas près de voir ça Dédé. Pas question de trahir nos croisés qui sont allés jusqu'au tombeau du Christ pour le libérer. 

Le philosophe de service s'entêtait à assimiler les turcs aux arabes et pataugeait dans les motifs des croisades. Mais, son bon Dieu ! Quel souffle! Geoffroy de Bouillon, un célèbre agité du missel médiéval, n'aurait pas commis d'envolée plus lyrique.

 

La plupart des clients de chez André n'avaient pas les chiottes chez eux. C’est pourquoi, à l'exception d'un ou deux discrets constipés chroniques, contrairement à ce que certains intégristes du fessier avaient pu jurer, tous les clients de Th...avaient de multiples fois exposé leur joufflu au-dessus de la cuvette turque pour y pondre dans le trou levantin. Ou à côté…

Les chrétiens re-nés grâce au picrate de chez André n'avaient pourtant rien à reprocher à leur anus de néo-bigots ; le dogme catholique ne discrimine pas la cuvette à la Turque. Ils n'avaient pas non plus à se croire indignes des chevaliers à la croix. ce n'est pas par ostracisme religieux qu’aucun croisé n’a risqué de laisser choir la clé de la ceinture interdisant à sa femme toute papouille anti chasteté dans l'œil d'une cuvette à la Turc. C'est parce que tant à Jérusalem que sur le parcours pour s'y rendre et en revenir, il ne pouvait pas rencontrer un ancêtre de la tinette à Th..... Ce type de chiottes n'avait pas encore été inventé.

De toutes façons, quand la fonction digestive s'anarchise, que le bol alimentaire se révolte dans le duodénum, et que formé dans le jéjunum un ruisseau intestinal dévale vers la sortie par l'iléon en provoquant des coliques sataniques, nul ne peut plus ignorer qu'en vertu du principe "d'archimerde" il n’échappera pas à une prochaine et incontrôlable débâcle carabinée. Alors, hier comme aujourd'hui face à l'imminence de l’irrépressible l’heure n'est plus à l'ostracisme ni à l'antipathie. Comme le croyant ou l'athée d'aujourd'hui le fait, il n'y a aucun doute qu'à défaut de trouver une tinette à proximité, un croisé en son temps s'est accroupi n'importe où, et au plus près. Et là… ce fut son ultime chance d'échapper au pire, il a libéré fissa son fessier de toute entrave et habits, pour enfin laisser proprement son anus abdiquer.

 

 

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